A M. SIGALON
Mais peut-être il est temps de rn imposer silence L'instant de ton départ inflexible s’avance ;
O h ! rien ne bornerait la causeuse amitié Qui veut faire passer son ame en ses paroles.... J’entends au haut du mât frémir les banderolles; Et de 1 anneau du port le câble est délié.
Et le zéphyr plus vif dans ta voile se joue;
Et les baisers d'adieu se pressent sur ta joue
Porte aux flots inconstans un généreux défi ; Demeure indifférent sur le calme et l’orage :
Tout , jusqu’à la tempête , entre dans ton voyage Tu sais comment Yernet la mettait a profit K
1. Vernet peignit une tempête, attaché à la proue d’un vaisseau.
21 un €ïilé
20 Septembre 1853. —
grand destin commence, un grand destin s’achève.
CORMEILLE.
A □ EXILÉ
Ta jeune royauté prend la robe virile ;
Et le temps qui viendra ne sera pas stérile.
L'enfant d’hier, fait homme, aujourd'hui peut oser r Et faire devant Dieu promesse solennelle De commencer pour nous une veille éternelle :
Le chef d'un grand empire est une sentinelle Que la mort seulement doit faire reposer.
A UN EXILÉ
Car le trône n’est plus sur la terre française Une couche où l’on peut mieux dormir a son aise ; Où l’homme le plus fort trop souvent s amollit.
Si le ciel veut qu’un jour ton sceptre nous régisse , Le premier enseignant l’esprit de sacrifice ,
11 te faudra debout dispenser la justice ,
Le prétoire royal ne peut plus être un lit.
11 te faudra surtout , par tes propres mérites , Refaire un Saint des Saints aux majestés proscrites : Leur voile profané n’est plus qu’un vil lambeau ,
Sur le velours royal le mendiant se rue ;
La couronne est traînée au ruisseau de la rue f Et la dérision à la fête accourue Endosse de cent rois le glorieux manteau !
lu viendras , pour la voir dans 1 honneur retrempée, De la nuit du fourreau délivrer notre épée Qui n’en sort qu 'a la voix d’un lord de la cité :
Nos tu rca rets ; couverts de pourpre et de dorures,
A UN EXILÉ
Ha
Au timon de 1 état portent leurs mains impures ,
Et la France sous eux a subi tant d’injures Qu 'a son front glorieux le rouge en est monté.
Que par toi, s’embrassant d’une sincère étreinte, L’autorité rigide et la liberté sainte Aillent comme deux sœurs en se donuaut la main. Du Saül populaire apaisant les vertiges,
Si tu veux au pouvoir rendre tous ses prestiges , il te faudra marcher de prodige en prodiges Et ne jamais faillir dans ce brillant chemin.
Quelque chose de grand se couve dans le monde ,
11 faut , ô ! jeune roi , que ton ame y réponde ;
Les temps sont en travail pour des jours plus heureux. Le siècle est dévoré d’incurables ulcères ,
Tu n’épouseras point ses honteuses misères ,
Et de tous ses tombeaux recueillant les poussières , Tu n’en bâtiras pas un palais ténébreux.
A UN EXILÉ
Sous les pieds de l’erreur la terre se dérobe ,
D’un pénible sommeil se réveille le globe ;
On reconnaît partout la main de Jéhova :
Des îles de la mer , jadis silencieuses ,
Aux nautonniers perdus sur ses eaux spacieuses , Pan fait entendre encor des voix mystérieuses Qui lamentent ces mots : Un vieux monde s’en va
L’Inde voit son autel miné par l’Angleterre ,
Les pointes du Croissant se déclarent la guerre ,
Et s’acharnent ainsi que deux becs de vautours ; Lu Hier , à l’infini divisant son domaine ,
N’a pas pu féconder la raison souveraine ;
Le problème a lassé l’intelligence humaine ,
Et Babel désespère et renverse ses tours.
Chaque journée enfante et dévore un système ; L’impiété commence a se dire anathème ;
La foi d’un souffle impur a sauvé son flambeau : Brisant son front d’airain contre nos cathédrales :
A m EXILE.
L’antechrist Arouet est à ses derniers râles ,
Et Jésus , seul vivant dans ces morts générales 7 Une seconde fois triomphe du tombeau.
Et pour édifier sur l’Europe écroulée ,
Au grand apostolat la France est appelée ;
Le glaive de l’esprit est puissant a son bras :
Le Seigneur n’a jamais frappé sa tête altière Que pour mieux lui montrer la céleste lumière ?
Et pour la relever du sein de la poussière ,
Ainsi qu’il fit a Paul au chemin de Damas.
S’il reste quelques rois dont le regard s’obstine ,
Qui prennent la lueur qui blanchit la colline Pour le pâle rayon de l’astre de la nuit ;
C’est qu’ils se sont couchés dans la plate campagne. Mais toi que la rigueur de l’exil accompagne ,
Que le malin surprend au haut de la montagne 7 Dis-leur : Réveillez-vous , c'est le soleil qui luit !
A UN EXILE
Et ne te lasse point de proclamer l’aurore Aux mortels dont les yeux ne s’ouvrent point encore! Oh ! ce n est pas pour rien que , calmant notre deuil, Le ciel par un mourant fit révéler ta vie ,
Que quelque temps après , de ses enfans suivie ,
Aux yeux de Tunivers , la nation ravie ,
T’éleva dans ses bras sur le bord d’un cercueil.
21uï poètes Chrétiens.
& Mc a® IBS ®5SæWS=®IEœiÉ.
— Février 1834. —
Amis , n'en doutons point , la muse est propliétesse ; Ils savent maintenant pourquoi cette tristesse Exhalée en des jours qu’ils croyaient pleins d’espoir. Une fée autrefois ? au sommet des tourelles ,
Venait se lamenter par les nuits les plus belles ,
Et lorsque la liesse était dans le manoir.
Chacun se demandait le sujet de sa plainte...
Mais bientôt du baron la race fut éteinte : Emmenant ses trois fils aux guerres du saint lieu , Avant d’être vainqueurs de la tombe sacrée , Surpris des Sarrasins , leur tête fut livrée Au sabre recourbé de ces maudits de Dieu.
Et le château devint désert et solitaire.
Et quand l’automne froid eut attristé la terre ;
Et prolongea des nuits la ténébreuse horreur ,
Par les vitraux brisés introduits dans les salles , Les quatre vents rompaient des lances infernales , Comme dans un champ clos ouvert à leur fureur.
Et la vieille légende ; hélas ! c’est notre histoire. Vous eûtes beau gémir , nul ne voulait vous croire Mais voila que l’esprit a fui notre air mortel ,
Que son temple est frappé d’un funeste veuvage , Et que les factions , écumantes de rage,
Pour y placer leur chef s’y disputent l’autel !
Et la raison publique est semblable a la pierre Que les chars en passant divisent en poussière , Qui retombe et blanchit les arbres du chemin 7 Obscurcit les regards du cavalier rapide ,
Et redouble la soif dans le gosier aride Du piéton qui se traîne un bâton a la main.
Et l’on n'aperçoit plus qu’immense solitude Dans le champ du mystère ou de la certitude.
Le sable a rembruni l'espace le plus vert ,
Et la matière seule , en ces plaines fatales , Domine , comme ou voit ces tombes colossales , Ou ces sphinx de granit assis dans le désert.
Et les rois ont perdu le droit a la puissance ,
Et les peuples celui de leur indépendance :
Quand , par eux , des tyrans les sceptres sont rompus, L’anarchie aussitôt ouvre son gouffre horrible ,
Et la liberté n’a que le choix inflexible D’une soif dévorante ou des flots corrompus.
Et chacun consterné demande, en sa tristesse 3 Si l’ombre peut encor devenir plus épaisse ;
Si jamais telle orgie égara les esprits ;
Si la confusion peut être plus complète ;
Si jamais le chaos, dans le vin d’une fête'
Vit le sol plus jonché de coupes en débris.
Mais vous avez jeté le cri de l’espérance... Trinité du néant , ombre , vide , silence , Évanouissez-vous !
L’esprit doit revenir , ordonnant la matière , Du chaos ténébreux retirer la lumière Qui doit étinceler pour le salut de tous.
Au son de vos lyres suprêmes ,
L’édifice des temps futurs Verra les pierres d’elles-mêmes Se ranger pour former ses murs.
Avides de saintes paroles ,
Les cœurs recevront trois symboles :
Foi par qui tout est transporté ,
Espérance qui fortifie ,
Charité qui réconcilie La richesse et la pauvreté.
Car du Christ seule encor la parole féconde ?
Du fond de son tombeau peut ranimer le monde Mort par un oubli de la foi.
Seule elle peut , au bord du réduit funéraire , Dire au cadavre infect : Ecarte ton suaire !
Au nom du Dieu vivant, Lazare , Lve-toi !
Déjà vieille et toute cassée ,
Courtisane mise au rebut .
Qui, dans son fauteuil affaissée ,
Radote tout ce qu’elle fut ;
L’incrédulité décrépite En elle -meme se dépite De voir ses amans dans l’ennui.
Plus d’un lui lance l’anathème Et vient ? ainsi que Nicodème ?
Trouver Jésus pendant la nuit.
Que plus rapidement le temps se précipite ,
Pour que les jours divins nous arrivent plus vite Car ; hélas ! le monde est pareil A ces champs entr’ ouverts de crevasses avides Qui demandent l’ondée et des souffles humides A travers leurs rameaux bridés par le soleiL
Alors le peuple débonnaire Bénira la main du pouvoir ;
11 ne verra plus sa misère Comme un raisin sous le pressoir ;
Et , dans la justice reteinte ,
La pourpre redeviendra sainte ;
Ce diadème des douleurs ,
Qui , sous ses épines fatales ,
Fait saigner les têtes royales ,
Ne sera qu’un bandeau de fleurs.
Alors la croix verra , sous son ombre bénie , Mourir toute révolie et toute tyrannie ;
Cet arbre , abri des nations ,
Où le vieil univers vint suspendre sa chaîne , Sera justifié par la science humaine ,
Ainsi que le soleil par ses propres rayons.
Mais, avant que l’aube se montre r Et que le nouvel astre ait lui ,
Plus d’une sanglante rencontre Peut épouvanter notre nuit.
m AUX POÈTES CHRÉTIENS.
Vos chants du Saül populaire Viendront apaiser la colère ,
S’il se déchirait de sa main.
Le triomphe qui le contente Le soir en rentrant dans sa tente ,
Le fait gémir le lendemain.
Au milieu des partis, approchez-vous et dites Combien l’amour est grand et les haines petites ;
Que le remède est bien plus haut ;
Que Dieu seul peut guérir le mal qui nous accable ; Que la vengeance n’est qu’une chaîne implacable Ou 1 anneau qu on ajoute appelle un autre anneau !
Malheur h la lyre avilie
Qui flatte un peuple dans sa nuit ,
Qui chante à table, et qui s’oublie Jusqu’à s’enivrer avec lui !
De déshonneur elle est frappée ,
Ainsi que cette indigne épée
Qui , répudiant la valeur ,
Au milieu de la grande place ,
Pour amuser la populace ,
Tourne entre les mains du jongleur.
Mais bénédiction à tout chantre sévère ,
Qui préfère , à son front , l’épine du Calvaire Au cercle d’un laurier honteux ,
Qui , parlant de sagesse a tout sanglant délire,
Au jour du grand réveil comme Job pourra dire Je fus l’œil de l’aveugle et le pied du boiteux.
Dans un galetas solitaire La mort pourra fermer ses yeux ;
Mais ses chants rompus sur la terre Iront se renouer aux cieux.
Quittant cette triste vallée Son ame sera consolée ;
Son parfum n’y fut répandu ,
Comme ceux de la pénitente
A la chevelure pendante ,
Que sur les pieds de la vertu.
Pour prix de cette paix saintement célébrée ,
Si des hommes encor la haine enténébrée Vous faisait subir son courroux ;
Voilés du crêpe noir que porte la victime ,
Si Dieu vous destinait a combler un abîme ;
Dans le gouffre en tombant criez-leur : Aimez-vous !
Mourant , demandez encor grâce Pour les erreurs de vos bourreaux ;
Dieu sait combien est efficace Le pardon qui sort des tombeaux !
Que de vos luths dans le veuvage Le vent sur votre sarcophage N'arrache pas même un soupir !
Et , si quelque son sen envole ,
Ce soit une douce parole
Pour ceux qui vous feraient mourir !
ir>l
Oh ! mes frères ! pourquoi notre pieuse attente Se revêt-elle encor d’une teinte de deuil? Pourquoi ; comme le chant que le prêtre lamente» Lorsqu’en chasuble noire il escorte un cercueil ,
A l’hymne de l’espoir mêlons-nous l’épouvante? Pourquoi l’esprit distrait effleure-t-il l’écueil , Ainsi que cet oiseau qui prédit la tourmente , Quand le calme a venir se dévoile a notre œil? C’est que tout n’en doit pas savourer les délices :
I es grandes missions sont sœurs des sacrifices;
La mer peut dévorer plusieurs de nos esquifs. Avant que d’aborder au fortuné rivage,
II faut doubler un cap parsemé de rescifs ;
De cruelles tribus y vivent du naufrage ; L’Adamaslor du mal peut soulever l’orage...
Voilà pourquoi nos fronts se sont courbés pensifs. . , Cependant les zéphirs delà nouvelle terre
Apportent jusqu à nous les parfums de ses fleurs Encore , encore un jour , de la mer solitaire L’horizon calmera l’angoisse de nos cœurs.
Nos regards , abusés par des plages fictives Que simulaient au loin de flottantes vapeurs , Dans leur réalité contempleront les rives Qu’a promises le Christ a ses navigateurs.
iH. l’abbé S. ï»e £a üHennais.
— Août 1834
Conquérant des esprits ; roi de l’intelligence , En de divines mains abdique la puissance ;
Tu seras bien plus grand en abaissant ton front. Je sais l’ immensité de ta douleur intime :
11 te faut immoler une raison sublime ;
Mais, malgré les clameurs de lange de l’abîme ,
C est un céleste hommage et non pas un affront.
Quel que soit 1 horizon que ton regard embrasse ,
D autres plus loin encore élargissent l’espace ,
Et font tomber soudain tous orgueilleux transports. Dieu seul , en même temps , voit tous les points du globe Et quel jour est écrit sur les teintes de l’aube ;
Mais l’homme voit un point , un autre se dérobe ,
Et notre esprit se trouble à saisir les rapports.
Vainement la science , en son orgueil suprême ,
Dit que , renouvelant sa force d’elle-même,
Notre raison toujours a notre raison luit :
Que du phare du Christ la lumière éclipsée Brille inutilement 'a la vue offensée :
Comme si cette mer , où flotte la pensée,
Ne pouvait éprouver la tempête et la nuit !
Ion doigt intelligent indiquait une route :
Le Seigneur en a cent , en a mille sans doute.
Qui soupçonnait la mer tombant sur Pharaon ?
Et cette arche captive aux mains de l’infidèle , Renversant ses vainqueurs et leur dieu devant elle , Et , pour nous démontrer que la vie est en elle , Recouvrant de rameaux la verge d’Aaron?
Les princes , nous dis-tu ? vieillards au teint livide , Se couvrent vainement de leur pourpre splendide : Leur ulcère commence a pourrir leur manteau ;
La dissolution de jour en jour s’opère.
Peuples , si vous voulez une ère plus prospère,
Ainsi que l’Africain égorge son vieux père ,
Par pitié dans leur sein enfoncez le couteau ! . .
Ils ont rendu du Christ la parole inféconde :
Qu’ils tombent , et le ciel descendra sur le monde , Et vous verrez le jour de l’ombre indépendant.
Vos vieillards seulement vous rendront la justice ; Dans les cœurs renaîtra l’esprit de sacrifice.
Honneur à qui combat pour que ce temps surgisse...! Rêve de La Mennais ! mais rêve cependant !
Hélas ! les rois n’ont pas seuls trompé notre attente , La populace aussi compte une ère sanglante.
Alors la liberté voila ses yeux de pleurs ;
Le tyran , en haillons , n’en fut que plus farouche. Tout système a passé par la pierre de touche : Jamais le genre humain , se tournant sur sa couche , N’a pu complètement endormir ses douleurs.
Chaque jour qui se perd dans l’abîme des âges,
Ne varie après tout que l’aspect des orages ,
Et ne fait que changer le mode de souffrir. Toi-même tu l’as dit , l’exil est sur la terre ,
Les cris de l’opprimé ne s’y peuvent pas taire, L’injustice y possède un sceptre héréditaire Qu’a son poignet de fer nul ne pourra ravir.
Et puis , quelle que soit la nuit que Ton abhorre ,
Du candélabre éteint la mèche fume encore ,
Et l’Esprit-Saint a dit qu’il ne l'éteindrait pas.
Ninive a parcouru la moitié de l’abîme ,
Le Seigneur l’en retire , et pardonne h son crime ; Ezéchias , chantant son cantique sublime ,
Trompe l’avidité du gouffre du trépas.
Je n’attends pas ici le céleste royaume ,
J’attends ce demi-jour où peut prétendre l’homme: Je crois que tous ces os blanchis et parsemés Sur ce désert sans fin que le soleil dévore ,
Sous un souffle vivant se lèveront. J’ignore
S’il viendra du couchant , s’il viendra de l’aurore ;
Mais je crois fermement qu’ils seront ranimés.
O grand homme , pardonne à ce hardi langage î Sur ton front foudroyé d’autres jettent l’outrage ; Mais mon cœur a banni tout sentiment amer.
Ah ! loin de t affliger , que ma voix te console :
C’est toi qui la formas, c’est ta propre parole,
Un parfum qui retombe au sein de sa coroiie ?
Un modeste ruisseau qui retourne a la mer.
Une angoisse accablante a submergé ton être ;
Ta veillée est semblable a celle de ton maître^ Quand le calice amer s'offrit devant ses yeux.
De Uesprit séducteur la perfide louange...
Les reproches divins... : il te faudrait un ange ,
Afin de t’assister dans ce combat étrange ,
Qui te plonge aux enfers ou te remonte aux cieux.
Aussi nous supplîrons le Seigneur en silence Que tes jours d’autrefois pèsent dans la balance ,
Si sous la main du Christ encor tu te cabrais ; Pour que sur ses genoux enfin tu te reposes ,
Et que ses doigts divins sur tes paupières closes Passent , et , les ouvrant ? te fassent voir les choses Qu'il dévoilait jadis à l'ange de Cambrai !
Saintr-îi)clfiu,!
ou
MlTllblE ET GLOtME.
a Mo wm
SAINTE-HÉLÈNE
ou
Tour a tour sc croisant dans leur vol spacieux Entre l'immensité des ondes et des cieux,
Entre deux univers, échos de leurs paroles , Dont les sons solennels émeuvent les deux pôles Deux fantômes sur un écueil ,
iU SAINTE-HÉLÈNE ,
Proclamant des exploits et des crimes célèbres , De sublimes lueurs ou d’horribles ténèbres Couvrent la pierre d’un cercueil.
PREMIÈRE VOIX
De l'ange , fléau du guerrier ,
Il eut l’épée étincelante,
Le vautour suivait son sentier ;
Et les ailes de l’épouvante Étaient aux flancs de son coursier.
deuxième voix.
Dans sa brillante carrière ,
Son coursier dans la poussière N’a point foulé tous les droits ;
De cette comète errante ,
La crinière flamboyante N’a fait pâlir que les rois.
PREMIÈRE VOIX
Pins d'un infortuné royaume Eut le sort de son souverain ,
Et fut égorgé comme un homme Attendu sur le grand chemin :
Le terrible bandit, radieux de ses crimes, Après avoir fouillé le cadavre étendu ,
Disait avec jactance au Français confondu : Tiens , prends ces dépouilles opimes ; Nous réglerons plus tard ce qui me sera du.
DEUXIÈME VOIX
Accourez, accourez, jours brillans de sa vie, Chasser l’ombre de son tombeau !
Quand dans la nuit de l’anarchie L'autorité par lui ralluma son flambeau ; Quand triomphateur , jeune encore ,
4« ÉDITION, n
UG SAINTE-HÉLÈNE ,
De chefs-d’œuvre captifs dotant nos muséum ,
Il releva l’étendard tricolore Des turpitudes du Forum.
D’une fange sanglante il nettoya nos armes ,
Et , rappelant la gloire a nos fronts a\ilis y 11 fit de la hache des Carmes Le noble glaive d'Austerlitz.
première voix.
Oui , mais la liberté , sa mère ,
Lui vint bientôt ? dans sa douleur amere 7 Dire : Parricide effronté ,
Je sais a quel dessein ton ame s’abandonne ,
Mon cadavre pourra t'exhausser jusqu au trône . Eh bien ! punis ces flancs de t’avoir enfanté. .
DEUXIÈME VOIX
Qui...? lui...? Domitius? Non , non , ce fut Octale 7
Et le peuple sous lui s'applaudit d'être esclave Le peuple sait ce qu’il lui doit :
îl dépouilla par lui l’ignominie antique ,
Et pour faire tomber l'arrogance héraldique ,
Il n’a qu"a le montrer du doigt.
PREMIÈRE VOIX
La plèbe chèrement paya cet apanage.
La frontière n'est plus qu’un cercle de carnage.
Que de mères au désespoir!
Le tyran recrutait aux bornes de 1 enfance , Barbare pourvoyeur de ce champ de vaillance , Qui n'était plus qu’un abattoir.
DEUXIÈME VOIX
La plèbe s’éleva par le mode ordinaire :
La douleur purifie et la mort régénère.
Tout équinoxe est orageux :
ns
SAINTE-HÉLÈNE
Une vieille saison descendait dans l’abîme ,
Une autre apparaissait sanglante, mais sublime Et tout peuple grand est heureux.
Du terrible Empereur la mémoire est bénie ;
La populace encor reflète son génie ,
Ainsi que l’Océan le céleste flambeau.
Accourez , accourez , jours brillans de sa vie, Chasser l’ombre de son tombeau.
Quand dans ses belliqueux vertiges Vers l’Orient prenant l’essor ,
Au soi qui vit tant de prodiges Son génie en fit voir encor ;
Quand vers la grande pyramide Tournant son index intrépide Et ses regards étincelans ,
Contre des forces inégales ,
Pour voir ces luttes colossales 11 appela quatre mille ans.
Et les quatre mille ans du passé se levèrent ,
Et du surnom de grand en chœur le proclamèrent ? Et dirent : Enfin aujourd’hui Le monde a vu s'accomplir le mystère De cette trinité de gloire militaire ,
Alexandre, César et lui.
Tout fêta sur ces bords son triomphe suprême,
Le soleil redonna l’harmonie à Memnon ,
Le palmier détacha ses branches de lui-même ,
Les sept bouches du Nil murmurèrent son nom 7 Et la mer le reçut , et la voix de son onde Le redit à son tour aux quatre coins du monde.
Tous les vieux Pharaons se levèrent d’effroi ,
Et firent tressaillir leurs tombes éternelles. .. „
PREMIÈRE VOIX
La victoire a Jaffa se voila de ses ailes , Et l’univers a su pourquoi.
SAINTE-HÉLÈNE
DEUXIÈME VOIX
Et depuis ; point de halte en son élan sublime. D’un immense glacier il subjugue la cime ,
Et tombe comme l’aigle au sol italien.
C’est un autre Annibal sans une autre Capoue.
La fortune a son char a fait don de sa roue ;
Et pour lui l’obstacle est moyen.
PREMIÈRE VOIX
Sa palme grandissait ; mais la nuit de Vincenne 7 En ignoble assassin changea le capitaine !
Son bras , qui rassurait , effraya le regard : Lorsqu’à la France détrompée Il voulut montrer son épée ,
La France ne vit qu’un poignard.
O nuit..,! nuit homicide T
OU ANATHÈME ET GLOIRE. loi
Où le tyran s’assit au banquet régicide ,
Et ? jurant alliance aux esprits des enfers ,
Du sang royal emplit sa coupe ,
Et but j avec l’infâme troupe ,
A la fortune des pervers.
Dans leur complaisance féroce ,
Huit hommes , si ce nom appartient aux bourreaux , Étaient entre ses mains atroces Comme l’ignoble fer qui pend aux échafauds.
Il leur fut dit : Prenez séance ;
Dans les bassins de la balance Mettez la mort 7 et puis la mort;
Que promptement cela se fasse.
11 mesura leur temps 7 afin que le remords Ne pût y trouver une place.
Au tribunal accusateur Le prévenu paraît, ou plutôt la victime ;
SAINTE- HÉLÈNE
On lui dit quel était son crime :
C’était son nom et sa valeur.
Deux mots sont prononcés : tout est muet d’horreur ; Les visages , les cœurs , la nuit , tout était sombre ; Rien ne troublait le silence de l’ombre Hors la pioche du fossoyeur
DEUXIÈME VOIX
Le soleil quelquefois dans sa course éclatante Peut offrir aux regards une tache sanglante ?
Mais il règne toujours au haut des cieux déserts ;
Par lui la vapeur monte , et la foudre est féconde ; La tempête en son vol ravage un coin du monde ; Mais il n’en est pas moins l’ame de l’univers.
Ainsi sa main inexorable A brisé les jours d’un héros.
Mais pour un trépas déplorable ,
Qu’il a ranimé de tombeaux !
A sa volonté souveraine La Foi s’échappant de l’arène ,
Relève son temple détruit :
11 rétablit le saeriCce ,
Et tend la main à la Justice,
Qui disparaissait dans la nuit.
Le bras des bourreaux de la France Connaît enfin l’oisiveté :
Et des autels 'a l’Espérance Repeuplent le sol dévasté.
Confiante dans son étoile ,
De son long deuil quittant le voile ,
La patrie a son lendemain ;
Et des œuvres de son épée Les arts tracent une épopée De pierres, de marbre et d’airain.
Arches portant le nom d’une grande journée ,
Des deux bords de la Seine opérant l’hyménée ;
154 SAINTE-HÉLÈNE
Portes au cintre colossal ,
Rades où la fureur des flots est enchaînée , Colonnes au fut triomphal ,
Toi surtout qui formas ton immense stature Avec les canons ennemis ,
Tourment des rois , par son glaive soumis ; Crois-tu de ses travaux nous offrir la figure?
L’œil avec peine te mesure ,
Et cependant tes flancs aux contours spacieux. N’offrent que quelques jours de sa longue victoire S’il eût fallu sur eux graver toute sa gloire 7 Ton sommet toucherait les deux.
PREMIÈRE VOIX
Il releva la croix : mais le prêtre suprême Et par ses cheveux blancs hors du temple traîné Et depuis lors le Dieu qui lavait couronné Au front impérial fit tomber l’anathème ;
A l’esprit de vertige il est abandonné ;
Dans sa coupe a coulé ce vin de la colère Qui mène chancelant au gouffre expiateur :
A la nuit des enfers promettant sa lumière , Son étoile des cieux abdique la hauteur;
Son génie a la fin lui devient infidèle ,
Aux flammes du Kremlin il va brûler son aile.
Ses regards , jadis si certains ,
Hésitent obscurcis par des ombres funèbres ;
11 tâtonne dans ses desseins ,
Comme une main dans les ténèbres ,
Ou bien , tête baissée , il brise son essor Contre une insurmontable impasse :
C’est en vain que l'hiver du nord ,
Ainsi qu’un autre Adamastor,
De sa colère le menace.
Le superbe , dans son audace ,
Parmi ses complaisans avait rangé le sort.
Mais 7 ô de son orgueil déplorables trophées ! Espace où les corbeaux s’abattent par nuées ,
SAINTE-HÉLÈNE
Où la terre , trop pleine , a revomi les morts ,
Où lui-même passait d’une course pressée ,
Afin d’affranchir sa pensée De la torture du remords !
Déserts , tombeaux glacés d’héroïques victimes , Où la neige s'étend comme un vaste linceul , Quelles larmes assez sublimes Pourront couler sur tant de deuil !
Sur cette plaine désolante ,
Quel autre Ézéchiel fera tomber sa voix !
La patrie est comme un carquois Vide de tous ses traits qui portaient l’épouvante.
N’entendez-vous pas retentir Du Kalmouk rassuré la farouche fanfare ?
Que les doigts qui touchaient la lyre du plaisir Préparent la litière aux chevaux du barbare !
Le feu de ses bivouacs a de nos Trianons Noirci les dieux de marbre et flétri la verdure. Paris j sœur de Byzance , a dévoré l’injure :
Les esprits belliqueux des Français aux grands n
Ont déserté , la nuit, leur froide sépulture ,
Et d'indignation fait tomber leur armure Des parois de nos panthéons.
DEUXIÈME VOIX
Que la honte en retombe au front de tous les traîtres Qui , puissant , lui baisaient l’empreinte de son pied, Et qui , lorsque le dieu fut tombé du trépied , Allèrent lâchement s'offrir a d’autres maîtres ;
Sur tous ceux que gorgeait son or impérial ,
Qui , soupirant après le repos des satrapes , Maudissaient dans leur cœur ce juif errant fatal Qui leur faisait subir d’éternelles étapes.
Nuages insensés, l'éclat de vos splendeurs N'était que le reflet de sa grande lumière ,
L'astre , selon vos vœux , a fini sa carrière ;
Mais son coucher vous rend a l'état de vapeurs.
Sur la terre long-temps par sa foudre domptée ,
Son aigle traîne enfin une aile ensanglantée.
158 SAINTE-HÉLÈNE
Aux livides lueurs de son dernier canon ,
11 tombe : mais sa chute a fait un vide immense.
Les peuples ont repris leur nuit et leur silence :
Sa gloire était leur jour , leur bruit était son nom.
L’Angleterre lui dit : S’il faut que tu t’exiles ,
A tes pieds fatigués j’offre mon escabeau.
Puis elle dit tout bas aux rois : Soyez tranquilles ,
Sa prison sera son tombeau.
Albion ! Albion ! nation assassine !
Tu te voudrais en vain blanchir de son trépas.
Toute l’eau de ces mers où ton orgeuil domine ,
Pour laver ton forfait ne te suffirait pas.
O vous qui demandez au moindre vent qui passe ,
Si de sa voix altière il n'apporte aucun son ;
Vous qui fixez toujours les yeux sur l’horizon,
Pour voir s'il ne vient pas reprendre encor sa place ; Rois , comme il vous fut dit ? sa tombe est sa prison.
Approchez-vous de cette couche ,
Voyez , il est bien mort : plus de cruel souci. L’ouragan en fureur ne sort plus de sa bouche ;
Et pour exécuter sa volonté farouche La foudre ne vient plus lui dire : Me voici.
Je me trompe , la foudre encor lui rend hommage.
A son dernier soupir le ciel se fond en eau :
A la mort de celui qui fut un long orage .
L’éclair devait servir de funèbre flambeau.
Mais c’est son dernier bruit , et les vapeurs obscures Regagnent l’horizon , comme de vieux soldats,
Noircis par la fumée et couverts de blessures , Retournent du champ des combats ;
Et son île reprend sa torpeur solennelle.
L’oreille n’entend plus que le timide oiseau Qui frôle la verdure eu secouant son aile ;
Le torrent indécis qui roule un reste d'eau ,
Ou , d'un saule éploré comme une jeune veuve , Quelques gouttes tombant sur une pierre neuve Que l’on dit être son tombeau.
SAINTE-HÉLÈNE
PREMIÈRE VOIX
Quand le Seigneur éteint ce fatal météore ,
Loin que ce soit la nuit , c'est le jour qui colore Notre orient de sa clarté,,
La France ; sommeillant dans la captivité , S’éveille , et sur sa couche elle repasse un rêve Qu'elle a fait sur la liberté.
La force brute a perdu son empire.
Le glaive de l’esprit du fourreau se retire :
11 a ses Austerlitz , ses Wagram , ses Eylau.
Des hommes du passé la ligue en vain conspire ,
11 n’aura pas son Waterloo.
Le Christ , comme une mer qui dévore un rivage , Recommence a ravir la terre à l’esclavage. L’homme de la science a redoublé d’efforts Afin que sa loi sainte en tous lieux se propage.
La vapeur frémissante a reconnu le mors :
On se rit de l'espace ainsi que de Forage.
OU ANATHÈME ET GLOIRE. iül
Bientôt sur tous les points le saint Verbe aura lui , Et les peuples dans l’allégresse Verront s’accomplir la promesse Qu’il sera tout en tous, et tous seront en lui.
Quil ait ou non sauvé la France ,
Anathème à celui qui ferma de sa main La source de l’intelligence Pour en sevrer le genre humain ;
A celui qui , posté sur la route des âges,
Aux temps rénovateurs fit rebrousser chemin ,
Parce qu’il avait vu leur menaçant lointain A d’autres dieux que lui présenter des hommages. Qu’en cercle rassemblés autour de son néant ,
Tant de jours avortés maudissent sa mémoire !
DEUXIÈME VOIX
Qu’il dorme environné de l’immense Océan , Vaste symbole de sa gloire!
lf>2 SAINTE-HÉLÈNE, ETC.
Ainsi de ces deux voix tonnant entre deux mondes , Les peuples indécis entendront les combats Tant que dans ces lointains climats Les vents aux vents , et les ondes aux ondes , S’opposeront avec fracas.