‹ Poésies compleÌ€tesChapitre 37 sur 48 · TI · texte numérisé non relu

TI

« Non, cnaî-je eh prenant ses deux maîrs dans les miennes, Ni dans les grandes lois des croyances anciennes,

Ni dans nos dogmes froids, forgés à l’atelier.

Entre le banc du maître et ceux de l’écolier,

Ces faux Athéniens dépourvus d’atticisme,

Qui nous soufflent aux yeux des bulles de sophisme,

N’ont découvert un mot par qui fût condamné L’homme aveuglé d esprit plus que l’aveugle-né.

» C’est assez de souffrir sans se juger coupable Pour avoir entrepris et pour être incapable. J’aime, autant que le fort, le faible courageux Qui lance un bras débile en des flots orageux,

De la glace d’un lac plonge dans la fournaise Et d’un volcan profond va tourmenter la braise.

Ce Sisyphe éternel est beau, seul, tout meurtri, Brûlé, précipité, sans jeter un seul cri.

Et n’avouant jamais qu’il saigne et qu’il succombe A toujours ramasser son rocher qui retombe.

Si, plus haut parvenus, de glorieux esprits Vous dédaignent jamais, méprisez leur mépris;

Car ce sommet de tout, dominant toute gloire,

Ils n’y sont pas, ainsique l’œil pourrait le croire.

On n'est jamais en haut. Les forts, devant leurs pas, Trouvent un nouveau mont inaperçu d’en bas.

Tel que l’on croit complet et maître en toute chose Ne dit pas les savoirs qu’à tort on lui suppose,

Et qu’il est tel grand but qu’en vain il entreprit.

— Tout homme a vu le mur qui borne son esprit.

» Du corps et non de i’âme accusons l’indigence.

Des organes mauvais servent l’intelligence Et touchent, en tordant et tourmentant leur nœud,

Ce qu’ils peuvent atteindre et non ce qu’elle veut.

En traducteurs grossiers de quelque auteur céleste Ils parlent... Elle chante et désire le reste.

Et, pour vous faire ici quelque comparaison.

Regardez votre flûte, écoutez-en le son.

Est-ce bien celui-là que voulait faire entendre La lèvre? Était dl pas ou moins rude ou moins tendre? Eh bien, c’est au bois lourd que sont tous les défauts. Votre souffle était juste et votre chant est faux.

Pour moi qui ne sais rien et vais du doute au rêve,

Je crois qu’après la mort, quand l’union s’achève,

L’âme retrouve alors la vue et la clarté,

Et que, jugeant son œuvre avec sérénité.

Comprenant sans obstacle et s’expliquant sans peine, Comme scs sœurs du ciel elle est puissante et reine.

LA FLUTE

Se mesure au vrai poids, connait visiblement Que son souffle était faux par le faux instrument, N’était ni glorieux ni vil, n’étant pas libre;

Que le corps seulement empêchait l’équilibre ;

Et, calme, elle reprend, dans l’idéal bonheur,

La sainte égalité des esprits du Seigneur, »

Le pauvre alors rougit d’une joie imprévue,

Et contempla sa Flûte avec une autre vue;

Puis, me connaissant mieux, sans craindre mon a pect, fl la baisa deux fois en signe de respect,

Et joua, pour quitter ses airs anciens et tristes,

Ce Salve Regina que chantent les Trappistes,

Son regard attendri paraissait inspiré,

La note était plus juste et le souffle assuré.

LE MONT DES OLIVIERS

Alors il était nuit et Jésus marchait seul,

Vêtu de blanc ainsi qu’un mort de son linceul;

Les disciples dormaient au pied de la colline,

Parmi les oliviers, qu’un vent sinistre incline,

Jésus marche à grands pas en frissonnant comme eux, Triste jusqu’à la mort, l’œil sombre et ténébreux,

Le front baissé croisant les deux bras sur sa robe Comme un voleur de nuit cachant ce qu’il dérobe, Connaissant les rochers mieux qu’un sentier uni,

Il s’arrêl3 en un lieu nommé Gethsémani.

Il se courbe, à genoux, le front contre la terre;

Puis regarde le ciel en appelant : « Mon pèrel »

— Mais le ciel reste noir, et Dieu ne répond pas.

11 se lève étonné, marche encore à grands pas, Froissant les oliviers qui tremblent. Froide et lento Découle de sa tête une sueur sanglante.

Il reculé, il descend, il crie avec effroi :

« Ne pourriez-vous prier et veiller avec moi? »

Mais un sommeil de mort accable les apôtres.

Pierre à la voix du maître est sourd comme les autres. Le Fils de l’Homme alors remonte lentement ;

Comme un pasteur d’Égypte, il cherche au firmament Si l’Ange ne luit pas au fond de quelque étoile.

Mais un nuage en deuil s’étend comme le voile D’une veuve, et ses plis entourent le désert..

Jésus, se rappelant ce qu’il avait souffert Depuis trente-trois ans, devint homme, et la crainte Serra son cœur mortel d’une invincible étreinte.

II eut froid. Vainement il appela trois fois :

« Mon père! » Le vent seul répondit à sa voix.

Il tomba sur le sable assis, et dans sa peine.

Eut sur le monde et l’homme une pensée humaine.

— Et la terre trembla, sentant la pesanteur Du Sauveur qüi tombait aux pieds du Créateur.

Jésus disait : « O Père, encor laisse-moi vivrer! Avant le dernier mot ne ferme pas mon livre t

LE BIONT DES OLIVIERS

Ne fens-tu pas le monde et tout le genre humain Qui souffre avec ma chair et frémit dans ta main? C’est que la Terre a peur de rester seule et veuve, Quand meurt celui qui dit une parole neuve;

Et que tu n’as laissé dans son sein desséché Tomber qu’un mot du ciel par ma bouche épanché. Mais ce mot est si pur, et sa douceur est telle,

Qu’il a comme enivré la famille mortelle D’une goutte de vie et de divinité,

Lorsqu’en ouvrant les bras j’ai dit : « Fraternité, »

» Père, oh! si j’ai rempli mon douloureux message Si j’ai caché le Dieu sous la face.du sage,

Du sacrifice humain si j’ai changé le prix.

Pour l’offrande des corps recevant les esprits, Substituant partout aux choses le symbole^

La parole au combat, comme au trésor l’obole.

Aux flots rouges du sang les flots vermeils du vin, Aux membres de la chair le pain blanc sans levain; Si j’ai coupé les temps en deux parts, l’une esclave Et l’autre libre; — au nom du passé que je lave. Par le sang de mon corps qui souffre et va finir, Versons-en la moitié pour laver l’avenir I Père libérateur ! jette aujourd’hui, d’avance,

La moitié de ce sang d’amour et d’innocence Sur la tHe de ceux qui viendront en disant :

€ 11 est permis pour tous de tuer l’innocent. »

Nous savons qu’il naîtra, dans le lointain des âges,

Des dominateurs durs escortés de faux sages Qui troubleront l’esprit de chaque nation En donnant un faux sens à ma rédemption.

— Hélas I je parle encor, que déjà ma parole Est tournée en poison dans chaque parabole ;

Éloigne ce calice impur et plus amer

Que le fiel, ou l’absinthe, ou les eaux de la mer.

Les verges qui viendront, la couronne d’épine.

Les clous des mains, la lance au fond de ma poitrine, Enfin toute la croix qui se dresse et m’attend,

N’ont rien, mon Père, oh! rien qui m’épouvante autant! Quand les Dieux veulent bien s’abattre sur les mondes, Ils n’y doivent laisser que des traces profondes;

Et, si j’ai mis le pied sur ce globe incomplet,

Dont le gémissement sans repos m’appelait.

C’était pour y laisser deux Anges à ma place De qui la race humaine aurait baisé la trace,

La Certitude heureuse et l’Espoir confiant Qui, dans le paradis, marchent en souriant.

Mais je vais la quitter, cette indigente terre,

N’ayant que soulevé ce manteau de misère Qui l’entoure à grands plis, drap lugubre et fatal.

Que d’un bout tient le Doute et de l’autre le Mal,

LE MONT DES OLIVIERS

Mal et Doute I En un mot je puis les mettre en pouJre. Vous les aviez prévus, laissez-moi vous absoudre De les avoir permis. — C’est l’accusation Qui pèse de partout sur la création! —

Sur son tombeau désert faisons monter Lazare.

Du grand secre‘ des morts, qu’il ne soit plus avare.

Et de ce qu’il a vu donnons- lui souvenir;

Qu’il parle. — Ce qui dure et ce qui doit finir,

Ce qu’a mis le Seigneur au cœur de la Nature,

Ce qu’elle prend et donne à toute créature,

Quels sont avec le ciel ses muets entretiens,

Son amour ineffable et ses chastes liens ; .

Gomment tout s’y détruit et tout s’y renouvelle. Pourquoi ce qui s’y cache et ce qui s’y révèle;

Si les astres des cieux tour à tour éprouvés Sont comme celui-ci coupables et sauvés;

Si la terre est pour eux ou s’ils sont pour la terre;

Ce qu’a de vrai la fab’e et de clair le mystère. D’ignorant le savoir et de faux la raison ;

Pourquoi l’âme est liée en sa faible prison ;

Et pourquoi nul sentier entre deux larges voies Entre l’ennui du calme et des paisibles joies Et la rage sans fin des vagues passions.

Entre la léthargie et les convulsions;

Et pourquoi pend la Mort comme une sombre épée Attristant la Nature à tout moment frappée;

Si le juste et le bien, si l’injuste et le mal Sont de vils accidents en un cercle fatai.

Ou si de Tunivers ils sont les deux grandes pôles, Soutenant terre et deux sur leurs vastes épaules;

Et pourquoi les Esprits du mal sont triomphants Des maux immérités de la mort des enfants;

Et si les Nations sont des femmes guidées Par les étoiles d’or des divines idées,

Ou de folles enfants sans lampes dans la nuit.

Se heurtant et pleurant et que rien ne conduit;

Et, si, lorsque des temps l’horloge périssable Aura jusqu’au dernier versé ses grains de sable,

Un regard de vos yeux, un cri de votre voix.

Un soupir de mon cœur, un signe de ma croix.

Pourra faire ouvrir l’ongle aux Peines éternelles, Lâcher leur proie humaine et reployer leurs ailes,

— Tout sera révélé dès que l’homme saura De quels lieux il arrive et dans quels il ira. »

Ainsi le divin Fils parlait au divin Père*

11 se prosterne encore, il attend, il espère,

Mais il remonte et dit : « Que votre volonté Soit.fai^e et non la mienne, et pour l’éternité. » Une terreurjirofeftde, une angoisse infinie Erdoublentsa torture et sa lente agonie.

LE MONT DES OLIVIERS

Il regarde longtemps, longtemps cherche sans voir. Comme un marbre de deuil tout le ciel était noir;/

La Terre, sans clartés, sans astre et sans aurore,

Et sans clartés de l’âme ainsi qu’elle est encore, Frémissait. — Dans le bois il entendit des pas.

Et puis il vit rôder la torche de Judas.

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