‹ PoëmesChapitre 112 sur 136 · A EVARISTE BOULAY-PATY · texte numérisé non relu

A EVARISTE BOULAY-PATY

il est une contrée où la France est bacchante, Où la liqueur de feu mûrit au grand soleil, Où des volcans éteints frémit la cendre ardente, Où l'esprit des vins purs aux laves est pareil.

Là, près d'un chêne, assis sous la vigne pendante. Des livres préférés j'assemble le conseil ; Là , l'octave du Tasse et le tercet de Dante Me chantent VAngelus à l'heure du réveil.

De ces deux chants naquit le sonnet séculaire. J'y pensais, comparant nos Français au Toscan. Vos sonnets sont venus parler au solitaire.

Je les aime et les roule , ainsi qu'un talisman

Qu'on tourne dans ses doigts, comme le doux rosaire,

Le chapelet sans fin du santon musulman.

15 avril 1852.

ELEVATIONS.

Douze pièces devaient composer un recueil intitulé Elévations,. conçu d'assez bonne heure, annoncé après le volume de 1829 et resté à l'état de projet. «J'ai nommé ces poèmes Elévations, parce que tous doivent partir de la peinture d'une image toute terrestre pour s'élever à des vues d'une nature plus divine et laisser (autant que je le puis faire) l'âme qui me smvra dans des régions supérieures : la prendre sur terre et la déposer aux pieds de Dieu. » Dans les Soirées de Saint- Pétersbourg de J. de Maistre, les interlocuteurs du 7' Entretien songeaient à des «Elans philosophiques» auxquels devaient peut-être correspondre, dans un modelynque, ces «élévations» ou «élévations divines», comme il arrive parfois à Vigny d'écrire. Les Elévations de Bossuet sur les mystères , d'autre part, n'étaient peut-être pas ignorées de l'auteur d'Eloa. Dès le 7 novembre 1826, Vigny ébauche un de ces poèmes, «étant malade».

J'ai rêvé que j'étais mort et que j'allais à Dieu.

ELEVATION

Dis-moi la main qui t'enlève, O mon âme ! et dans un rêve

Te montre la vérité?

D'où vient qu'un songe m'emporte Jusques au seuil de ia porte Qu'entr'ouvre l'Eternité ?

C'est ici que i'Iiomme arrive :

Oui je reconnais la rive Jusqu'où ce nocher dérive Roulé dans le flot des temps; J'entre dans le port de l'âme Je vais m'asseoir dans la flamme, La place que j'y réclame Est vide depuis longtemps. . .

La même intention subsiste dans un fragment médit du Journal : «Elévation.— La maladie est un Ange qui vient vous faire souffrir pour vous purifier aux yeux du Seigneur.»

On trouvera dans le Journal d'un Poète, à l'année 1824 (?), une «élévation» projetée : «Nos jours s'épuisent à notre insu, comme les cailloux semés par le Petit Poucet. » Peut-être la «comparaison poétique» relative à l'Islande (Journal) devait-elle prendre, elle aussi, cette forme : «Dans les nuits de six mois, les longues nuits du pôle, un voyageur gravit une montagne et, de là, voit au loin le soleil et le jour, tandis que la nuit est à ses pieds : ainsi le poète voit un soleil, un monde sublime et jette des cris d'extase sur ce monde délivré, tandis que les hommes sont plongés dans la nuit.»

Autre projet d'« élévation», mentionné par le Journal d'un Poète pour 1835 :

Dieu voit avec orgueil un jeune homme illustre sur la terre.

Or ce jeune homme était très-malheureux et se tua avec une épée.

Lorsque son âme parut devant Dieu, Dieu lui dit : «Qu'as-tu fait? pourquoi as-tu détruit ton corps?»

L'âme répondit : « C'est pour t'affîiger et te punir. Car pourquoi m'avezvous créé malheureux? Et pourquoi avez-vous créé le mal de l'âme, le péché, et le mal du corps, la soufi"rance? Fallait-il vous donner plus longtemps le spectacle de mes douleurs?»

Enfin le Journal inédit, dont M. Dorison veut bien me communiquer d'importants extraits, renferme, pour 1830, des notations de

L\OTES ET ÉCLAIR Cl SSE.ME-\TS. 36 I

même titre qui rattachent cette série de poèmes à quelques-unes des œuvres ultérieures :

Colère. — Dieu. Sais-je ce que vous êtes, et si vous existez?

O Dieu, toutes les religions veulent dire que Ihonime désire deux choses : que tu sois et que son âme soit immortelle... J'ai en moi ces deux désirs.

La dernière du volume. Je le dis devant vous. Seigneur, j'ai fini une œuvre que vous savez être consciencieuse, mais qui sera attaquée. Les uns me diront dévot, les autres impie; les premiers parce que je me suis incliné devant vous, les seconds parce que je vous ai parlé des coupables; comme si les bons avaient besoin de ma prière!... O mon Seigneur, vous aimez ceux que le Mal a égarés, et vous avez une pitié pour chacune de nos passions puisque vous daignez donner à des criminels des consolations dans leur crime lui-même.

Parmi les «élévations» qui sortirent, au moins à demi, des limbes de la pensée, une ébauche encore, que son vers initial assigne au 27 mars 1829 :

Tombe dans le Néant, trente-deuxième année! Temps maudit et fatal si lentement compté; Efface pour jamais ton heure empoisonnée Du cadran de l'Eternité.

Que l'aiguille de Dieu jamais encor ne passe Sur un chiffre aussi noir, car l'aiguille en passant Pour longtemps traînerait le venin dans l'espace Comme un [pied, rougi par le sang] blessé traîne du sang.

[Tombe] Et les ans qui suivraient seraient

[souillés encore] teints de ta rouille...

Cependant le recueil n'a jamais vu le jour : deux «élévations» seules ont pris place parmi les œuvres du poète, qui se trouvait particuhèrement voué, vers 1830, à ce genre d'inspiration : car Marie Dorval s'égayait, au témoignage d'Aï. Dumas, des «petites élévations» que lui faisait son singulier amant. C'est pour elle, en efl'et, que le poète a recopié , dans un petit album élégant et intitulé Divines Elévations, reaieil, les pièces qu'il appelle onzième et douzième.

La première en date semble celle-ci : Les AmaNTS DE MONT- MORENCY. Le 27 avril 1830, un pèlerinage poétique à Montmorency, où se sont tués, un an auparavant, deux amoureux dont les journaux

^Cl NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.

ont parlé, est le point de départ d'un poème où l'influence de la «couleur» et du «rvthme brisé», chers au Cénacle en 1828, est notable (Vigny vient de lire les Consolations de Sainte-Beuve). Le faitdivers était banal, et le Voleur du 20 mai 1829, une brochure intitulée Les trois derniers jours d un suicide, avaient relaté sans brièveté l'aventure de Stéphane, caissier d'un journal, âgé de vingt ans, et de son amie la modiste, qui en avait dix-sept. Vigny a repris ces détails (cf. J. Giraud, Revue bleue du 27 mai 191 1) et s'est efforcé de les faire passer au plan supérieur d'une «élévation». Une romance de Masini avait déjà, en 1829, chanté Le Suicide de Montmorency.

Variantes du manuscrit Dorval : v. 2^. [de bosquets clairs] d'arbres rangés; v. 61. Quand l'amour m'a touché; v. 86. Laissaient longtemps couler avec Tâme et le sang; v. loi. gros de fiel; v. 117. Qu'elle montre aux passants en contant le tre'pas.

Paris, «élévation onzième», est daté du 6 janvier 1831 dans le manuscrit. L'extraordinaire effervescence qui bouillonnait dans la capitale, aux environs de la Révolution de Juillet, a frappé tous les témoins et surtout ceux qu'attirent mennaisianisme ou saint-simonisme : c'est, pour les poètes et les sociologues, une sorte de heu commun que la fièvre et l'instabihté des idées et des énergies qui faisaient de la Cité un étrange pandaemonium. Vigny connaît Paris d'A. de Beauchesne (mai 1827, dans Souvenirs poétiques, 1830), la Cure de Barbier, Paris de Gautier, le jeune poète qui vient de lui être recommandé : autant de poèmes qui exprimaient la même curiosité anxieuse à laquelle Vigny donne un accent visionnaire , à la Ballanche , à la manière aussi des messianistes polonais.

C'est surtout le prosélytisme de Paris, la «vitesse d'application de ses idées» qui l'inquiète : à des images suggérant la vie désordonnée de la ville (cf. J. Giraud, Revue germanique, mars 1912) s'ajoutera principalement le symbole de la Roue, cher à Ezéchiel, et dont se servait justement un personnage shakespearien : « [La majesté royale] entraîne avec elle tout ce qui est près d'elle : c'est une roue colossale fixée au sommet de la plus haute montagne, et à ses immenses rayons dix mille moindres objets sont attachés et engrenés : et, quand elle vient à tomber, toutes ces infimes annexes , toutes ces minimes dépendances accompagnent la ruine bruyante. .. (Hamlet, III, 3).»

Vigny à indiqué, dans des notes imprimées, que les trois principales tendances qu'il entendait désigner à son symbolique Voyageur étaient le néo-catholicisme de Lamennais [L'un soutient, en pleurant, la

Croix dépossédée), le libéralisme de B. Constant (^«Liberté!» crie un autre...), mort le 8 décembre 1830, désolé «de l'impuissance où il se sentait plongé de rien fonder sur les rumes qu'il nous a faites» (Journal), le réformisme saint-simonien (... une famille forte... celui-là, qui parle après Jésus...) et son nouvel «associationnisme». On a proposé une allusion au modeste Senancour pour des hommes pleins d'amour, de doute et de pitié : pourquoi pas Vigny lui-même et ses pareils?

Dans une lettre inédite du 15 septembre 1851, l'intention apocalyptique impliquée dans ce poème triomphe à demi. «On crut les temps accomplis, et que le ciel allait écraser la \ille enivrée et livrée au plaisir du sang. Mais non, l'Ange exterminateur s'est mis à genoux , il retient encore son glaive, il révère la force qui est en nous. II craint de frapper le dernier coup après lequel il crierait lui-même : «Pour longtemps le monde est dans la nuit.»

Le manuscrit ci-dessus offre peu de variantes, en dehors des rectifications adoptées dans notre texte. V 52, Vigny avait écrit sève, corrigé en vigueur; v. 135, Ni le pain, ni le vin, ni le sang, ni l'hostie; V, 233, mais abaissons les yeux. Les majuscules chères au poète ont, dans ce manuscrit, libre carrière...

Sans procéder exactement du même genre d'inspiration, certains vers de Vigny, dans le même temps, restent assez voisins de cette poésie extatique dont le point de départ est fourni par la réalité. Ceux que VOICI sont inspirés par l'angoisse où le laissait, après la seconde attaque de paralysie de sa mère, cette chère santé :

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