V. 136. [Le couvrent des sueurs de la lente agonie
Voici quelcjues indications qui, dans le Journal inédit, concernent le même sujet :
(1 8.^,2). Le Créateur a dit : Vivez dans l'ignorance.. .
(1862). Le silence de Dieu. Faites comme Bouddah silence sur celui qui ne parle jamais.
(^ mars 1863). «La Divinité une ou triple est inconnue, invisible et viuette... Rends-lui silence pour silence. N'est-ce pas là ce que veut la justice? Ni dans tes paroles ni dans tes actes ne prononce ou son nom ou ses actes. »
Cette dernière citation, voisine des réflexions suscitées chez Vigny par des incidents divers (Renan, Vie de Jésus, fin juin 1863; Avertissement, de M""' Dupanloup, aux pères de famille, 1863), témoigne d'une préoccupation obstinément agnostique. D'ailleurs, un cahier du Journal inédit relatif à 1851 donne déjà «la strophe qui peut suivre le poème du Mont des Oliviers», sous le titre de Stances : le Silence, avec ce premier vers légèrement différent :
S'il est vrai qu'au jardin des Saintes Ecritures...
Mais c'est bien en juin 1863 que réapparaissent les confirmations les plus explicites de la «strophe du Silence» :
Ainsi ce fut en vain que Dieu cria vers Dieu...
Le fils de l'Homme n'eut point de réponse.
Ainsi le Ciel muet n'a rien voulu nous dire...
La chaîne de la Terre au Ciel qui a tenté de former ses anneaux... la terre abandonnée qui roule dans le vide. Cependant le désir est si grand de se sentir soutenus par ce Ciel sans pitié que dans ce que nous avons pris pour une manifestation du pacte la conduite de Dieu a éclaté.
La Maison du Berger. — Vigny ébauche, dans le courant de 1838, et surtout en juin, des «lettres» qu'il adresse en esprit à Eva, et oii s'exhalent son amertume et son inquiétude à l'égard du sexe auquel appartient M"°° Dorval. « Eva me désespère. . . Elle a pris mon âme pendant sept années. . . La faiblesse et la liberté tuent les femmes. . . Son amitié est dangereuse pour les hommes. . . Elle a de brusques élans qui ressemblent à l'amitié et aux élans inspirés du dévouement. . . »
D'autre part, les deux projets ci-dessous de l'actuelle strophe 3 témoignent (1836?) d'un point de départ ardemment personnel, mais qui reste mystérieux :
Si ton beau corps pâlit de se voir face à face
De ce mort ranimé que l'on dit ton époux,
Si ta main s'amaigrit dans cette main de glace
Qui n'a de mouvement qu'un mouvement jaloux;
Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges
Et si ton beau front pur est rougi par des songes
Qui me vengent dans l'ombre en te parlant de nous,
Pars courageusement. . .
Si ton corps séparé de ce corps qui le presse
Et le berce [endormi] la nuit comme un lit palpitant,
Est contraint de cacher ton âme de maîtresse
Et d'en montrer une autre au profane insultant.
Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges,
Si ton beau front rougit de passer dans les songes
D'un impur inconnu qui te voit et t'entend;
C'est, par contre, à une image symbolique de la Femme, à un «éternel féminin» que s'élève peu à peu la figure d'Eva. Elle est «dans
374 A'OTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
un nuage avec un arc-en-cicl à ses pieds» [Journal inédity Un lien mystique la rattache souvent, dans les notes du poète, à la pitoyable Eloa. Son nom hébreu ne signifie-t-il pas la vie elle-même? Cette sorte de «sublimation» aboutit à des vers détachés, épars assez longtemps dans la pensée et dans les ébauches de Vigny, même après la publication du poème :
Eva. . .
Femme qui n'es pas née et ne mourras jamais...
(1851.) Pour te remercier d'être belle et modeste,
Prends ma part de bonheur sur terre et dans les cieux. ..
Nous tenant par la main , cherchons en gémissant. . .
Souvent le front est doux et le cœur est sauvage...
Ah! tu n'as pas besoin de voler sur la terre,
Comme font du Seigneur les divins messagers,
Ta bonté comme un Ange au fond d'un sanctuaire
Illumine et bénit la Maison des bergers.
Les ailes d'EIoa que la pitié fit battre,
Toute femme les a quand nous devons combattre
Ou contre le malheur ou contre les dangers.
Et çà et ià, le Journal inédit mentionne (1845) ""^ Prière, sur le rythme d'Eva, ou l'Age d'or de l'avenir, poëme, réponse d'Eva, ou (1851) les Mâles douleurs, pour la réponse d'Eva.
L'image même de son rêve d'isolement et d'amour lui vient du récit d'Eudore, au X° livre des Martyrs de Chateaubriand. «Je n'ai jamais aperçu au coin d'un bois la hutte roulante d'un berger sans songer qu'elle me suffirait avec toi. Plus heureux que ces Scythes dont les druides m'ont conté l'histoire, nous promènerions aujourd'hui notre cabane de solitude en solitude, et notre demeure ne tiendrait pas plus à la terre que notre vie.» Et, dans la Prison déjà, un vœu pareil s'exhalait (cf. P. Martino, Rev. universitaire, 1^ juin 1913).
C'est d'abord en haine du macliinisme envahissant que le poète reprend un thème éternel : la fuite sentimentale hors des cités serviles et des cohues urbaines. La catastrophe du chemin de fer de Versailles , le 8 mai 1842, l'a épouvanté; il écrit le 10 une lettre affolée à M"" de Lagrange : «Quel sacrifice horrible à l'industrie!... Irez-vous souvent vous atteler à ces machines aveugles et inexorables? C'est bon pour
nous autres hommes, nous autres chair à canon. Mais vous, c'est trop de danger et de supplices! Quel martyre!» Et, d'après le Journal inédit, c'est le 1 1 juin qu'il compose les vers sur les chemins de fer.
La «littérature industrielle» est l'objet, de la part de Vigny, d'une aversion généreuse et tenace. «Cela n'a rien de commun avec l'Art, la Poésie et la Philosophie, que les lettres de plomb de l'imprimeur. . .» A quel point cette thèse générale s'envenimait des rancunes gardées par Vigny à l'égard des hommes d'Etat de Louis-Philippe, un premier projet de la strophe 24 en témoigne aigrement, puisqu'il se souNient ici d'un lointain ancêtre du Chancelier de Juillet :
Toute petite encore et fraîche adolescente
Nos graves magistrats comme Etienne Pasquier
Flétrirent en public ta parole décente
Et tu dansas pour eux dans leur sénat grossier.
Bohémienne, après la lutte sérieuse
Ils aimaient à t'entendre impudente et rjeuse
Célébrer une puce aux grands jours de Poitier.
La haute conception que Vigny s'est toujours faite de son art, l'avilissement mercantile de la Beauté, ne sont jamais absents de sa méditation — ni de son amertume ombrageuse; il revient, même après la publication de son poème, à ce thème intarissable :
(185 I.) O Poësie. .. On te traite à présent
Comme une aimable enfant qui joue avec les mots.
C'est enfin la Nature — non plus opposée à la ci^•ihsation urbaine , mais envisagée dans sa substance même et son impersonnalité — qui émeut le poète pom- la dernière partie de son triptyque. Cet apparent romantique éprouve à son égard une haine qui n'est pas récente. «Je ne sais pourquoi j'ai toujours éprouvé une sorte d'indignation , pareille à la colère, en face de ces pierres ou des eaux massives qui ont la prétention de nous effrayer et qui ne sont après tout que des choses stupides dominées par nous, j'ai montré le poing à la mer et aux montagnes et je ne les aime pas parce qu'elles nous résistent...» (Lettre à M°" de Lagrange, 1832 ). Cette angoisse pascalienne s'avive vers 1840 : un projet de poème s'intitule Les trahisons de la Nature ; «Une feuille empoisonne; — un chien enragé, etc.» On a cru voir dans cette partie du poème une influence — assez peu probable — de Leopardi; il serait plus indiqué, étant donné l'intérêt porté par Vigny
à Shelley, de rappeler certains passages du Prométbée déchaîné, avec une intention assez diftérente d'ailleurs. L'avant-dernier vers du poème, souvent discuté, est rapproché, par une excellente conjecture de J. Giraud et M. Drouin, d'un propos de Rosalinde à Orlando (As you like it , ly i) : «I will weep for nothing, like Diana in the fountain.»
Wanda porte la date du 5 novembre 1847, et le manuscrit ajoute : u jeudi, à i^ après minuit». Une autre mention, kIu à Wanda le 21 octobre 18 jj, mercredi, à Paris, à j'' 7/2», rattache expressément cette «conversation au bal» (à l'ambassade de Russie?), à une figure slave qu'il sera intéressant d'identifier. Le prénom de Wanda, s'il est authentique, désignerait d'ailleurs une Polonaise plutôt qu'une Russe: le messianisme polonais transparaît à sa manière dans cette «histoire russe» et dans les deux «billets» qui lui servent de post-scriptum. Le mouvement polonais a intéressé à plusieurs reprises le poète. Deux «poèmes à faire» (Journal d'un Poète), Le Despote et Le Russe, témoignent, à cet égard, d'une préoccupation qui n'était point passagère. A la pension Hix, Vigny enfant a eu pour condisciples les deux frères Mathieu et Serge Mouravieff, colonels de la garde et conspirateurs à l'avènement de Nicolas, l'un pendu, l'autre envoyé à pied en Sibérie. Mais c'est en avril 1847 que paraissent à Paris les trois volumes de N. Tourguenefl", La Russie et les Russes; c'est à eux que Vigny, documenté d'ailleurs sur la Russie par l'ouvrage de Custine, emprunte quelques faits qu'il a tenu à consigner à la suite de son manuscrit, et qui ont été publiés dans toutes les éditions des Destinées.
...Ce sont les femmes surtout qui, dans celte circonstance comme toujours, ont écrit le plus éloquemment.
Une d'entre elles, belle et accomplie, appartenant à une famille illustre, et nouvellement mariée à un des condamnés, N. M... [note de Vigny : je crois Nicolas Mouravief], n'hésita pas un moment à le suivre en Sibérie, où son propre frère fut aussi envoyé. Là elle donna le jour à un enfant. La rigueur du climat, dans l'endroit où elle se trouvait, était très défavorable à cette pauvre créature et à la mère elle-même. Pendant longtemps on sollicita pour cette famille la faveur d'être envoyée ailleurs, même dans cette affreuse Sibérie; ce fut toujours en vain. La mort vint mettre un terme aux souffrances de cette femme héroïque.
Une autre, la jeune et riche épouse du prince T*" , au moment ou
l'arrêt qui condamnait son mari lui fut connu, déclara qu'elle le suivrait, et accomplit sa résolution, malgré l'opposition de ses parents, qui n'étaient que des courtisans. Un vieux serviteur de la maison s'offrit pour l'accompagner.
Un jeune Français, qui se trouvait attaché comme secrétaire particulier au
comte L [peut-être Laval], père de M""" Tr , pensant aux difficultés
qu'aurait pour elle un pareil voyage, l'accompagna également; il revint bientôt en France, et put donner quelques renseignements sur la position des exilés.
Lorsqu'elle fut arrivée à sa destination, on dit à la princesse Tr que, son
mari devant rester prisonnier, elle pourrait se loger dans une maison particulière, et qu'elle aurait la permission de le voir une ou deux fois par semaine. Elle persista à vouloir entrer elle-même en prison pour être toujours auprès de lui. On lui représenta vainement que, dans ce cas, elle ne pourrait conserver auprès d'elle personne pour la servir. Elle accepta toutes ces conditions, et continua longtemps à remplir elle-même les pénibles devoirs d'un ménage de prison (tome I, p. 204.).
Au tome III du même ouvrage, les chapitres l et II de la i" partie ont aussi arrêté l'attention de Vigny : «Nécessité pour la Russie de participer aux progrès de la civilisation européenne»; «Obstacles que rencontre la civilisation en Russie» (l'esclavage et la Pologne).
Le manuscrit fournit quelques variantes de détail. Vigny avait écrit : V. 30. vient de faire; v. 35. Traîne un boulet au pied; v. 40. s'élisaient à l'Empire; v. 42. Comment poiirrais-je ici dormir dans nos palais? v. 50. J'y prendrai soin d'user; v. 58. Elle a tissu la laine; v. 95. un cœur de pourpre revêtu; v. 117. En haut, l'Empereur seul; v. 118. Promène en tournoyant ; v. 120. On a vu dans la nuit; v. 1^2. fatalement se gravent; v. 151. Oii le troupeau captif; v. 167. L'Empereur ; v. 170. Le peuple des martyrs a porté; v. 178. Mourut de rage. Les autres leçons maintenues et correctes ont été rétablies dans le texte ci-dessus. Vignv a lait suivre la stance XXIV de cette remarque : «strophe sombre et cruelle comme l'autorité dure et morne du maître». Les billets de Wanda en prennent à leur aise avec l'histoire, dans leur intention apocalyptique de justice immanente, puisque le czar Nicolas était mort le 2 mars 18^5, que la bataille de l'Aima est du 20 septembre 1854., mais la prise de Malakoff du 8 septembre 1855. Vigny avait écrit : «l'année du siège de Sébastopol et le jour de l'Aima» pour le premier billet; «jour de la prise du fort Malakoft"» pour le second.
Fait pour remplacer, après 1844, seulement, l'ancien prologue (cette Lettre à Eva que devait être La Maison du berger), le poème des Destinées, comme plusieurs des «poèmes pliilosophiques » , est daté du Maine-Giraud. «J'y écoute mieux qu'à Paris les pensées qui bourdonnent sans cesse en moi comme une cloche toujours agitée», écrit Vigny le 4. septembre 1849 : or c'est la date du 27 août précédent qu'il attribue à ce morceau. Un manuscrit recopié
ne donne que les particularités, ordinaires au poète, de ponctuation et de majuscules, et il est difiicile de dire ce que fut la genèse du poème, qui semble avoir dû un moment (^Journal inédit) s'intituler La Constellations,
Vigny y emploie, par une heureuse appropriation de son caractère «fatidique», ce dantesque «rythme ternaire» que son ami Brizeux se piquait d'avoir rénové en France, et que déjà Gautier avait employé après lui : en particulier dans une grande pièce dédiée à L. Boulanger, Le triomphe de Pétrarque, qui avait paru, le 30 avril 1836, dans l'Ariel de Lassailly, au moment où notre poète collaborait à ce périodique.
Dès 1832, Vigny était frappé de l'analogie essentielle qu'offrent les systèmes religieux, dès qu'ils courbent l'homme sous la toute-puissance de la Divinité :
A tout prendre, je ne vois guère en les analysant profondément dans la Fatalité et la Providence que des effets dont la cause est la lutte des caractères les uns contre les autres. Ces effets extraordinaires étonnent, et on les attribue, par effroi, à des puissances inconnues, l'Orient et l'Antiquité à la Destinée fatale, l'Occident à la volonté providentielle, ce qui revient au même en changeant le nom et l'appelant Livre de Dieu où l'avenir est inscrit... Mais je ne vois nulle part une place assez grande donnée à la volonté de l'homine. (Fragment inédit.)
C'es"l là une idée qui revient souvent dans le Journal, et Vigny semble s'irriter que «la lutte du caractère contre la destinée» — son objet favori de contemplation, d'admiration, de satisfaction personnelle — soit plutôt contrariée par des théologies que l'Asie a toutes élaborées: «L'Orient immobile», le «c'était écrit» des Arabes, les «fatales destinées» : autant de termes qui reviennent souvent sous la plume de l'auteur de VAlmeb, qui lui semblent caractéristiques du monde oriental et qui nous dissuadent de faire de son poème une simple monodie du Fatalisme. 11 en dénonce, avec angoisse, la persistance secrète dans la religion de l'Occident.
Quant à la personnification des «froides Déités», Vigny avait trouvé, dans un poème de son ami intime Ph. Busoni, qui lui était justement dédié (Les Martyrs, dans Les Étrusques, 1843), un plaidoyer désespéré en faveur des génies méconnus, avec cette figure émouvante :
EIi! que sert de lutter? La forte Destinée Entraine sur son char la Justice enchaînée...
«Je l'ai fait pour toi, Postérité!» Cette exclamation, notée en 18^1 dans le Journal, correspond trop bien à la confiance que le poète faisait à l'avenir, pour qu'on puisse assigner une date déterminée au premier point de départ de La BoL' TEILLE À LA AIER. «Chaque idée a son heure», écrivait-il déjà le 1" juillet 1829. Cependant, en 1842, Vignv illustre ce cri d'optimisme à terme d'une image que lui a fournie la ^' Etude de la Nature, de Bernardin de Saint-Pierre (cf. Estève, Rev. d'bist. litt. , oct.-déc, 1 9 1 3 ) :
Un livre est une bouteille jetée en pleine mer, sur laquelle il faut coller cette étiquette : Attrape qui peut.
C'est le 27 septembre 1833 que Vigny achève son poème, destiné alors à servir d'épilogue aux Poèmes philosophiques. Il se souvenait, d'ailleurs, de l'exploration australe de son parent Bougainville, lorsqu'il situait dans les parages de la Terre-de-Feu le naufrage du jeune capitaine. Mais il est entendu que «la pauvre petite Bouteille qui porte une science de plus à notre pauvre espèce humaine est l'héroïne du poème» autant que celui-là (à Eug. Crépet, 15 mars 1862). Ce «conseil à un jeune homme inconnu» répondait à la fois à la propre angoisse du poète et à une de ces requêtes de débutants dont Vigny était si fier. «J'ai reçu, un jour, une ode magnifique d'un poète inconnu. J'y ai répondu par un poème qu'on trouvera dans mon prochain volume de vers», disait-il à Claretie vers 1860 — et quand la Raue des Deux Mondes avait déjà pubhé cette pièce. Il est probable que le vers Prêtre désespéré d'un culte sans apôtre, qu'il cite à Ponsard en 1860, se trouvait dans l'hommage que lui adressait ainsi un admirateur lointain.
Le «camail de l'étude» paraît signifier, au gré du poète, l'emblème d'une existence laborieusement monacale : «Pour moi, écrit-il de même en janvier 1853, je suis revenu le lendemain rêver dans ma cellule oîi j'ai repris mon froc et mon capuchon.» Il va de soi que la technique navale, dans ce poème, reste singuhèrement en défaut (cf. Observations nautiques sur La Bouteille à la mer, par J. Douady, Grande Raue du 2^ avril 1914). Revenant sur l'idée essentielle qui fait la noblesse de cette pièce, Vigny note dans son Journal inédit, en février 1834 : «Il faut que l'homme de pensée s'élève d'im degré au-dessus de la pitié qu'il a de lui-même en abrégeant sa vie comme Gilbert ou Chatterton. II est bon qu'il pense non-seulement à ce qu'il laissera après lui, mais qu'il pense qu'il doit s'intéresser uniquement à ce qu'il laisse et non à ce qu'il fut.» Les «rocs» de la strophe Vil sont «les pics San Diego, San Ildefonso» (note de Vigny).
u Ecrit le 2^ février 1862», et ((bon à imprimer avec la date que j'ai rayée par distraction, 2^ février 1862 » : Vigny a tenu à fixer cette date de la pièce Les Oracles , alors que pour le Post-scriptiim il a hésité entre 28 mars et 28 avril 1862. Or, le lundi 24 février 1862, le poète — plus malade depuis plusieurs jours — a pu lire, dans le Cojistitutionnel ou ailleurs, le compte rendu de l'orageuse séance du 22 au Sénat, pour la discussion de l'Adresse : et son angoisse attentive a pu s'émouvoir, à lire ces débats parlementaires qui citaient à la barre tous les régimes successifs du XIX° siècle. Celui de Louis-Philippe semblait mis en cause par une répartie du Prince Napoléon , citant l'opinion de V. Cousin en 1851, selon laquelle, au xix' siècle, il n'y a pas eu en France de gouvernements renversés, mais ils se sont tous précipités eux-mêmes dans l'abîme. Le ministre Billault traçait, en manière de conclusion, le plan d'un Empire réorganisateur, directeur et modérateur de la Révolution : Vigny s'en émut-il d'une aigreur rétrospective à l'égard du régime de Juillet? Sa rancune tenace et chagrine à l'égard des Pasquier et des Mole, enfermés en leur «Doctrine» et aveuglant Louis-Philippe-Ulysse, trouvait des armes dans- une défiance, persistante chez lui, à l'endroit des Parlements; Journal inédit (4 novembre 1852) : «Le plus grand service qu'une nation puisse rendre à ses ennemis ou à ses voisins, c'est d'avoir des assemblées et des tribunes publiques et une presse sans contrôle...»; ou, plus philosophiquement (1860) ; ((II y a dans les assemblées des vices profonds qui tiennent, non au choix des hommes qui les composent, mais à ce qu'elles sont des assemblées...» Le grand tournoi parlementaire du régime de Juillet, avec la dissolution de la Chambre et la démission de Mole (mars 1839), lui revient sans doute plus particulièrement à la pensée pour le Post-scriptum. Celui-ci s'adresse à une «fille de l'Océan» qui est sans doute M'"" Holmes.
Le manuscrit multiplie les majuscules initiales, fait suivre la strophe VU de ces mots : ((strophe à supprimer», et offre les variantes et corrections suivantes :