LES AMANTS Î)E MONTMORENCY
Qui le saurait? Heureux celui dont Tagonie Fut dans les bras chéris avant l’autre finie !
Heureux si nul des deux ne s’est plaint de souffrir !
Si nul des deux n’a dit : Qu'on a peine à mourir l Si nul des deux n’a fait, pour se lever et vivre,
Quelque effort en fuyant celui qu’il devait suivre;
Et, reniant sa mort, par le mal égaré,
N’a repoussé du bras l’homicide adoré?
Heureux l’homme surtout s’il a rendu son âme,
Sans avoir entendu ces angoisses de femme,
Ces longs pleurs, ces sanglots, ces cris perçants et doux Qu’on apaise en ses bras ou sur ses deux genoux,
Pour un chagrin; mais qui, si la mort les arrache.
Font que l’on tord ses bras, qu’on blasphème, qu’on cache Dans ses mains son front pâle et son cœur plein de fiel.
Et qu’on se prend du sang pour le jeter au ciel. —
Mais qui saura leur fin? —
Sur les pauvres murailles D’une auberge où depuis l’on fit leurs funérailles,
Auberge où pour une heure ils vinrent se poser,
Ployant l’aile à l’abri pour toujours reposer,
Sur un vieux papier jaune, ordinaire tenture.
Nous avons lu des vers d’une double écriture.
Des vers de fou, sans rime et sans mesure. — Un mot Qui n’avait pas de suite était tout seul en haut ;
Demande sans réponse, énigme inextricable,
Question sur la mort. — Trois noms sur une table^
192 POÉSIES COMPLÈTES d’ALFRED DE VIGNT
Profondément gravés au couteau. — C’était d’eux Tout ce qui demeurait... et le récit joyeux D’une fille au bras rouge. « Ils n’avaient, disait-elle, Rien oublié. » La bonne eut quelque bagatelle Qu’elle montre en suivant leurs traces, pas à pas.
— Et Dieu? — Tel est le siècle : il n’y pensèrent pas
Ecrit à Montmorency, 27 arril 1830.
PARIS