‹ Poèmes, 1911-1918Chapitre 29 sur 30 · VV · texte numérisé non relu

VV

J'ai mille vies en moi.

Je suis un gros bourgeois Qui gonfle ses deux joues En fumant un cigare.

J'ai mille vies en moi.

Je suis un amoureux Qui achète un bouquet En tapant sa cravate.

Je voudrais vendre de l'herbe Dans un vieux faubourg, Où vivent de vieilles femmes Avec leurs oiseaux.

Sous une porte cochère, J'aurais une table, Vis à vis d'une commère Qui vendrait du lait.

Bonnes vieilles qui passez,

Voici du plantin, Du mouron, du séneçon

Pour tous vos serins,

Je rirais de voir leurs mains Me donner deux sous,

Et je n'y gagnerais rien

Que cette gaieté nouvelle !

J'ai mille vies en moi, Et je me sacre roi,

Car je suis vraiment le roi passager

Des maisons, des rues, et des arbres, De tout ce qu'on peut voir, et entendre, et toucher.

Je suis un roi juste qui marche, Le roi des pauvres gens qui voudraient être heureux.

Je n'ai pas besoin de couronne,

Je n'ai pas besoin de manteau.

Il me suffit d'ouvrir les'yeux

Et de regarder mes sujets

Et de m'avancer en chantant.

Pour sentir sur ma tête une douce couronne, Sur le dos, un manteau qui change à chaque pas,

Un beau manteau couleur de ciel.

Couleur de jour, couleur de joie !

El j'irai manger en face du port, où sont des tonneaux,

Dans un pur endroit, qui est quelque part, au bord du vrai monde,

Ici et ailleurs, et partout, au bord d'un monde sans nom,

Où chaque geste est éternel, où chaque homme est un passager,

Apportant l'odeur de son aventure et de sa besogne :

Roulier dont les chevaux ont le museau enfoui dans l'avoine,

Débardeur blanc de farine, porteur de charbon ou de pierres.

Parlant comme il y a mille ans, et comme on parlera plus tard.

Entrant et sortant, les mêmes toujours, cinq ou six ensemble,

Criant et buvant, les verres passant d'une bouche à l'autre,

Sans autres arrêts que le temps qu'il faut pour être servi,

Au milieu d'un bruit, qui ne change pas, et qui leur survit.

Je reste seul. Je cherche en vain qui m'accompagne,

Je me suis éloigné du jour qui m'éveilla.

Où fiuis-je, et qu'ai-je dit? O voyage trompeur !

Je me retrouve ici, pareil à un baigneur

Qui se remet debout, et regagne la plage

Avec lenteur, en tournant le dos à la mer,

Le h(»ut clef» doigls derrière lui, à la dérive. Afes lèvres ont le goût du soleil et du sel. Mais qu'importe un grand rêve au dessous d'une lampe, Ou dea pas, qui n'ont fait que le tour d'une table ?... Je pense à des matins plus larges et plus beaux, A d'autres chants, à d'autres fêtes...

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