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— Juillet 1832. -
SOUVENIRS D'ENFANCE
Revenez , revenez , beaux jours de mon enfance >
De votre aspect riant charmer ma souvenance , Comme dans le désert brûlant et spacieux Sur la verte oasis se reposent les yeux.
Mon cœur , mon pauvre cœur , à la tristesse en proie, Cn fouillant le passé vous retrouve avec joie ,
SOUVENIRS D’ENFANCE
Jours naïfs , plaisirs purs , emportés par le temps ,
Ainsi que le parfum des fleurs par les autans.
Quand notre bon curé , d’un doigt glacé par Page ,
Me caressait la joue et me disait : Sois sage !
Quand mes pieuses mains ; aux prières du soir,
Pour ranimer ses feux balançaient l’encensoir ;
Alors que , réveillé bien avant la lumière ,
Pour mon premier voyage , à travers la portière , Surpris, je contemplais dans l'orient lointain ,
Pour la première fois trois heures du matin !
Quand , pour trouver des nids fouillant dans ses bocages , Le Vistre me voyait explorer ses rivages Et dans ses fraîches eaux trompant Tardent midi Goûter tous les plaisirs du vagabond jeudi,
Jour alors le plus beau de toute la semaine ,
Où l’écolier se voit affranchi de sa chaîne :
Ni sombre magister qui le fasse pâlir ;
Ni de ces beaux habits que l’on craint de salir,
Qui me rendaient des jours de fête et de dimanche , Quand j’en étais paré , l'allégresse moins franche.
SOUVENIRS D’ENFANCE
Mais d’où vient queces temps que j’évoque aujourd'hui Pour pouvoir arracher mon ame à son ennui ,
La ramènent encore a sa tristesse amère !
Hélas ! c’est que bientôt je vis pleurer ma mère !
Mon père s’en alla par ce mal triste et lent Qui fait voir chaque jour le soleil moins brillant ,
Qui fait passer des nuits aux longues insomnies ?
Qui , pour un seul trépas donnant vingt agonies , Enlève fil à fil la trame de nos jours ,
Où 1 art ne peut donner que d’irapuissans secours.
Que de fois , loin du lit où gisait sa souffrance ,
Ma mère avec des yeux qui cherchaient l’espérance ,
A dit au médecin qui nous donnait ses soins :
INe le trouvez-vous pas mieux qu’hier ? — Beaucoup moins. Et ses yeux se mouillaient de larmes ? et les miennes Se mettaient a couler voyant couler les siennes !
Puis elle me disait : Pourquoi gémir ainsi ?
Enfant , de jour en jour tu deviens pâle aussi.
Bientôt dans la maison nous aurons deux malades ;
Ya te distraire avec tes jeunes camarades.
170 SOUVENIRS D’ENFANCE
Et , sortant pour aller essayer le bonheur , J’entendais une voix me dire au fond du cœur : Comment te réjouir quand ta famille pleure !
Et , triste , je rentrais dans ma pauvre demeure , Et , le front dans la main , sur la table accoudé , Je me sentais encor de larmes inondé.
Accablement.
Juillet 1833. —
ACCABLEMENT
Et voila tout , voila ce que , dans notre enfance , Nous avons salué par un cri d’espérance : Comme le voyageur du haut du Saint-Bernard Jette sur Tltalie un avide regard !
Et ce soleil brillant , et ces fleuves limpides , M’ont laissé le cœur froid et les lèvres arides. Semblable a ces éclairs de la chaude saison ,
Qui par un soir serein brillent 'a l'horizon .
ACCABLEMENT
Mon printemps m’attrista des présages d’automne ;
Je vis , h peine éclose , effeuiller sa couronne ;
Et l’ongle du malheur sur moi vint s’appuyer ,
Ainsi que le vautour sur un jeune amandier S’abat , et , secouant ses ailes dans ses branches ,
Sur la terre a flocons fait tomber ses fleurs blanches. Je me disais pourtant : « Dans la vie avançons 9 « De précoces chagrins sont d’utiles leçons ;
« Ils cimentent parfois quelque destin suprême :
« Car l’hommeest le premier complaisant de lui-même. » Bien plus que le présent l’avenir paraît beau ,
Et d’attente en attente on arrive au tombeau ;
Et l’on voit de ses jours décroître la lumière ,
Depuis qu’on se souvient d’une aurore première ;
Et le bonheur , toujours remis au lendemain ; Ressemble au feu follet que l’on poursuit en vain La nuit dans la forêt , et dont l’ame épuisée Est , au bord d’un abîme , enfin désabusée ,
Quand des rires moqueurs et d’infernales voix Eclatent et s’en vont mourir au fond des bois :
ACCABLEMENT. 17
Car des esprits impurs l'allégresse est extrême Quand un espoir sabjure et se dit anathème ;
Et je sais ce qu il est d amer dans ce réveil 5 Et je sens que j’ai fait un pénible sommeil ;
Et j ai vu s'écouler les songes de ma vie ;
Et me voilà semblable à la source tarie Dont les feux devorans de l’ardente saison Ont desséché le sable et brûlé le gazon ;
A 1 arbre privé d eau ; mort, et dont le squelette Dessine sur le ciel sa triste silhouette.
Et mon œil cherche en vain tous ses enchantemens. Et la mort m a ravi des fantômes charmans :
Comme pour avertir mon âme solitaire De ne plus demander des amours à la terre ;
Et mon cœur dans le vide et dans l’isolement A senti le dernier degré d’accablement.
Et quand il est blessé par un secret outrage ,
Qu’une froide pâleur me couvre le visage Que je rentre l?œil triste et le front abattu Personne qui me dise : Oh ! mon ami , qu'as- tu ?
ACCABLEMENT
Tu souffres , je le sens , car ton ame est la mienne... Hâtez lanuit , mon Dieu , puisqu’il faut qu’elle vienne; Puisque chaque soleil a mon regard blasé Se lève chaque jour plus terne et plus usé;
Que ma barque , exposée au soleil , sur la grève 7 Espère vainement un flot qui la soulève ,
L’arrache de ce bord qui fait son desespoir y Et dans l’illusion la berce jusqu’au soir!
Puisque rien ne peut plus me tromper sur la terre , Que le printemps sans fleurs et les bois sans mystère N’ont plus de doux parfums et de charmantes voix ; Que tout éclat pâlit sitôt que je le vois ;
Que mon œil ne peut plus aimer aucune étoile Sans que la froide mort la couvre de son voile ; Puisqu’enfin , m’abusant depuis que je suis né ? Entre le monde et moi tout paraît terminé.
Ce JHouttii îrc (Êtfncef.
©ffiASMrASÏ
— Mai 1834. —
LE MOULIN DE GENÈSE
Te souvient-il du jour , où , tout rayonnant d’aise Nous allâmes ensemble au moulin de Genèse? Nous nous étions promis de joyeux passe-temps > Et de rians aspects naturels au printemps ,
Des bruits mystérieux de feuilles , doux à l’amc ? Comme le frôlement d’une robe de femme ,
Et le balancement des rameaux des bosquets ;
180 LE MOULIN DE GÉNÈSE
L’abeille bourdonnant de bouquets en bouquets , Et la source élançant son onde cristalline ,
Du tronc d’un saule vieux ou d’un mur en ruine , Et dont le flot roulant sur le caillou nacré ,
D’iris , de nénuphar voit son cours diapré ;
Et puis le rossignol chantant dans l’aubépine ,
Qui sous de blanches fleurs dérobe son épine ,
Et dont l'odeur suave et pourtant sans crédit Réjouit doucement l’odorat et l’esprit :
Car il est un langage aux muettes paroles Qui dans chaque parfum a placé des symboles. C’était un beau moulin que nous avions rêvé } Qu'on entend bien avant de s’y voir arrivé :
Une meunière fraîche , à la joue arrondie ;
Et des enfans pareils au fruit de Normandie ;
Et le maître meunier avec ses compagnons Otant le traversier , ou menant les bignons4;
Et jetant sur le bord brochet , goujon ? anguille
1 Outils de pêche.
LE MOULIN DE GÉNÈSE
Qui jusques en tronçon dans la poêle frétille ;
Et les petits poulets et les petits canards
Avec leur marcher lourd et leurs cris nazillards ;
Et le coq-d inde et l’oie à l’appétit vorace ,
Vers 1 ecluse à plein bord menant sa jeune race , Ou venant furieuse au mendiant suspect Tourmenter les haillons des ailes et du bec ;
Et le coq frappant 1 air de son hardi ramage ;
Et le paon étalant son soleil de plumage ;
Et les belans troupeaux , le sifflet du pasteur Qui dirige leur marche et presse leur lenteur, Quand le soleil du soir, dorant leur blanche laine , Leur dit que pour l’étable il faut quitter la plaine ; Et le chien aux longs poils , au collier hérissé ,
Que le loup le plus fort n’a jamais terrassé ;
Bref, ce qui constitue une ferme opulente.
Mais comme le réel détrompa notre attente !
^ous nous imaginions dans notre esprit subtil Qu’un mois d’avril toujours ressemble au moisd’avril; Et nous allions tous deux en parfaite ignorance
4e ÉDITION.
m le moulin de genèse.
Si le bien de la terre était dans la souffrance.
Voilà qu’un paysan portant un sac de peau ,
Que tu connus et qui nous ôta le chapeau ,
Nous dit : Nous aurions bien besoin d’un peu de pluie, Mais on est si méchant que le ciel nous oublie.
A quelques pas de là , nous vîmes trois serpens ,
Dans un fossé tari , qui s’en allaient rampans La campagne était jaune , exténuée , avide ,
Comme un enfant qui presse une mamelle vide ;
Un vent sec et brûlant , dévoilant un ciel bleu , Soulevait du chemin une poussière en feu ,
Les arbres ne montraient que quelques feuilles rares, Et ne jetaient sur nous que des ombres avares.
Rien du printemps , sinon quelque grillon au loin Qui chantait isolé dans un maigre sainfoin.
Nous marchions suffoqués de chaleur, et le Vistre S'offrit à mes regards sous un aspect sinistre.
On aurait dit le Styx dont le fond découvert Eût été desséché par les feux de l’enfer ,
Là , trois pauvres canuts barbotant en famille
LE MOULIN DE GENÈSE
Cherchaient dans des bas-fonds une fangeuse anguille. Enfin à nos regards vient s'offrir ce moulin , Véritable séjour de quelque esprit malin ,
Demeure désolée a faire saigner lame ,
Que partout le soleil entourait de sa flamme ; Misérable masure adossée à la tour D'un reste décrépit de féodal séjour.
Deux contreforts ruinés soutenaient sa faiblesse , Comme un bâton pliant aux mains de la vieillesse , * Chaque pierre à la main eut cédé sans effort , Comme la dent qui branle à la tête de mort.
Ses portes ne montraient pour toute fermeture Qu'un sapin qui, des ans ayant subi l'injure ,
Voyait tomber les clous de ses ais aux abois ,
Et pour toute serrure une cheville en bois.
Ses fenêtres au ciel béant et sans vitrage,
De la pluie et des vents subissaient même outrage , Leurs contrevens pendus 'a des gonds impuissans Menaçaient de leur poids le crâne des passans Sur le haut de son toit est une girouette ,
484 LE MOULUS DE GÉNÈSE
Où , quand l’ombre descend , se pose la chouette ;
Son pivot que cent ans ont peut-être rouillé ,
Est de blancs excrémens bizarrement souillé ;
Sa tôle représente en silhouette noire
Le museau d’un dragon où manque une mâchoire ,
Et qu’on entend crier , lorsque le vent le bat,
Ainsi qu’un vieux démon blessé dans le sabat.
Et si vous regardez près de cette demeure ,
Tout, comme elle, s'attriste et tout, comme elle, pleure. Un puits à roue à sec offre son appareil '
Au contact disloquant des rayons du soleil.
L'a sont trois grands mûriers morts, et dont la structure Ressemble au possédé qui subit sa torture.
Un âne est à l’attache a leurs troncs vermoulus ,
Qui sur ses flancs rogneux , amaigris et velus ,
Montre une plaie en sang que fouette sa queue ,
Afin d’en écarter la mouche verte et bleue.
Puis, une bergerie au couvert enfoncé :
Comme un funèbre sol s'affaisse crevassé Sur le cercueil pourri , le cintre de sa porte
LE MOULIN DE GENÈSE
Plie aussi sous le pan de bâtisse qu'il porte.
La racine du lierre , en plongeant dans ses murs ,
Les lézarda jadis et depuis les rend sûrs :
En proie au coups du sort, comme on voit Lame humaine Déchirée et bientôt plus forte de sa peine.
Là , se cacha jadis un homme comme il faut ,
Qui sortit pour porter sa tête à l’échafaud ,
Lorsque la liberté changée en Euménide Fit passer sur la France un nuage livide ,
Qui sans cesse jetant des ombres de son flanc ,
Des sentences de mort et des éciairs de sang ,
Faisait dire aux tyrans justifiés par elle :
Voilà la liberté que vous faisiez si belle !
Mais le dîner se sert et l’on en donne avis.
Nous montons les degrés d’un escalier à vis ;
Et , là haut nous trouvons dix à douze personnes Qui furent envers nous cordiales et bonnes.
On s'assied : le banquet , ainsi que ceux du Nord Ou l’on buvait jadis la bierre autour du mort ,
LE MOULIN DE GENESE
Était triste et muet ; mais a chaque convive ,
On propose un refrain pour que la joie arrive.
L'un d’eux , à l’œil tourné , tira de ses poumons Ces accens dont Bertram évoque les démons Et les morts réprouvés endormis dans la terre Que closent les arceaux du sombre monastère ,
La nuit, lorsque la lune aux blanchâtres reflets Rougit à la lueur de mille feux follets.
Mais voilà cependant que le jour se dépêche Et que la nuit descend silencieuse et fraîche,
Que réciproquement on se touche la main ,
Et que nous, retournant par le même chemin, D’une branche coupée aux saules du rivage Nous nous improvisons un bâton de voyage. (
Nous marchons , et déjà du plus prochain faubourg La sombre dentelure aux derniers feux du jour Apparaît , le champ fuit , la ville se réveille...
Mille bruits , mille aspects frappent l’œil et Toreille Les hommes de l’octroi se présentent d’abord ,
LE MOULIN DE GENÈSE
Gomme l’onde fait voir l’écume sur son bord.
Le parallèle éclat des lignes des lanternes ,
La retraite qui bat et s’avance aux casernes ;
Des forgerons autour d’un foyer dévorant,
Dont la face en sueur s’éclaire à la Rembrandt ; L’orgue sous la croisée aux guirlandes soyeuses Qui mêle un son plaintif k des notes joyeuses ;
Le sordide atelier où les pauvres canuts ,
Éreintés de travail , ne sont point parvenus A gagner le pain noir de leur triste famille ;
Et les chevaux du riche où la dorure brille ,
Qui ferme strictement les stores de son char , Pour qu’un pauvre n’ait point 'a salir son regard ; Le somptueux kiosque aux mille luminaires ,
Aux sons retentissans des harpes mercenaires ,
Où le monde élégant sur le velours assis ,
Savoure les nectars par la glace durcis ;
Le vauxhall tournoyant a la folle harmonie ,
Et l’hospice qui tinte une obscure agonie Pour celui qui demain inhumé sans cercueil
188 LE MOULIN DE GÉNÈSE
N’aura qu’un fossoyeur pour escorter son deuil : Amalgame odieux , dont notre cœur se serre ,
De peines , de plaisir ; de luxe , de misere !
Mais peut-être un peu trop j'ai chargé mes couleurs,
Soit qu’aujourd’hui la muse amante des douleurs Aime à faire souffrir de ce qui souffre en elle Tous les objets offerts a sa sombre prunelle ,
Soit qu’une triste fée avant notre départ Ait de sa pâle main fasciné mon regard /
Ou qu’en nos jours maudits , où tout chancelle et tombe, L’esprit soit revêtu des teintes de la tombe ;
Que , la confusion et la mort et l’enfer En atomes sans fin se divisant dans l’air Et ne respirant plus que des vapeurs funèbres ,
L’ame ait l’instinct du sombre et l’amour des ténèbres. Quoi qu’il en soit , depuis , en rêvant à ce soir ,
A ce qu’il eut pour moi d’accablant et de noir,
Je me suis dit que l’homme , allant dans l’existence , Voyait toujours déchoir sa joyeuse espérance ,
LE MOULIN DE tiÉNÈSE.
Que tout départ est gai, mais sombre le retour , Qu’après tout chaque jour ressemblait à ce jour , Qu’ici l’ame jamais ne sera satisfaite Quels que soient la durée et l’éclat de la fête ,
Que l’on erre toujours de l’espoir à l’ennui , Jusques à ce que Dieu nous ramène vers lui.
Ca Campe ï>e Huit.
Mo IE& m SS C? Hi o
— Février 1854 —
LA LAMPE DE MIT
Dans un demi-sommeil plongé, de votre lit N’avez-vous vu jamais la lampe qui pâlit ,
Et , mourant par degrés sous l’étreinte de l’ombre , Rend votre appartement plus lugubre et plus sombre,
la* LA LAMPE DE NUIT.
Semblables aux adieux de regards défaillans,
Quand ses derniers reflets sur le mur vacillans Font mouvoir vos habits pendus à l’aventure ,
Comme un spectre échappé de quelque sépulture. Sans fil et sans flambeau s’aventurant toujours ,
Alors l’esprit s’égare en de profonds détours , Catacombes sans fin, noire métaphysique,
Où du trépas scruté l’énigme se complique ;
Où , lassé de chercher , l’on se retrouve seul ,
Les pieds embarrassés d’un funèbre linceul ,
Où l’on se dit : Ainsi notre existence usée ,
Comme cette lueur à son huile épuisée ,
Un jour demandera quelques heures de plus ;
Mais les terrestres vœux resteront superflus ;
11 faudra sans délai que notre nuit s’opère.
Comme l’oiseau plaintif qu’aspire la vipère,
Par le béant tombeau nos jours sont attirés ;
Les pieds joints et les bras le long des flancs serrés , On croit ouïr sur soi la terre qui s’écroule ,
Comme un tambour drapé qui dans le lointain roule ;
LA LAMPE DE NUIT
Et les traînans versets de la sombre oraison ;
Et l’on dit au cercueil : Tu deviens ma maison ;
A l’oubli : Creuse encor ma couche plus profonde , Pour mieux me séparer de tout contact du monde. Car si je revivais dans quelque temps , chacun Me verrait revenir comme un hôte importun ; Tant ce qu’on ne voit plus , la mémoire l’oublie , Et la place quon laisse est promptement remplie. Et voila ce qui fait que les morts rarement Quittent pour nous parler le fond du monument ; Et Dieu seul peut savoir combien l’ indifférence Dans la cité funèbre allonge la souffrance.
Quoi î ce corps , délicat amant des voluptés ,
Ces regards que les cieux enivrent de clartés , Ces organes si prompts par qui l’ame est servie Et si bien en accord dans l’hymne de la vie , Tout cela ne sera qu’un avorton du temps ,
LA LAMPE DE NUIT
Que la mort doit reprendre après quelques instans ! Tout cela ne sera que des lambeaux putrides ,
Et puis des vers , et puis des ossemens arides ,
Que peut être en sifflant un jour le fossoyeur ,
De la faim du tombeau robuste pourvoyeur ,
Doit briser , en creusant une fosse nouvelle ,
Ou par un temps humide en nettoyer sa pelle ;
Puis réduits en poussière enfin se résumer Par ce je ne sais quoi qu’on ne saurait nommer ,
Qui s'abîme , se perd au sein de la rr.atièrer,
Dans ce globe qui n’est qu’un plus grand cimetière ; Où le pied en marchant ne peut être appuyé Sans fouler une part du genre humain broyé ;
Où l’on ne peut marquer un pouce de surface Dont la mort mille fois n’ait déjà pris la place.
Et quand on pense encor qu'en ce moment si court , L’essaim des passions et des douleurs accourt ,
LA LAMPE DE NUIT
Et s’acharne sur nous dans sa barbare joie Comme plusieurs vautours sur une même proie ;
Que le ver de l’ennui ne sommeille jamais ;
Que l’on sent le dégoût caché sous tous les mets ;
Que le vin le plus pur dont l’ame est réjouie Dans le fond de la coupe a toujours quelque lie ;
Que l’amitié sacrée et le suave amour
Ont besoin d’être vus sous quelque demi -jour ;
Que par un plein soleil souvent on les blasphème ; Que c'est toujours autrui qui s’aime dans nous-même; Que l’on ne peut goûter le plus chétif plaisir Si l’esprit ne descend jusques à s’étourdir ,
Comme ces condamnés aux lions de l’arène Qui 7 se versant entre eux l’ivresse à coupe pleine , Dans une délirante et bachique vapeur Du supplice prochain enveloppaient l’horreur.
Ah ! l’on serait tenté de prendre l'existence Comme un présent reçu des mains de la vengeance , Comme un manteau fatal jeté sur notre dos Et qui doit par degrés nous brûler jusqu’aux os.
LA LAMPE DE NUIT
Aussi , malgré la soif que tout a de la vie Et bien que du Seigneur la loi nous y convie , Plusieurs de nous , voyant qu’il y faut tant souffrir , Ont voulu de leurs mains encor la raccourcir ;
Ont bravé du trépas l’affreuse incertitude Plutôt que d’achever une épreuve aussi rude ;
Ont répandu leurs jours comme un vin frelaté Qui fait crisper la face après qu’on l’a goûté ;
Et la vie et l’enfer jetés dans la balance ,
L’enfer leur a paru plus léger en souffrance !
O toi qui fus jadis le déplorable enjeu Du défi que Satan osa porter 'a Dieu ;
Qui courbé sous le poids d’un injuste anathème De ta plainte lugubre effrayas la mort même>
O Job , je te conçois , sinistre séraphin ,
Vouant ta nuit natale à des ombres sans fin r Et demandant au ciel si l’humaine misère
LA LAMPE DE INUIT
Etait digne après tout d’enflammer sa colère ;
S’il était beau de voir le bras du Dieu vivant Poursuivre un brin de paille emporté par le vent.
Et je sens sur ma lèvre errer l’amer sourire D'une dérision qui n’a plus rien a dire ;
Et je passe soudain du mépris à beffroi ;
Et le poil se hérisse et notre chair a froid :
Et l’on va se tâtant dans ce néant immense ;
Comme pour s’assurer si l’on a l’existence ;
Car l’esprit parcourant l’espace ténébreux Comme l’aiglon a qui l’on a crevé les yeux ,
Ne voit , ne touche rien dans son vol solitaire , S’épuise de fatigue et tombe sur la terre ,
Et s’assoupit enfin dans un de ces sommeils Plus tristes que la mort , s’ils n’avaient leurs réveils.
Seigneur (car l'ame après toute folle fatgcc Retourne vers ton seuil comme l’enfant prodigue) .
LA LAMPE DE NUIT
On peut bien loin de toi conserver quelque espoir ; Mais on ne trouve rien que de triste et de noir ; L'esprit altier de l'homme a beau fouiller dans l'homme , L'existence est sans toi le rêve d’un fantôme ,
Qui sent , dès que son œil commence à s’assoupir ,
Sur son sein haletant le néant s'accroupir.
Qui ne te connaît point ne peut point se connaître ,
Et ce que tu délaisse a déjà cessé d’être ;
Seul flambeau qui nous luit dans notre sombre exil ,
Si tu ne nous restais , que nous resterait-if !
Cf €l)tttf<ui ïm iSUnftiant.
Mo SESBOWRo
— Janvier 1834. —
Au pied d’une rougeâtre et stérile colline ,
11 est de vieux débris où ne croît que l'épine , Où rampe le serpent et rôde le vautour.
Jadis un pâtre enfant m’en raconta l liistoire Avec tant de candeur , qu’il me força d’y croire Et je viens , mon ami, vous la dire à mon tour.
L'a vivait autrefois un châtelain avare Qui jamais 'a la faim pressante d’un Lazare D’une miette de pain ne daigna faire don :
Aussi nul frère en quête a sa porte maudite Ne venait demander le denier ou la pite ,
Afin d’en secourir le serf dans l’abandon.
Par d’orageuses nuits , quand la longue veillée Éclairait les vitraux de l’ogive grillée ,
Si quelque pauvre au loin , attiré par leur jour , Croyait y reposer sa course haletante ,
Rien ne venait répondre à sa voix suppliante ,
Hors les dogues affreux qui hurlaient dans la cour.
Un soir , il en vint un d’une sinistre allure :
Sur son dos affaissé tombait sa chevelure ,
Comme un torrent d’hiver du Mont-Blanc épanché ; Son front chauve et creusé par la ride profonde , Semblait porter écrits tous les âges du monde ,
Ainsi que le granit au bord du Nil couché»
« O châtelain , dit-il , ne soyez insensible ;
« Ouvrez-moi : je suis vieux , et la nuit est terrible.
« La forêt craque au loin sous le poids des glaçons ;
« Le vent aigu du nord souffle avec violence :
« Le lac est engourdi dans un morne silence ,
« Et mon corps est crispé de funèbres frissons. »
Une tonnante voix répondit : « A cette heure ,
« Qui donc ose troubler la paix de ma demeure?
« Par un de mes varlets armé de son marteau ,
« Si loin de ce manoir soudain tu ne chemines ,
« Je vais faire clouer , vil oiseau de rapines,
« Ton cadavre rogneux au porlail du château. »
« — Pardonnez : ma prière est peut-être incivile ;
« Mais, avant que d’atteindre aux portes de la ville,
« Dans la neige vivant je m’ensevelirais,
« Et je ne verrais plus ma famille chérie :
« Donnez-moi quelque coin dans votre bergerie ,
« Une loge de chien.. . — Non ; tu la salirais ! »
Alors le mendiant , en relevant la tête ,
Où de Tire du ciel la flamme se reflète :
« Tu me crois un vil gueux ; mais je suis grand seigneur.
« Malgré tous tes refus , je deviendrai ton hôte.
« Toi , seigneur !... d où te vient illusion si haute?
« Quel est ton fief? — La terre. — Et ton nom? — Le malhei
Et comme la chouette étend ses sombres ailes Afin d’en secouer de fatales nouvelles , il déploie à deux mains son manteau de- haillons ,
Frappe d’un pied de fer la terre qui fermente,
S’ouvre et laisse échapper une horrible tourmente Qui l’entoure et remporte eu de noirs tourbillons.
Et bientôt du seigneur , dans la tour isolée ,
Sous l’étreinte d’un nain la fille est violée ,
Le fils reçoit la mort en combat singulier ,
Et , par ce pays-la passant, la Jacquerie Fit des gens du manoir complète:boucherie Et le bouleversa du donjon au cellier.
Et depuis , à l’aspect des restes du ravage ;
De tout baron cruel a pâli le visage ,
Et le temps n’use point ce qu’ils ont d’effrayant.
Le chevreau se refuse à brouter ces décombres Où le pâtre , la nuit , voit de sanglantes ombres :
On les appelle encor Château du Mendiant .
îlln ôoir ïi’Éjuirr.
iv,]Li31SJv>M,ID)IEIi TMSWA
~ Février 1835. —
m SOIR D’HIVER.
11 est une pénible et sombre rêverie Où Famé se remplit de sentimens amers ,
Le soir lorsqu’on entend l’orgue de Barbarie Gémir par un temps froid le long des quais déserts