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Gémir, pleurer, prier, est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche Dans la voie où le sort a voulu l'appeler,
Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
Écrit au château du M***, iS43.
LA FLUTE
Un jour, je vis s’asseoir au pied de ce grand arbre Un pauvre qui posa sur ce vieux banc de marbre Son sac et son chapeau, s’empressa d’achever Un morceau de pain noir, puis se mit à rêver.
Il paraissait chercher dans les longues allées Quelqu’un pour écouter ses chansons désolées;
Il suivait à regret la trace des passants Rares et qui pressés s’en allaient en tous sens. Avec eux s’enfuyait l’aumône disparue,
Prix douteux d’un lit dur en quelque étroite rue Et d’un amer souper dans un logis malsain. Cependant il tirait lentement de son sein,
Comme se préparait au martyre un apôtre,
Les trois parts d’une Flûte et liait l’une à l’autre,
POÉSIES COMPLÈTES D'ALFRED DE VIGNl
Essayait rembouchure à son menton tremblant,
Faisait mouvoir la clef, l’épurait en soufflant,
Sur ses genoux ployés frottait le bois d’ébène.
Puis jouait. — Mais son front en vain gonflait sa veino, Personne autour de lui pour entendre et juger L’humble acteur d’un public ingrat et passager. J’approchais une main du vieux chapeau d’artiste,
Sans attendre un regard de son œil doux et triste En ce temps de révolte et d’orgueil si rempli ;
Mais, quoique pauvre, il fut modeste et très poli.
Il me fit un tableau de sa pénible vie.
Poussé par ce démon qui toujours nous convia, Ayant tout essayé, rien ne lui réussit,
Et le chaos entier roulait dans son récit,
Ce n’était qu élan brusque et qu’ambitions folles. Qu’entreprise avortée et grandeur en paroles.
D’abord, à son départ, orgueil démesuré, Gigantesque écriteau sur un front assuré, Promené dans Paris d’une façon hautaine; B)naparte et Byron, poêle et capitaine,
LA FLUTE
se»
Législateur aussi, chef de religion (De tous les écoliers c’est la contagion)^
Père d’un panthéisme orné de plusieurs choses.
De quelques âges d’or et des métempsycoses De Bouddha, qu’en son cœur il croyait inventer^
11 l’appliquait à tout, espérant importer Sa révolution dans sa philosophie;
Mais des contrebandiers notre âge se défie;
Bientôt par nos fleurets le défaut est trouvé;
D’un seul argument fin son ballon fut crevé.
Pour hisser sa naçelle, il en gonfla bien d’autres Que le vent dispersa. Fatigué des apôtres.
Il dépouilla leur froc. (Lui-même le premier Souriait tristement de cet air cavalier Dont sa marche, au début, avait été fardée Et, pour d’obscurs combats, si pesamment bardée:
Car, plus grave à présent, d’une double lueur Semblait se réchauffer et s’éclairer son cœur;
Le bon Sens qui se voit, la Candeur qui s’avoue.
Coloraient en parlant les pâlenrs de sa joue.)
Laissant donc les couvents, panthéistes ou non,
Sur la poupe d’un drame il inscrivit son nom Et vogua sur ces mers aux trompeuses étoiles;
Aïais, faute de savoir, il sombra sous ses voiles Avant d’avoir montré son pavillon aux airs.
Alors rien devant lui que flots noirs et déserts;
POÉSIES COMPLÈTES d’ALFRED DE VIGNY
L’océan du travail si chargé de tempêtes Où chaque vague emporte et brise mille têtes.
Là, flottant quelques jours sans force et sans fana' Son esprit surnagea dans les plis d'un journal, Radeau désespéré que trop souvent déploie L’équipage affamé qui se perd et se noie.
Il s’y noya de même, et de même, ayant faim,
Fit ce que fait tout homme invalide et sans pain,
« Je gémis, disait-il, d’avoir une pauvre âme Faible autant que serait l’âme de quelque femme.
Qui ne peut accomplir ce qu’elle a commencé Et s’abat au départ sur tout chemin tracé.
L’idée à l’horizon est à peine entrevue,
Que sa lumière écrase et fait ployer ma vue.
Je vois grossir l’obstacle en invincible amas,
Je tombe ainsi que Paul en marchant vers Damas.
— Pourquoi, me dit la voix qu’il faut aimer et craindre, Pourquoi me poursuis-tu, toi qui ne peux m’étreindre?
— Et le rayon me trouble et la voix m’étourdit.
Et je demeure aveugle et je me sens maudit »
LA FLUTE