QUELQU'UN SONGE D'HEURES ET D'ANNÉES
Il passe des cortèges d'heures oubliées Francis Vielé-Geiffiw
J'ai fleuri l'ombre de fleurs pâles
Et, du plafond jusques aux dalles,
J'ai drapé les murs à longs plis
De la couleur des jours perdus et des soirs morts
Où mes songes palis,
En ombres plus pâles.
Au travers de la trame apparaissent encor
Avec leur geste pur où tremble une fleur d'or.
Dans le silence du vieux et mélancolique logis. De salle en salle et d'heure en heurCy Erre, sourit et pleure
TEL qu'en songe 213
Le Souvenir avec sa face de jadis
Et ses sandales
Muettes comme auprès de quelqu'un qui dort ;
Sa lampe d'argent clair oit brûle une huile d'or
Illumine le geste vigilant de ses mains paies
Au front des Oublis
Qui, les yeux clos et les lèvres fermées.
En leurs cendreuses robes qu'agrafent des camées
Accoudent leur sommeil aux bras des vieilles stalles.
Et mon âme habite le morne lo":is
Oii, du plafond jusques aux dalles^
Descendent aux murs les longs plis
De la couleur des jours perdus et des soirs morts.
Les fenêtres, hélas, sont toutes vers le Nord.
Et l'horizon est de ciel, de routes et d'eaux^
Oh! que mes songes m'emmènent encor.
Comme jadis.
Le long des routes et des eaux;
Que mes songes me guident encor
Du geste de leur main oii tremblait la fleur d'or;
PoÈuus 13
La pluie est douce, au crépuscule, sur la soie
Du manteau brodé d'anémones;
La pluie est douce sur les mains d'aumônes
De la pâle Amie qui s'apitoie,
Au crépuscule, sans qu'on la voie,
Sur les plus vieilles mendiantes de la forêt et les étonne
Par son sourire plus doux que son manteau de soie.
La pluie est douce et mouille les vieilles bures.
Et les loques et la peau dure
De la couleur des feuilles mortes,
Et le fagot de hêtre est lourd, et les socques
Des pauvres pieds sont tenaces aux feuilles mortes.
Et la sente boueuse est obscure
Qui mène vers le seuil des portes
Aux chaumières, là-bas, parmi les cultures.
La pluie est douce sur toute la forêt et sur les plaines. L'obole tinte aux plis des robes de laine
TEL qu'en songb 215
Et luît aux vieilles mains lourdes d'aumônes ;
Les falots éclairent la souche et la pierre et les bornes,
Et vacillent en l'eau des fontaines,
Et les pas lourds et monotones
S'en vont en écrasant les faînes.
Elle a donné l'obole et le manteau fleuri. Ils sont passés et elle a souri...
Au bois des frênes nous avons pleuré.
Etait-ce d'avoir quitté les bruyères
Où nous avions erré,
Et les collines et les prés,
Et les sentiers selon la courbe des rivières.
Etait-ce à cause de vieux hivers
Et de tant d'hiers
Où nous avions pleuré?
Au bois des frênes nous fûmes ceux-là
Qui songent si longtemps que l'ombre les étonne
Du jour bref qu'ils ont vécu là;
Les Etés à mi-voix incantent les Automnes;
Les rires ont pour écho les hélas;
Ivres d'être la vie et d'amour monotone.
Quels seront les demains de qui furent ceux-là?
Au bois des frênes le songe est pleuré,
La vie est morte et l'ombre est hier,
L'Espoir est d'avoir espéré,
Le songe de vivre est erré;
Le gué du ruisseau disparaît, pierre à pierre,
Le soir est pâle comme une face de misère.
Le bois des frênes doux sous la pluie a pleuré.
Amour! tes pampres frais noués aux thyrses frêles, Tes oiseaux familiers au grain de tes corbeilles. Et tes flûtes entre tes ifs et tes tombeaux. Et ta face, parmi le ciel, et dans les eaux
^EL qu'en songe 21'
Mirée éperdument taciturne et trop pâle Du soupçon d'un destin écrit dans une opale, Et, parfois, patiente ou rieuse^ selon D'autres sorts devinés au-ssi de bciiheur long Dans le béryl magique ou le diamant calme.
Le vent vaste et l'automne ont passé sur cette âme Et, malgré la main tiède à son bois défleuri, Le thyrse inefficace et stérile a péri.
Orgueil! ta torche haute a brûlé jusqu'en l'ombre Dans la salle déserte où s'allongea ton ombre, Et sa flamme, empourprant le poing qui la brandit Et dont l'étreinte opiniâtre se roidit Autour du tison tors où sa force est crispée Comme au thyrse jadis délaissé pour l'épée, De tout l'éclat dont elle éblouit les miroirs Sur le morne pavé n'étend qu'un geste noirl
C'est l'Heure triste avec la face d'un de mes songes,
Et le pas grave de mes douleurs,
Et mes mains de jadis lentes de pâles fleurs,
Et c'est mon ombre,
Et mes jours et mes soirs, hier, et leurs pâleurs
Avec la face de mes songes.
De la maison de ma vie,
Là-bas, parmi le vent et les arbres, là-bas
Où mon âme a vécu ce qui ne s'oublie
Et dont on ne se souvient pas.
L'heure triste est venue, oubliée et pâlie
De tant de feuilles mortes sous ses pas
Par les sentiers perdus, hélas ! à qui l'oublie.
Avec ce qu'elle était lorsque je fus son hôte Dans la vieille demeure de vie Et comme elle était lorsque s'en vint une autre Qu'une autre a suivie,
TEL qu'en songe 219
Telle que je l'ai vue alors fac^. à face Et déjà lasse
D'être celle qui est et passe^ D'être celle qui a passé.
Au seuil de la maison d*outre-vîe Le vent ferme la porte du passé.
L'Heure filtre en la chambre basse
Son sablier où le sable décroît et se tasse.
Et le nom qu^elle écrit sur la cendre le vent refface.
Du fond de la mémoire et de l'inespéré
Tes pas viennent d'hier et ta face de l'ombre,
Et les fleurs que tu tiens fleurirent aux vieux jours
De mon âme et de ses soirs courts
Où tu riais si pâle avant d'avoir pleuré,
0 mon Ombre,
Toi l'heure de l'un de mes jours
Avec la face de mes songes.
Elle saigne loir, des mains miséricordieuses
Cette chair pâle à qui sourit l'Enfant blessé
Que la vit ruisseler parmi les fleurs joyeuses
La sienne! que des caresses insidieuses
Blessèrent quand il a passé.
Bénirent quand il fut blessé
Par les mains déjà miséricordieuses.
Elle pleure loin des hiers
Cette Douleur au regard grave
Et lourd des jours et du temps amer,
Ces yeux qui savent
La blessure enfantine de la chair
Et le mal plus grave
Des songes pâles,
Elle pleure, cette Douleur, sur les grèves de la Mer.
Elle songe, cette Tristesse, et l'heure est morne Du foir où s'est perdu son pas dans la forêt, Et rheure est morte
TEL qu'en songe 221
Comme Elle errait,
D'arbre en arbre, parmi les fruits d'or et de cendre,
Toujours plus lente
Jusqu'à s'être perdue au fond de la forêt,
Elle dort enfin sous la Nuit miséricordieuse,
La pâle face, hélas ! qui fut l'Enfant blessé
Parmi les fleurs joyeuses,
Celle qui fut le lourd regard lassé
De douleurs graves et sérieuses,
Celle qui fut morose et curieuse
Et qui est pâle encor d'avoir vécu et taciturne
D'un vieux passé de pleur, de songe et d'amertume.
Le soir chôme en la trêve, au seuil des rouets doux...
Le site est rude à peine encore de vieux houx Attestant que la terre antique fut cruelle A la douceur naïve en quête de l'agnelle,
A cette Ame qui fut si folle en le Bois noir Et se reconnaît mal au tranquille miroir Où d'elle son passé s'exile et la recule Les moissons mûres sous le tiède crépuscule, Les vergers lourds déjà du déclin de l'Été, Tout ce qu'il semble à notre songe avo'." été, Ce lent chemin entre des arbres et le fleuve, Et comme cet écorce, hélas! une chair neuve Avant la vie et l'aventure et l'ombre et l'an Et le silence en pleurs sur ^e seuil vigilant.
Les belles eaux et les ombrages et les portiques Dont gisent les débris parmi les mauves Doucereuses et mélancoliques, Les belles eaux et les ombrages lourds aux roses Qui s'étiolent à l'ombre des troncs antiques. Les belles eaux Doucereuses et mélancoliques A mon Destin
TEL qu'en songe 223
Mirent en elles le décembre et le déclin Des ombrages et des portique?
Un vent faible erre d'arbre en arbre ;
Ton songe va de soir en soir,
Un oiseau chante d'arbre en ar])re
Jusques au soir.
Tes désirs sont passés avec le temps des roses.
Ta Tristesse s'accorde à la pâleur des mauves.
Le Bel Espoir
A ployé ses ailes de marbre,
Et le ciel noir
Pleure en larmes d'ombre sur sa face de marbre.
I, 0 songeur du vieux songe qui, d'âme en âme, ÉS'échange et passe ■ De mains en mains et d'âge en âge, 'Cendre ou flamme,
Toi le même dont tes Désirs s'exaltaient de pourpres roses. Toi le même dont taTristesse se couronne depâles mauves, Te voici face à face, enfin, avec ton soir Où l'Espoir
Qui devant toi marcha sur le sable Est muet à jamais en sa face de marbre...
Voici plus lents tes pas et tes maîns plus prudentes
Et ton sourire est doux comme d'avoir pleuré,
Et voici que, près de toi, avec leurs lampes,
Les unes faibles et vacillantes,
Les autres où l'huile patiente a duré,
Marchent les Heures sages etles folles, promptes ou lentes,
Selon qu'en a souri ton Désir ou pleuré.
Le crépuscule est clair où tu vas avec elles.
Le sentier est étroit où tu vas auprès d'elles,
Les fleurs que tu frôles sont pâles
Et les fleurs que parfois tu cueilles sur le sable
Ont un parfum amer et doux et tu vas, pâle,
Et tu chancelles
Entre les Folles et les Sages.
Te voici seule enfin loin d'elles et des lampes,
Seule en le bois où tu entres
Plus pâle parmi l'ombre et plus lente...
TEL qu'en songe 225
Et la clef d'or scintille entre tes mains prudentes.
Je sonore aux autres...
Qu'est-iladvenu de leurs soirs, là-bas, dans l'ombre, là-bas
Qu'est-il advenu de leurs pas ?
De sa face hautaine ou de son âme haute,
De l'orgueil d'un ou du rire d'un autre ?
Où les ont menés le malheur ou la faute ?
Qu'est-il advenu d'eux, dans leurs soirs, là-bas,
De leur douleur, de leur tristesse, de la vôtre,
Vous l'un de ceux-là et vous l'autre,
Qu'est-il advenu de vos pas ?
J'entends des flèches dans le vent
Et des larmes dans le silence,
Qu'est-il de vos destins dans les couchers en sang?
Au fond des mornes ciels de cendres et de vent,
Votre face s est-elle vue à la fontaine,
Eaux sans jouvence,
Où Ton s'apparaît à soi-même.
On heurte là-bas à des portes
Et j'entends qu'on mendie au coin des carrefours;
Mon soir est inquiet de vos jours;
J'entends des voix basses et des voix fortes
Celle qui prie et qui gourmande, et tour à tour,
Comme vivantes et comme mortes
Au fond des jours,
A-t-il trouvé la clef, a-t-il ouvert la porte, Joie ou Douleur, qui fut l'hôtesse ?
S'il est advenu de leurs soirs Ce qui advint de leurs espoirs...
Que la Nuit vienne sur nos soirs I
TEL qu'en songe 227
Ma Tristesse eût pleuré ton Destin taciturne Qui s'accouda longtemps en face du beau soir A la fontaine où les étoiles, une à une, Ont lui dans l'eau morose où n'a pas bu l'EspoiP.
Le jardin a fleuri jusques à tes mains pures Son silence, sa joie et sa sérénité, Et ton geste écarta comme des impostures Ces délices pour toi qui n'auront pas été.
Devant le songe au loin de tes ans monotones, Les doux Printemps sont nés, insipides et courts. Et les grands vents par qui succombent les Automnes Ont effeuillé les bois et défleuri les jours.
Ton Destin a compté ses heures, une à une. Ma Tristesse, sa Sœur, n'a pas pleuré sur lui. 0 Toi qui pour passer les fleuves taciturnes Ne portes pas de fleurs et marches vers la NuitI
Les fruits du passé, mûrs d'ombre et de songe,
En leur écorce où jutent des coulures d'or,
Pendent et tombent,
Un à un et un encor.
Dans le verger de songe et d'ombre.
Le crépuscule doux décline et se ravive
Parfois d'un soleil pâle à travers les arbres,
Et l'heure arrive
Où, un à un, arbre par arbre.
Le vent touche les beaux fruits qui oscillent
Et heurtent leurs tièdes ors pâles
Et tremblent encor
Quand le vent a passé et que l'ombre est tranquille,
Et tombent, un à un et un encor.
La Tristesse a mûri ses fruits d'ombre
Aux doux vergers de notre songe
Où le passé sommeille, tressaille et se rendort.
TEL qu'en songe 229
Au bruit de ses fruits mûrs qui tombent, A travers l'oubli dans la mort, Un à un et un encor.
Au bord de tes silencieuses eaux, Mémoire,
Où tu penches ta face et la tienne, Tristesse!
Vous vous tenez comme les deux Sœurs de ma vie.
L'une pâle et l'autre pâlie
De tout ce que sait l'une et que l'autre n'oublie,
Et l'eau silencieuse où se voit la Mémoire
Lui montre son visage auprès du tien, Tristesse I
Tendez vos pâles mains sur l'eau qui les reflète
Vers celui qui s'en vient à vous de l'autre rive;
Ses yeux ont pleuré le souci de vivre,
Ses pas ont marché l'épreuve d'être,
Les fruits de son Désir tombaientpourris des branches mortes,
Les fleurs de son Orgueil séchaient en ses mains viles,
La clef de sa Science n'ouvrait plus le secret des portes .
Il a pleuré le souci de vivre.
Il a marché la honte d'être,
Et le voici qui vient à vous de l'autre rive;
Tendez vers lui vos mains sur l'eau qui les reflète.
Vous qui teniez jadis les fleurs de mes Années,
D'accord avec mes Destinées,
Et les clefs de mon Espoir
En vos belles belles mains, ô Mémoire,
Et toi, Tristesse, qui songez comme deux Sœurs
Auprès de l'eau où vous aviez jeté la clef et les fleurs
De mes plus belles Destinées,
Laissez-m'y voir, hélas ! penché sur son mirage.
Le taciturne aspect où mon sort s'envisage.
Un doux visage m'a souri
De ses belles lèvres incertaines;
O douce âme, je sais les routes où tu mènes î
Et comme elle passait son visage a souri
TEL qu'en songe 231
Et l'heure à son geste a fleuri
Avec l'emblème
D'un lys frêle qui tremble à ses mains incertaines.
Le temps triste a fleuri ses heures en fleurs mortes, L'An qui passe a jauni ses jours en feuilles sèches, L'Aube pâle s'est vue à des eaux mornes Et les faces du soir ont saigné sous les flèches Du vent mystérieux qui rit et qui sanglote.
Le doux visage reparut enfin.
Tristesse taciturne à ses lèvres certaines,
Entre les arbres, sur le chemis...
— O douce âme, te voici pour que tu m'emmènes —
Et le silence et l'heure ont fleuri son Destin
Avec l'emblème
D'un beau lys qui se brise entre ses mains certaines.
Dans la haute salle, simple et grave, oîi ma mémoire
S'accoude et songe pour toujours.
Dans la salle de marbres et de miroirs
Ou son image se répercute comme au fond des Jour s ,
En silence, avec sa robe rose et noire.
Avec sa face pâle sous ses cheveux lourds.
C'est la Mémoire,
Sœur de mes Jours et de mes soirs.
Sur une table d'ébène, voici, hautain.
Pur et svelte et triste comme un malencontreux et beau Destin,
Un vase incrusté de mortes opales anciennes
Parmi le gel d'eau terne du vieil étain
Que mire la table d'ébène.
Le métal semble mort autour des pierres mortes;
Les opales s'enfoncent parmi V étain
Et l'arabesque oscille autour des pierres mortes.
Dans le vase qui se mire au fond de l'ébcne,
Voicij hautaine
Sur sa tige frêle et faible, une fleur
TEL qu'en songe 233
Mélancolique, rigide, épanouie et pâle»
O Pouleur,
Est-ce toi, cette fleur?
Et bien que nul ne marche dans la salle
Autour de la table d'ébène
Et que rien ne passe au dehors.
Et qu aucune main ne frappe à la porte.
Et que les opales soient mortes.
Sur la table, et jusques au fond des miroirs morts,
La fleur triste en le vase de terne étain,
La fleur emblématique d'un soucieux Destin,
La fleur tremble.,.
Et dans la haute salle plus grave, ma Mémoire
S'accoude et songe et semble.
Parmi les marbres et les miroirs
Plus triste en sa robe rose et noire
Plus pâle sous ses cheveux lourds
Et plus seule, là, pour toujours.