VI. En Route
« J'ai mille vies en inoi. »
Ce serait par un beau matin comme autrefois, Lorsque l'aube n'atteint que le faîte des toits, Et que l'ombre d'en bas seule croit au soleil.
Personne dans les rues.
Les jardins sont déserts.
Des Heurs viennent d'éclore Tout près, sans être vues.
Lumière, comme un dieu dans une éf^lise vide, Air, comme un étranger qui cherche son chemin, J'ai ma voix pour chanter et pour vous accueillir.
Les oiseaux réveillés Trament un ciel nouveau Des arbres aux chéneaux.
Kl des nids aux fenêtres,
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L'homme est encor dans son sommeil comme en une île,
Indifférent au ciel, à l'étoile qui reste,
Au flux quotidien, aux graines d'outre-mer.
Le portier dort dans sa loge, La bonne dans sa mansarde, Et l'enfant, dans son berceau, Serre les poings sur son rêve,
O matin, loin du coq fermier qui te salue
Sur le timon oblique ou le tas de fumier,
Je dérive au gré de ta pente et de ton souffle !
Ils dorment dans leur odeur.
Et leur âme appesantie Par la chaleur et la nuit Fait pâte avec le sommeil.
Matin fou, matin gai, viens qu'avec toi je joue ! Matin, comme la chair d'un ciel qui s'est baigné, Gomme un brusque pays au tournant d'une route,
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Malin cJe ville sans rosée, Porte sur un jour qui s'approche, Je te franchis en chantant haut Un grand triomphe solitaire !
L'aube éclaire déjà le creux des carrefours, Gomme un feu, çà et là, entouré de quatre hommes Qui causeraient entre eux d'exploits et d'aventures.
Mais la lumière jette un pont D'un feu à l'autre : l'aube arrive.
L'aube passe, l'aube défile En rayons légers qui sourient.
Chaque ruisseau s'emplit d'une onde délivrée, Et les moineaux, perchés sur le rebord des toits, L'animent de bourgeons qui remuent et éclatent.
Il est tôt. 11 est tard. La surface Se soulève et frémit par dedans.
On dirait que la ville s'accroît De vergers et de champs suspendus.
l*]n avaiil ! Si le jour consenl, et si la vie Semble clémente au cœur de bonne volonté Qui ne veut pour aimer qu'un peu de certitude.
En avant, au devant de la joie !
Il suffit de sentir sous ses pas
Un pavé qu'on connaisse et qui sonne
Et s'accorde à la voix du marcheur !
— Il a fait beau jadis, quand tu ne voyais pas Que le bonheur épars n'attendait que tes mains, Et qu'un monde docile avait les yeux sur toi.
Toi qui pars ainsi, claquant des talons. Laisse le passé dormir à ta place.
Sur toi sont penchés tant de purs visages Que tu n'as plus rien à craindre du sort.
Mais hâte-toi ! L'aube se presse et te devance ;
Elle luit, à présent, sur l'eau occidentale,
Et le jour qui la suit débouche en rangs épais.
Lorsque tu tirais sur toi, par orgueil. Les draps de la nuit et ceux du silence, Que ne pensais-tu aux mille matins Dont l'appel joyeux resta sans réponse?
— La tristesse do tout n'est que dans ma retraite, Je confesse ma faute, et je reviens à vous, Fruits méconnus dont la beauté me fait roug^ir.
Mais ne savais-je pas, dans ma chambre fermée, Qu'il y avait, ailleurs, d'autres vertus plus vives Que ma douleur, debout dans un vase sans eau 1
Ri pourtant, réponds-moi, matin qui m'as parlé. Que trouverai-je donc dans le monde et la vie Que ce long- cri qui change et dont je suis l'echo?
J'évoquais, sans bouger, le soleil et les mers.
Le reflet suffisant à ma vue assagie.
L'amour qu'il me faudrait, les parfums qu'il me faut... —
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— Homme sans foi, qui prends la douleur pour la nuit, Pour le soleil ta joie, et ton mal pour le mal. Voudras-tu rester sourd au matin véritable,
Aveugle à la clarté qui ne luit qu'une fois, Qui seule peut percer les murs de ta cellule, T'apporter le salut que tu cherches en toi ?
La lumière n'est pas celle que tu amasses Pour tes yeux fatigués, que les rêves ont cuits, Ou pour l'ombre haineuse au fond de toi tendue ;
Et l'univers n'est pas celui que tu rassembles, Tel un berger payé qui fait donner ses chiens. Crois ! Marche ! Il n'est d'amour que l'amour qui avance !
— Eh bien ! je crois et je suis prêt. Voici mon cœur Qui s'offre ; mes deux mains qui cueillent et partagent Voici mes fruits, mon blé depuis longtemps coupé. Pour lequel je n'ai pas de granges assez larges.
Mais je connais aussi le secret t|ijc tu caches. Jour que j'adore : il est dans l'onibre de moi-mêuie. Dans celle du feuillag^e, et de l'heure pointue. Dans le bruit de mes pas qui meurt contre les murs.
N'importe. Je suis prêt. Je souris et j'accepte. J'ai déjà dépassé le bonheur qui m'invite. Il ne me reste plus qu'à le ujontrer aux hommes... Va la nuit me dira si je me suis (i-on)p«\
C'est le moment du grand réveil.
Mon corps a rejeté les draps.
Ma peau aspire à la fraîcheur.
Je vais, comme celui qui sème.
Je te retrouve, frange claire, Qui b(H'des la traîne de l'aube, Je te poursuis, comme un enfant Qui veut toucher tout ce qu'il voil.
0 mon beau jour, mon jour à moi,
Je t'emporle à travers les rues.
Je t'enveloppe de mes bras,
Eii penchant sur ton front mes lèvres !
Flamme, flamme dans mes mains, Qui vacilles, qui hésites.
Petite flamme assaillie Par mon souffle et par la brise :
Flamme que mes doigts caressent.
Pure flamme qui ne baisses Que pour remonter plus pure ; Flamme souple comme l'herbe,
Comme le corps de la femme, Saurai-je te ramener Dans le temple où ne pénètrent Ni le vent ni les profanes ?
La rue est large, on a le jour pour compagnon. L'odeur de la verdure invisible se mêle A l'odeur du pain chaud qui monte des fournils. Une nappe sans pli glisse le long d'un mur Qui tressaille, pareil à une chair vivante.
L'âme à Taise s'ébat, conrimo ini chien détaché.
La pierre est ghn'ieuse, et les bruits qu'on entend
Sont les appels d'un autre monde intérieur
Qui frémit sous l'écorce et veut s'en délivrer.
La forme disparaît sous le rayonnement,
Les yeux sous leurs reg^ards, et les mots sous les voix ;
La chose la plus simple a sa lueur à soi
Qu'elle donne, et n'a point dérobée au soleil,
Dont le disque se fond dans sa propre lumière.
Kt voici les jardins, les arbres, les massifs.
Le règne enraciné des plantes qui nourrissent
D'un suc bu chaque jour à plus long-uos gorgées.
Leur songe sans contour et leur fête tranquille.
Voici le sable intact, et l'herbe non foulée,
Les bancs déserts près du silence des pelouses,
Kt le dais soulevé des feuilles qui respirent.
Hommes, la joie est là. Je viens de la trouver.
Il y en a pour vous, pour moi, pour les jours sombres ;
J'en ai tant que j'en laisse tomber des épis
Quand je me baisse afin d'en ramasser encore ;
J'en ai tant que je suis semblable à l'écolier
Qui rapporte le pain en mangeant la pesée ;
J'en ai tant que je suis comme le messager
Qu'essouffle le désir d'annoncer la nouvelle
Et qui, rendu, ne peut la dire que des yeux.
0 murmure, clarté d'une seconde aurore ! M'avez-vous donc compris, hommes qui remuez ? L'oiseau, à la fenêtre, attend un peu de pain. Le soleil entre par les fentes des rideaux, Fouillant dans les maisons comme dans des tiroirs. Beau jour, on aurait dû te commencer plus tôt ! Des regards ingénus perlent sur les carreaux. Des pieds nus et joyeux courent sur les tapis. Eau, coule sur la chair ; feu, brille au fond de l'âme. Homme, rappelle-toi que les mots ne sont rien, Que la lumière est là, qui baptise et confesse Et absout, et que l'on célèbre une autre vie ! Partir ! Savoir partir ! S'en aller tous ensemble ! Voir naître quelque chose au sein du jour qui naît ; Sentir qu'on a vécu pour rien, qu'on a prié Sans qu'aucun dieu réponde au geste de vos mains ; Qu'on a chanté, sans jamais entendre l'écho D'une voix qui voulait gagner le bout du monde, Et venait chaque fois s'écraser contre un mur ; Sentir qu'on a vieilli vainement, sans goûter A un seul des baisers que vous tendaient les heures ; Et tout à coup s'apercevoir qu'on peut encore Espérer, rassembler toutes les joies en une. Et la porter, comme une gerbe, sur sa tête !
En route ! Le jour va plus vite que nous ! En route 1 La joie est pendue à ton cou ! En route ! La vie est si jrunc cl si belle !
Il y a les rues,
Il y a les gens,
Il y a le ciel, Il y a surtout la clarté sans tache et la liberté !
Les yeux ouverts, on va.
Il y a tout ce que l'on peut voir.
Les yeux ouverts, on chante.
Il y a tout ce que l'on choisit.
On chante tout haut, tout bas Un air qui ne finit pas ; On chante une chanson qui naît à chaque pas, Et qui se mêle au jour, l'^t qui vous acconipagrie ; On chante un air pour tout ce qui n'a pas de voix Les yeux ouverts, on sil'ile, on chante, Comme on glisse sur une pente.
Les femmes trotte-menu
Me donnent un peu d'amour.
Les frimousses des enfants
Me laissent de leur gaîié.
Je prends à chaque passant Un peu de bonne bonté.
Ah ! si nous pouvions chanter Tous ensemble 1
Les pas poussent du trottoir Comme une forêt subite ; Les pas vont, les pas se croisent, Les pas tissent une toile Dont ils resserrent les fils Subtilement, d'heure en heure.
Ah ! si les yeux pouvaient voir Tous ensemble !
Pas légers comme l'aiguille De l'ouvrière qui coud ; Patients comme l'insecte Qui travaille pour sa race ; Pas mystérieux de l'homme, Mon rêve vous continue.
Ah ! si vous pouviez me suivre, Voici que j'ai mille vies !
J'aide une vieille femme à pousser sa voiture, Où se fane un jardin fraîchement arraché ; Je souris à tous ceux qui portent des fardeaux ; Je caresse un cheval sang^lé dans ses lanières, Qui s'arrête au milieu de la rude montée, Et je lui ôte un peu de la charge qu'il traine ; Je mène doucement un enfant Ji l'école, En lui chantant un air cjiii lui fasse oublier La leçon désapprise, et la classe morose. Je vais, pour allég^er la douleur et la peine, Pour fleurir le travail, et calmer la misère. Je vais toujours, les veux ouvcmMs.
Des visages s'illuminent Derrière les vitres.
Les boutiques ont orné Leur {^orge de choses neuves C^uon désire, et dont on cueille J^a beauté, sans la ilétrir.
* Il y a les fruits sans feuilles
Dans le coton blanc ; Les bijoux et les étoffes, L'or de la tentation, La parure qui s'anime.
Le linge pareil ;iii\ li\ ie'>.
iv:
Les yeux fermés, on va.
0 parfums ! 0 musiques î C'est la fraîcheur des voûtes, Ou du pavé mouillé.
C'est l'odeur dune femme A travers son corsage ; Celle de la chaleur Que réfléchit la pierre ;
La senteur des épices, Du café que l'on grille, Et des fleurs qui garnissent De pauvres encoignures ;
La sonnette qui tinte Lorsque la porte s'ouvre ; L'écho d'une chanson Venue on ne sait d'oii ;
J'ai mille vies en moi.
Je connais la romance Qui sort de cette cour, Froide comme un égout,
Le mur d'en face est gris et lézardé.
Quand viendras-tu, mon bien-aimé?
Le peuplier frissonne au vent de mer.
Mais sa plus haute feuille, où l'oiseau ne va pas,
0 mon bien-aimé, l'atteindrai-je ?
La pierre est triste, et triste la fenêtre.
Quand vicndras-tu, mon bien-aimé?
La feuille balance, et le vent y passe. Mais la plus haute, hélas ! où mes yeux vont aussi,
Pourrai-je, dis-moi, la saisir?
La cour est nue, et l'automne s'approche. Quand viendras-tu, mon bien-aimé?
La feuille est tombée, hier, devant moi. La feuille, je l'ai prise et portée à mes lèvres. Mais dis-moi quel rêve j'ai fait?
J'ai mille vies en moi.
Je suis un mendiant Qui marche à cloche-pied Ki\ faisant la grimace.