ÉLÉVATION
Étaient-ils malheureux? Esprits qui le savez!
Dans les trois derniers iours qu’ils s’étaient réservéa^ Vous les vîtes partir tous deux, l’un jeune et grave, L’autre joyeuse et jeune. Insouciante esclave, Suspendue au bras droit de son rêveur amant, Comme à l’autel un vase attaché mollement. Balancée en marchant sur sa flexible épaule Comme la harpe juive à la branche du saule;
Riant, les yeux en l’air, et la main dans sa main.
Elle allait en comptant les arbres du chemin.
Pour cueillir une fleur demeurait en arrière,
Puis revenait à lui, courant aans la poussière.
188 POÉSIES COMPLÈTES d’ALFRED DE VIGNT
L’arrêtait par l’habit pour l’embrasser, posait ün œillet sur sa tête, et chantait, et jasait Sur les passants nombreux, sur la riche valide Comme un large tapis à ses pieds étalée;
Beau tapis de velours chatoyant et changeant,
Semé de clochers d’or et de maisons d’argent.
Tout pareils aux jouets qu’aux enfants on achète Et qu’au hasard pour eux par la chambre l’on jette.
Ainsi, pour lui complaire, on avait sous ses pieds Répandu des bijoux brillants, multipliés.
En forme de troupeaux, de village aux toits roses Ou bleus, d’arbres rangés, de fleurs sous l’onde écloses,
De murs blancs, de bosquets bien noirs, de lacs bien verts, Et de chênes tordus par la poitrine ouverts ;
Elle voyait ainsi tout préparé pour elle :
Enfant, elle jouait, en marchant, toute belle,
Toute blonde, amoureuse et fière; et c’est ainsi Qu’ils allèrent à pied jusqu’à Montmorency.
Ils passèrent deux jours d’amour et d’harmoniOj,
De chants et de baisers, de voix, de lèvre un‘e^
De regards confondus, de soupirs bienheureux.
Qui furent deux moments et deux siècles pour eux.
La nuit, on entendait leurs chants; dans la journée,
Leur sommeil, tant leur âme était abandonnét