V. 142. [De tout] Oui, de ce qui survit
L'Esprit pur (formule qui sert de titre au 3Mivre de h Recherche de la Vérité, par Malebranche), confronte fièrement la noblesse du
sang, dont Vigny s'exagère, pour son propre compte et dans sa maison, l'antiquité et l'importance, avec l'intelligence, «cette Reine du monde actuel», comme il disait jadis (à Maximilien de Bavière, 17 sept. 1839). Le poète a de bonne heure été convaincu de ce que le Journal inédit appelle «l'empire croissant de l'intelligence»; et, plus encore que les «lumières» et leur divulgation parmi les masses, c'est l'épuration de la pensée individuelle dont cet aristocrate salue la souveraineté. Quant à l'éminente dignité du pur labeur de l'esprit, Vigny a trop communément médité sur cette idée pour qu'il ne soit pas assez vain d'assigner à la pensée génératrice du poème une date plutôt qu'une autre. Notons cependant cette remarque du Journal inédit : «Sur moi et mon nom (8 mars 1856). Je suis le premier célèbre et le dernier de mon nom. Mon nom, comme le cygne, chante en expirant»; ou cette méditation (20 février 1858, à deux heures après minuit) : «La Pensée seule, la Pensée pure, l'exercice intérieur des idées et leur jeu entre elles est pour moi un véritable bonheur... Ce qui importe, c'est de jouir de la possession entière de la pensée et de la vue anticipée de la forme et de la beauté accomplie d'une œuvre souverainement belle.» Sur l'action invisible, mais réelle, d'une caste intellectuelle diffuse dans le monde civilisé, citons une réflexion du 12 septembre 1862 : «L'aristocratie européenne succède malgré l'esprit démocrate à la noblesse féodale européenne. L'élite par la naissance et l'hérédité remplacée par une élite de supériorité intellectuelle qui appartient à toutes les nations.» Que ces nobles litanies sur l'Esprit pur aient un lien secret avec des souvenirs religieux, c'est de quoi témoigne encore une note de 1863 : «L'Esprit saint; voir ses litanies dans un missel complet.» Et la réahté, pour Vigny, de cette substitution d'une aristocratie à une autre aristocratie ressort d'un détail du Journal inédit (23 septembre 1863) : l'auteur de l'Esprit pur esquissant, à la place de ses armoiries héréditaires — merlettes d'or et coquilles d'argent — le blason de sa nouvelle noblesse : «Grenat-Diamant-Saàiae Solitude, Devise.» Nous adoptons — en attendant qu'il soit possible de consulter le manuscrit de l'écrivain — les leçons livre d'or et titres de L'ESPRIT à la strophe \ll, traces sur le sable à la strophe Vlll.
Les Poëmes philosophiques s'achèvent ainsi sur un chant d'espoir et sur une alErmation héroïque, noblement optimiste, qui est, en dépit de quelques contradictions , la note dominante de l'œuvre.
On a cru devoir respecter, dans la présente édition, l'ordre suivi par Ratisbonne pour son édition de 186.^.. Un numérotage au crayon
bleu, sur les manuscrits accessibles des poèmes, est conforme à cette succession, mais d'autres chifl'res à l'encre — et La Colère de Samson en est dépourvue — indiquent un groupement difl'érent. De même, le titre de Poèmes philosophiques paraît bien avoir désigné, dans l'esprit du poète, l'ensemble de ces dernières créations de son génie : lutte contre la fatalité plutôt que proclamation de son pouvoir, protestation plutôt qu'adhésion. Dans un inventaire dressé quelques semaines avant sa mort, Vigny inscrivait une «quatrième liasse» de manuscrits sous la mention : Poèmes philosophiques.
Enfin, il faut signaler ici, pour terminer, un feuillet où Vigny fixait (en 1843?) «enchaînement et suite des idées piiilosophiques de ces poèmes». C'est d'abord «l'inertie de Dieu» {Mont des Oliviers); le devoir pour l'homme de conquérir la Terre, en dépit du silence divin (Sauvage); «contre le destin, effort muet» {Mort du Loup); «même inutile, l'effort est noble» (Flûte). La lettre à Éva, «toi qui es si parfaite», complétait l'impression stoïque et vaillante. Même si l'on admet que les années et la méditation morose aient amené le poète à renforcer les indices pessimistes, on ne mettra les derniers poèmes dans leur vrai jour qu'à la lumière de ces intentions véritables, contemporaines de leur création même.