‹ Poésies compleÌ€tesChapitre 27 sur 48 · ÉLÉVATION · texte numérisé non relu

ÉLÉVATION

« Prends ma main, voyageur, et montons sur la tour. Regarde tout en bas, et regarde à l’entour.

Regarde jusqu’au bout de l’horizon, regarde Du nord au sud. Partout où ton œil se hasarde,

Qu’il s’attache avec feu, comme l’œil du serpent Qui pompe du regard ce qu’il suit en rampant, Tourne sur le donjon qu’un parapet prolonge,.

D’où la vue à loisir sur tous les points se plonge Et règne, du zénith, sur un monde mouvant Comme l’éclair, l’oiseau, le nuage et le vent.

Que vois-tu dans la nuit, à nos pieds, dans Tespace,

Et partout oii mon doigt tourne, passe et repasse?

— Je vois un cercle noir si largo et si profond,

Que je n’en aperçois ni le bout ni le fond.

Des collines, au loin, me semblent sa ceinture,

Et pourtant je ne vois nulle part la nature.

Mais partout la main d’iiomriie et l’angle que sa main Impose à la matière en tout travail humain.

Je vois ces angles noirs et luisants qui, dans l’ombre. L’un sur l’autre entassés, et sans ordre et sans nombre, Coupent des murs blanchis pareils à des tombeaux.

Je vois fumer, brûler, éclater des flambeaux.

Brillant sur cet abime où l’air pénètre à peine Gomme des diamants incrustés dans l’ébène.

Un fleuve y dort sans bruit, replié dans son cours. Comme dans un buisson la couleuvre aux cent tours. Des ombres de palais, de dômes et d’aiguilles,

De tours et de donjons, de clochers, de bastilles.

De châteaux forts, de kiosks et d’aigus minarets ;

De formes de remparts, de jardins, de forêts.

De spirales, d’arceaux, de parcs, de colonnades. D’obélisques, de ponts, de portes et d’arcades,

Tout fourmille et grandit, se cramponne en montant,

Se courbe, se replie^ ou se creuse ou s’étend.

Dans un brouillard de feu, je crois voir ce grand rêve. La tour où nous voilà dans le cercle s’élève.

En le traçant jadis, c’est ici, n’est-ce pas.

Que Dieu même a posé le centre du compas ?

PARIS

iU

Le vertige m’enivre, et sur mes yeux il pèse.

YoiS“je une roue ardente, ou bien une fournaise? »

« Oui, c’est bien une roue; et c’est la main de Dieu Qui tient et fait mouvoir son invisible essieu.

Vers le but inconnu sans cesse elle s’avance.

On la nomme Paris, le pivot de la France.

Quand la vivante roue hésité dans ses tours.

Tout hésite et s’étonne, et recule en son cours;

Les rayons effrayés disent au cercle : « Arrête. »

Il le dit à son tour aux cercles dont la crête S’enchâsse dans la sienne et tourne sous sa loi.

L’un le redit à l’autre; et l’impassible roi,

Paris, l’axe immortel, Paris, l’axe du monde.

Puise ses mouvements dans sa vigueur profonde, Les communique à tous, les imprime à chacun,

Les impose de force, et n’en reçoit aucun.

Il se meut : tout s’ébranle, et tournoie et circule; Le cœur du ressort bat, et pousse la bascule ; L’aiguille tremble et court à grands pas; le levier Monte et baisse en sa ligne, et n’ose dévier.

Tous marchent leur chemin, et chacun d’eux écouta Le pas régulateur qui leur creuse la route.

Il leur faut écouter et suivre; il le faut bien :

Car, lorsqu’il arriva, dans un temps plus ancien,

Qu’un rouage isola son mouvement diurne,

Dans le bruit du travail demeura taciturne,

Et, brisa, par orgueil, sa chaîne et son ressort,

Comme un bras que l’on coupe, il fut frappé de mort. Car Paris l’éternel de leurs efforts se joue,

Et le moyeu divin tournerait sans la roue ;

Quand même tout voudrait revenir sur ses pas,

Seul il irait; lui seul no s’arrêterait pas,

Et tu verrais la force et l’union ravie

Aux rayons qui partaient de son centre de vie.

C’est donc bien, voyageur, une roue en effet.

Le vertige parfois est prophétique. Il fait Qu’une fournaise ardente éblouit ta paupière?

C’est la fournaise aussi que tu vois. — Sa lumière Teint de rouge les bords du ciel noir et profond;

C’est un feu sous un dôme obscur, large et sans fond. Là, dans les nuits d’hiver et d’été, quand les heures Font du bruit en sonnant sur le toit des demeures,

Parce que l’homme y dort, là veillent des Esprits, Grands ouvriers d’une œuvre et sans nom et sans prix. La nuit, leur lampe brûle, et, le jour, elle fume;

Le jour, elle a fumé; le soir, elle s’allume,

Et toujours et sans cesse alimente les feux De la fournaise d’or que nous voyons tous deux,

Et qui, se reflétant sur la sainte coupole,

Est du globe endormi la céleste auréole.

Chacun d’eux courbe un front pâle, il prie, il écrit,

Il désespère^ il pleure, il espère, il sourit;

PARIS

Il arrache son sein et ses cheveux, s’enfonce Dans l’énigme sans fin dont Dieu sait la réponse,

Et dont l’humanité, demandant son décret,

Tous les mille ans rejette et cherche le secret.

Cliacun d’eux pousse un cri d’amour vers une idée ^’un ^ soutient en pleurant la croix dépossédée^

S’assied près d’un sépulcre et seul, comme un banni,

Il se frappe en disant : Lamma Sabacthani;

Dans son sang, dans ses pleurs, il baigne, il noie, il plonge La couronne d’épine et la lance et Eéponge,

Baise le corps du Christ, le soulève, et lui dit :

« Reparais, Roi des Juifs, ainsi qu’il est prédit;

Viens, ressuscite encore aux yeux du seul apôtre.

L’Église meurt : renais dans sa cendre et la nôtre.

Règne, et sur les débris des schismes expiés.

Renverse tes gardiens des lueurs de tes pieds. »

Rien. Le corps du Dieu ploie aux mains du dernier homme. Prêtre pauvre et puissant pour Rome et malgré Rome.

Le cadavre adoré, de ses clous immortels Ne laisse plus tomber de sang pour ses autels;

Rien. Il n’ouvrira pas son oreille endormie Aux lamentations du nouveau Jérémie,

Et le laissera seul, mais d’une habile main,

Retremper la tiare en l’alliage humain.

« Liberté » crie un autre, et soudain la tristesse Comme un taureau le tue aux pieds de sa déesse,

i. M. l’abbé de Lamennais, a. Benjamin Constant.

Parce qu’ayant en vain quarante ans combattu,

Il ne peut rien construire où tout est abattu.

N’importe 1 Autour de lui des travailleurs sans nombre, Aveugles, inquiets, cherchent à travers Pcmbre Je ne sais quels chemins qu’ils ne connaissent pas. Réglant et mesurant, sans règle et sans compas,

L’un sur l’autre semant des arbres sans racines,

Et mettant au hasard l’ordre dans les ruines.

Et, comme il est écrit que chacun porte en soi Ce mal qui le tuera, regarde en bas, et voi.

Derrière eux s’est groupée une famille forte * .

Qui les ronge et du pied pile leur œuvre morte,

Écrase les débris qu’a faits la Liberté,

Y roule le niveau qu’on nomme Égalité^

Et veut les mettre en cendre, afin que pour sa tôte L’homme n’ait d’autre abri que celui qu’elle apprête : Et c’est un temple ; un temple immense, universel.

Où l’homme n’offrira ni l’encens, ni le sel.

Ni le sang, ni le pain, ni le vin, ni l’hostie;

Mais son temps et sa vie en œuvre convertie;

Mais son amour de tous, son abnégation De lui, de l’héritage et de la nation.

Seul, sans père et sans fils, soumis à la parole,

L’union est son but et le travail son rôle,

Et, selon celui-la qui parle après Jésus,

TonZ seront appelés et tous seront élus.

£. L’école saiat-simonieime.

PARIS

ISÏ

Ainsi tout est osé! Tu vois, pas de statue D’homme, de roi, de Dieu, qui ne soit abattue,

Mutilée à la pierre et rayée au couteau,

Démembrée à la hache et broyée au marteau !

Or ou ploiiib, tout métal est plongé dans la braise^

Et jeté pour refondre en l’ardente fournaise.

Tout brûle, craque, fume et coule; tout cela Se tord, s’unit, se fend, tombe là, sort de là;

Gela siffle et murmure ou gémit ; cela crie,

Gela chante, cela sonne, se parle et prie ;

Gela reluit, cela flambe et glisse dans l’air,

Éclate en pluie ardente ou serpente en éclair.

OSuvre^ ouvriers, tout brûle; au feu tout se féconde : Salamandres partout I Enfer ! Éden du monde I Paris 1 principe et fin! Paris! ombre et flambeau!...

Je ne sais si c’est mal, tout cela ! mais c’est beau!

Mais c’est grand! mais on sent jusqu’au fond de son âm Qu’un monde tout nouveau se forge à cette flamme.

Ou soleil, ou comète, on sent bien qu’il sera;

Qu’il brûle ou qu’il éclaire, on sent qu’il tournera,

Qu’il surgira brillant à travers la fumée.

Qu’il vêtira pour tous quelque forme animée, Symbolique, imprévue et pure, on ne sait quoi.

Qui sera pour chacun le signe d’une foi.

Couvrira, devant Dieu, la terre comme un voile.

Ou de son avenir sera comme l’étoile,

Et, dans des flots d’amour et d’union, enfin Guidera la famille humaine vers sa fin ;

POÉSIES COMPLÈTES d'ALFîIED DE VIGNY

Mais que peut-être aussi, brûlant, pareil au glaive Dont le feu dessécha les pleurs dans les yeux d’Ève,

Il ira labourant le globe comme un champ,

Et semant la douleur du levant au couchant;

Rasant l’œuvre de l’homme et des temps comme l’herbe Dont un vaste incendie emporte chaque gerbe,

En laissant le désert^ qui suit son large cours Comme un géant vainqueur, s’étendre pour toujours. Peut-être que, partout où se verra sa flamme.

Dais tout corps s’éteindra le cœur, dans tout cœur l’âme, Que rois et nations, se jetant à genoux,

Aux rochers ébranlés crieront : « Écrasez-nous !

» Car voilà que Paris encore nous envoie 3 Une perdition qui brise notre voiel »

Que fais-tu donc, Paris, dans ton ardent foyer ?

Que jetteras-tu donc, dans ton moule d’acier?

Ton ouvrage est sans forme, et se pétrit encore Sous la main ouvrière et le marteau sonore ;

Il s’étend, se resserre, et s’engloutit souvent Dans le jeu des ressorts et du travail savant.

Et voilà que déjà l’impatient esclave

Se meut dars la fournaise, et, sous les flots de lave,

II nous montre une tête énorme, et des regards Portant l’ombre et le jour dans leurs rayons hagards. »

PARIS

Je cessai de parler, car, dans le grand silence, Le sourd mugissement du centre de la France Monta jusqu’à la tour où nous étions placés, Apporté par le vent des nuages glacés.

— Comme l’illusion de la raison se joue !

Je crus sentir mes pieds tourner avec la roue, Et le feu du brasier qui montait vers les deux M’éblouit tellement, que je fermai les yeux.

« AhI dit le voyageur, la hauteur où nous sommes De corps et d’âme est trop pour la force des hommes.

La tête a ses faux pas comme le pied les siens;

Vous m’avez soutenu, c’est moi qui vous soutiens.

Et je chancelle encor, n’osanl plus sur la terre Contempler votre ville et son double mystère.

Mais je crains bien pour elle et pour vous, car voilà Quelque chose de noir, de lourd, de vaste, là.

Au plus haut point du ciel, où ne sauraient atteindre Les feux dont l’horizon ne cesse de se teindre;

Et je crois entrevoir ce rocher ténébreux Qu’annoncèrent jadis les prophètes hébreux.

Lorsqu'une meule énorme j ont-ils dit... — Il me semble La voir. — ... apparaîtra sur la cité.., — Je trembla Que ce ne soit Paris. — ... dont les enfants auront Effacé Jésus-Christ du cœur comme du front...

Ss02 POÉSIES COMPLÈTES D'ALFRED DE VIGNY

Vous Tavez fait. — ... alors que la ville enivrée D' elle-même, aux plaisirs du sang sera livrée.,.

Qu’en pensez-vous? — ,,, alors V Ange la rayera Du monde, et le rocher du ciel V écrasera. »

Je souris tristement. c< Il se peut bien, lui dis-jo,

Que cela nous arrive avec ou sans prodige ;

Le ciel est noir sur nous ; mais il faudrait alors Qu’ailleurs, pour l’avenir, il fût d’autres trésors,

Et je n’en connais pas. Si la force divine Est en ceux dont l’esprit sent, prévoit et devine.

Elle est ici. Le Ciel la révère. Et sur nous L'ange exterminateur frapperait à genoux,

Et sa main, à la fois flamboyante et timide.

Tremblerait de commettre un second déicide.

Mais abaissons nos yeux, et n’allons pas chercher Si ce que nous voyons est nuage ou rocher.

Descendons et quittons cette imposante cime D’où l’e&prit voit un rêve et le corps un abîme.

Je ne sais d’assurés, dans le chaos du sort,

Que deux points seulement, la souffrance et la mort. Tous les hommes y vont avec toutes les villes.

Mais les cendres, je crois, ne sont jamais stériles.

Si celles de Paris un jour sur ton chemin Se trouvent, pèsedes, et prends-nous dans ta main,

PARIS

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