‹ Poésies compleÌ€tesChapitre 40 sur 48 · UN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

UN FRANÇAIS

Qui donc vous a donné ces bagues enchantées Que vous ne touchez pas sans un air de douleur?

Vos mains, par ces rubis, semblent ensanglantées.

Ces cachets grecs, ces croix, souvenirs d’un malheur, Sont' Ils chers et cruels? sont-ils expiatoires?

Le pays des Ivans a seul ces perles noires.

D’une contrée en deuil symboles sans couleur.

298 POÉSIES COMPLÈTES d’ALFRED DE VIGNY

WANDA, grande dame rnsse.

Colle qui m’a donné ces ornements de fête,

Ce cachet dont un czar fut le seul possesseur, Ces diamants en feu qui tremblent sur ma tête, Ces reliques sans prix d*un saint intercesseur, Ces rubis, ces saphirs qui chargent ma ceinture, Ce bracelet qu’émaille une antique peinture,

Ces talismans sacrés, c’est l’esclave ma sœur,

Car elle était princesse, et maintenant qu’est elle? Nul ne l’oserait dire et n’ose le savoir.

On a rayé le nom dont le monde l’appelle. jGlle n’est qu’une femme et mange le pain noir,

Le pain qu’à son mari donne la Sibérie;

Et parmi les mineurs s’assied pâle et flétrie.

Et boit chaqr^ mstin \m larmai du rkvul^

WANDA

En ce temps-là, ma sœur, sur le seuil de sa perte, Nous dit : « Vivez en paix, je vais garder ma foi, Gardez ces vanités ; au monde je suis morte, Puisque le seul que j'aime est mort devant la loi. Des splendeurs de mon front conservez les ruines. Je le suivrai partout, jusques au fond des mines; Vous qui savez aimer, vous feriez comme moi.

» L’empereur tout-puissant, qui voit d’en haut les choses, Du prince mon seigneur voulut faire un forçat.

Dieu seul peut reviser un jour ces grandes causes Entre le souverain, le sujet et l’État.

Pour moi, je porterai me^ fils sur mon épaule Tandis que mon mari, sur la route du pôle,

Marche et traîne un boulet, conduit par un soldat.

» La fatigue a courbe sa poitrine écrasée ;

Le froid gonfle ses pieds dans ces chemins mauvais;

La neige tombe en flots sur sa tête rasée ,

11 brise les glaçons sur le bord des marais.

Lui de qui les aïeux s’élisaient pour l’empire

Répond : « Serge, » au camp même où tous leur disaient « Sire.

Gomment puis-je, à Moscou, dormir dans mon palais?

» Prenez donc, ô mes sœurs, ces signes de mollesse. J’irai dans les caveaux, dans l’air empoisonneur, Conservant seulement, de toute ma richesse. L’aiguille et le marteau pour luxe et pour honneur^ Et, puisqu’il est écrit que la race des Slaves Doit porter et le joug et le nom des esclaves,

Je descendrai vivante au tombeau du mineur.

W/NDA

vm

Là, j’aurai soin d’user ma vie avec la siennt Je soutiendrai ses bras quand il prendra l’essieu Je briserai mon corps pour que rien ne retienne Mon âme quand son âme aura monté vers Dieu ;

Et bientôt, nous tirant des glaces éternelles,

L’ange de mort viendra nous prendre sous ses ailos Pour nous porter ensemble aux chaleurs du ciel bleu. »

Et ce qu’elle avait dit, ma sœur l’a bien su faire; Elle æ tissé le lin, et de ses écheveaux Espère en vain former son linceul mortuaire,

Et depuis vingt hivers achève vingt travaux, Calculant jour par jour, sur ses mains enchaînéco, Le grain du chapelet de ses sombres années.

Quatre enfants ont grandi dans l’ombre des caveaux.

Page 1