‹ Poèmes, 1887-1892;Chapitre 16 sur 20 · ENSEMBLE · texte numérisé non relu

ENSEMBLE

Voici que le Destin consulte le Destin,

LE MAITRE

qui se retourne vers eux.

Amis! mon soir en pleurs retourne à son matin. Ma faiblesse chancelle et s'étonne à survivre, La coupe d'or menteur avait le goût du cuivre Et si j'ai bu l'orgueil et son ivresse étrange : La honte ! et le breuvage triste de la gloire, Son amère fumée est morte en ma mémoire Et je me sens un autre, enfin, et l'heure change.

Il tire Tépée suspendue à son côté.

Allez, voici le Glaive illustre, et du pommeau Où la gemme oubliera la main qui l'a polie, Mon poing, dépris du soin de l'antique folie. Heurte, en ce soir de paix, la porte du tombeau.

Ouvre-toi, dur vantail que le Temps a scellé, 0 murs, ô salles, et toi, doux âtre, Luis pour le vagabond et pour l'inconsolé, Et sèche le manteau de l'errant et du pâtre.

Porte où, le soir, nul n'ôtera la clé 1

Et que les passants pâles et les mendiantes

Abritent leur raisère sous ce toit

Où vient songer celui* dont les mains bataillantes

Renoncent à l'Epée et maudissent l'arroi;

Et ce glaive je vous le donne.

Adieu, Frères, priez que l'ombre me soit bonne,

Que mes mains qui, d'un geste, ont rué par les soirs

Le galop des chevaux aux moissons des terroirs,

Et qui haussèrent le pennon et dont l'anneau

Luit d'un rubis qui semble du sang mort dans l'eau,

Obtiennent le secours d'être à jamais oisives

Par l'ample ablution à des fontaines vives!

Que ces coupables mains, ô larmes, soient absoutes

Du crime de la lutte et de l'orgueil des joutes

Par les femmes en deuil qui pleurent sur les routes,

Par les morts oublieux qui dorment sous les voûtes.

Adieu, je vous salue au seuil de la paix calme, Au nom du vieux laurier amer et de la palme, Vous dont la Vie ardente était selon sa loi. Vous qui fûtes ce que je fus et mieux que moi,

TEL qu'en songe 199

Vous pour qui la forêt est de l'ombre ample et fraîche

Sans qu'un fantôme pâle à jamais vous y cherche,

Et qui ne cachiez pas, sous l'étofFe et l'armure,

Le regret mal fermé de quelque plaie obscure.

Et qui ne traîniez pas le poids desespéré

D'un lourd manteau de songe à demi déchiré.

Quand vos pas seront morts comme mourra ma voix,

Avec l'adieu suprême enfin qui vous conjure

D'oublier au départ les chemins de ce bois

Et le château désert où mon âge se mure,

Il ne restera plus, de qui brandit le glaive

Injurieux parmi la plaine et sur la grève

Où ses pas au couchant saignent peut-être encor,

Qu'outre quelque renom qu'amoindrira la Mort,

Quelqu'un qui vient, un soir, vers le château qui tombe

Pierre à pierre ainsi que nos jours vont cà la tombe,

Voir s'il ne reste rien dans le Songe et la Nuit

De ce qui fut un autre et de ce qui fut lui,

Et confronter, au seuil que la ruine encombre,

Son Ame, face à face, hélas! avec son ombre.

Les Frères d'Armes disparaissent dans la forêt. Le vent du soir frissonne et à travers les arbres, au ciel un peu assombri auparavant, les derniers éclats du couchant rayonnent.

200 POÊxMES, 1887-1892

Le Silence a baisé mes lèvres pâles, s»

Des souffles passent sur mes mains *

Et le crépuscule se hâte De m'enfermer loin des chemins.

Voici le terme enfin et la suprême halte.

Ma blessure se ferme et pleure Sur ma chair que le sang effleure.

Le tragique passé se meurt avec le soir.

Lui qui marchait à mon côté,

Il m'a quitté.

Je ne sens plus sa main dans la mienne,

Je ne sais plus les routes où il m'a conduit

Parmi l'orgueil, l'alarme et la lutte et le bruit;

Il m'a laissé là pour que je revienne

Seul à la demeure ancienne

Où sa main avait pris la mienn

Un jour î

TEL qu'en songe 201

N'était-ce pas au printemps d'une année

Que je ne vis pas fanée?

Les roses montaient jusqu'à la pointe des tourelles^

Le jardin était fleuri selon mon âme,

Les colombes volaient autour des tourelles,

Et le retour des tourterelles

Etait si proche qu'elles roucoulaient dans mon âme,

Déjà, et que l'aurore et mon âme pâle

Etaient pleines de fleurs et d'ailes,

Les paons erraient parmi les bleus héliotropes Et rouaient leur gloire qui trône Et d'elle-même s'enveloppe,

Et je tressais des fleurs en couronnes,

En couronnes jamais fermées,

En guirlandes jamais finies,

Et mon amour brûlait en les mélancolies.

Gomme la jeune flamme à travers les fumées.

Ses mains enchantaient l'aurore autour d'Elle

Et j'étais auprès d'Elle

Et j'étais enchanté^

Elle était tellement à moi,

Poèmes 12

Elle était tellement en moi, Que je la cherchais dans le silence, Que je la cherchais en Lrmant les yeux; Le tiède soleil ruisselait sur ses cheveux, Le matin rayonnait sur nos adolescences.

0 Dieu! alors un cri, de la plaine éblouie,

Monta parmi notre candeur évanouie,

Et sur un tertre en fleurs que foulait leur pied dur,

A travers le repos de l'heure et de l'azur

Et le songe sacré de paix et de silence,

Quatre Hérauts, debout à côté de la lance

Que chacun d'eux avait plantée auprès de soi.

Vêtus du lourd tabard où luisent dans Torfroi

Les écailles de l'hydre et les dents de la guivre.

Sonnaient le buccal cri de leurs buccins de cuivre.

Et l'armée autour d'eux couvrait la plaine en fleurs*

Armures d'argent clair où l'art des émailleurs Avait gemmé de claires gouttes de rosée. Casques où s'éployaient, l'aile haute ou brisée, De grandes aigles en leurs plumages de fer, Glaives éblouissants et tors comme l'éclair.

TEL qu'en songe 203

Tout l'appareil brutal de sang et de victoire

Et les chevaux et leurs caparaçons de moire,

Les poings durs qu'emmaillent d'acier les gantelets,

Les torses amples et bombant les corselets,

Et des faces d'orgueil qu'empourprent des colères

Où la huée éclate au cuir des jugulaires,

Et le cuivre et la soie et l'airain et les ors,

Et les pennons oscillant au souffle des cors.

Cavalcade farouche et dont le bruit dur sonne,

Derrière qui nul blé, hélas! ne se moissonne,

Toute la horde lourde et le pas cuirassé

Au travers de mon songe en criant ont passé I

Et fol enfant, avec les colombes fleuries

Et les paons éperdus à travers les prairies.

Loin de l'Amie en pleurs qui m'avait pris les maîns.

J'ai suivi, sur leurs pas qui heurtaient les chemins,

Le prestige casqué des fausses Destinées,

Jusqu'au soir où voici, vers les tours ruinées

Et vers la maison vide et le jardin désert,

Que mon âme revient des hontes de la chair;

Et sur les jours passés, assis à l'âtre en cendre,

Toute l'ombre où mon soir s'efî'ace va descendre.

Mourez, ô visions, dont l'erreur se dénude l

Dans la plaine, les clairons de l'armée qui se disperse sonnent.

Et lu hurles encor, jusqu'en ma solitude,

Cri tenace, brutal appel répudié,

Mensonge de toute ma tristesse oublié I

Parmi la ronce ardente et l'ortie et l'épine,

Comme un chien accroupi au bas de la colline

Qui lèche les talons et qui mordrait les mains,

Tu pleures tristement à l'angle des chemins.

Et ta plainte, où l'orgueil comme une bave écume,

Ne trouble plus ma vie en proie à l'amertume

D'avoir où tu voulais suivi ta sonnerie.

Et mon manteau de deuil couvre ma chair meurtrie.

Les clairons sonnent et diminuent.

Et je vous hais, clairons farouches, dont l'accord Retentit longuement dans mon songe où la Mort S'accoude pour dormir à côté du Silence ; Je vous maudis, éclairs du glaive et de la lance Soirs de gloire arrachés à des vaincus amers. Et froides nuits sous les étoiles près des mers, Et toi, stupide Orgueil, en qui salue un hôte La Colère, debout avec sa torche haute. Marches rudes le long des fleuves et des bois. Mains sanglantes qu'on lave à la source où je bois

TEL qu'en songe 205

Et blessure empourprant la fontaine où je pleure, D'avoir, hélas! selon la maîtrise de l'heure Mêlé ma face pâle à ces faces d'orgueil Insultant quelque veuve assise sur le seuil Qui voue au noir Destin mon nom qu'elle injurie.

Et je vous hais, pennons, pour cette allégorie Que secouait le vent du soir, ample en vos pans, Hampe où s'accroche l'ongle des griffons rampants, Et votre saut cabré, licornes pommelées Dont l'emblème emportait, à travers les mêlées, Ceux dont l'âme, pareille aux bêtes du blason. Les regardait surgir au ciel de l'horison Où leurs griffes luisaient dans le vol de leurs ailes 1 Armures que le trou des blessures mortelles Hérissa d'un faisceau de flèches et de traits, Triste apparat et vaine emphase où tu riais. Soleil! comme au miroir des cuirasses saillies Hors du lourd manteau noir de mes mélancolies Dont le lambeau demeure aux branches du passé Le long de la forêt où nous avons passé. Taciturne, et songeant qu'à travers le bois sombre Mon Ame me suivait peut-être comme une ombre,

jpidèle à la douceur reniée et mêlant 'Des larmes au cri dur du combat turbulent, Avec ces douces mains pour les chairs entamées Qu'ont les femmes en pleurs qui suivent les armées.

Le couchant est éteint. Crépuscule,

Reçois-moi, ô manoir, pauvre d'abandon,

Ouvre ta porte comme un pardon,

Sois celle qui n'est plus et celui que je suis,

Que ta ruine croule, pierre à pierre, sur ma détresse,

0 salle vide soit mon hôtesse,

0 toit, que nulle étoile ne luise sur mes nuitsl

Je suis le désastre et le deuil

Qui s'agenouillent sur le seuil.

0 douce oubliée, si dans les soirs Où tu pleurais sur la terrasse, Où tu pleurais devant ton miroir, Où tu pleuras seule et lasse,

Si tes lèvres ne m'ont pas maudit de toutle reproche de leurpâ!eur, Si tes tristesses m'ont pardonné de toute la bonté de leur douleur, Si ta bouche ne fut pas aride de m'avoir appelé en vain,

TEL qu'en songe 207

Si tes yeux ne furent point implacables d'avoir pleuré,

Si mon souvenir te fut doux

De toute la peine endurée,

Si l'ombre du sépulcre (peut-être) garde ta face calmc;

Si ceux qui t'ont ensevelie (peut-être) ont dit:

Qu'elle est belle et douce dans la mort

Et pardonnante dans la mort,

Oh! laisse-moi rentrer dans la vieille demeure,

Je suis celui qui prie et qui pleure.

Il frappe à la porte.

LA GARDIENNE

à demi dans l'ombre et voilée.

Toi qui heurtes au nom du passé

Et de toute ta misère

Revenue à jamais sur tes pas effacés

Du fond de l'avenlure amère,

0 toi dont l'orgueil est faussé

Par les griffes de la chimère,

Entre !

Pauvre Ame 1 quel laurier ombrage enfin ton soîr Las de ce morne ébat qui trompa ton espoir ;

La torche

Éclaire-t-elle la route où ton pied s'écorche! Quelle face viens-tu mirer à mes miroirs ? L'escorte de ta gloire hennit-elle au porche?

Quel trophée éclatant de songes et d'épées

Viens-tu dans l'ombre appendre au faste enfin des murs ?

Quel ruissellement de médailles frappées

En mémoire de magnifiques équipées

S'amoncelle-t-il sur les pavés durs ?

Non, rien que ta pâleur,

Et tes blessures et ta solitude et tes pleurs,

Et le doute, aux échos multipliés vers l'ombre,

D'un nom vaste à jamais de rumeurs et de larmes.

Et l'orgueil qui s'exalte au choc des armes,

En toute l'Ame

Et se repent quand l'œuvre est faite et le ciel sombre,

Dis, qu'as-tu retrouvé des fleurs de notre joie Au jardin dévasté ?

Sous quelle couronne voit-on que ta tête ploie ? Quel vent de gloire a donc venté

TEL qu'en songe 209

Pour que ton manteau en loques déploie

Son pli ensanglanté?

Quels soleils éclatants ont lui

Pour que tes cheveux soient presque blancs dans la Nuil ?

Entrai

J'aime ton regard qui ne s'étonne

Que je sois là;

Comme étaient nos printemps voici que nos automnes

Se retrouvent encore ainsi que nous voilà.

Les vains soirs ont saigné jusqu'en l'ombre, ô Passant, D'orgueil triste, d'augustes gloires et de sang Et qui, parti d'un songe au songe où tu reviens, A travers l'erreur vaine et les torts anciens. Marchais avec ton ombre attachée à tes pas Sur la route infinie où tu peinais, hélas !

N'étais-je point toujours près de toi, moi, ton Ame?

J'étais ton ombre au soleil, le fantôme

Qui montait des feux dans la flamme.

Quand ta gloire campait sur le désastre des royaumes,

J'étais dans les regards que la misère affame, Dans la tristesse de ceux qu'on acclame, Mes mains ont soigné tes blessures bénies, Et c'était moi que voyaient tes agonies.

Elle se recule idns l'ombra.

Je t'ouvre le château de songe et de sagesse Où le seuil ruiné disjoint la porte haute, Et, si l'âtre allumé chauffe mal ta détresse, Pense à tes jours perdus et pleures-en la faute.

Si dans la forêt triste où le vent rôde et peine, Les arbres, un à un, s'effeuillent aux ruisseaux, Songe que c'est l'Automne où la vendange est vaine A ceux qui, dès l'aurore, ont quitté les travaux.

Je t'attends sur le seuil où le soir est plus sombre Que tout le crépuscule où ta douleur frissonne ; La demeure où j'accueille est la maison de l'ombre. Et mon visage est grave en face de l'automne,

Comme à l'heure où jadis, dans le jardin en fleurs, Ton âme tressaillit aux gloires devinées,

TEL qu'en songe 211

J'ai le même conseil et les mêmes pâleurs Qu'alors que j'implorais tes fausses Destinées.

Je suis la même encor, si ton Ame est la même Que celle que l'Espoir aventurait au pli De sa bannière haute, et je reste l'Emblème Du passé qui persiste à travers ton oubli.

Viens, je t'ouvre la porte, et si ton âme est vieille De tant de soins perdus à son âpre folie, Ne reproche qu'à toi le peu qu'à notre treille Vendangeront ta faute et ta mélancolie.

Que mon silence enfin soit ma seule réponse.

Si ma table de hêtre est frugale en festin.

Ma demeure s'accorde à celui qui renonce

Et qui remet ses mains aux mains de son Destin.

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