‹ PoëmesChapitre 51 sur 136 · LE TRAPPISTE · texte numérisé non relu

LE TRAPPISTE

Le Trappiste incliné mit sa main sur ses yeux. On ne sait s'il pleura; car, tranquille et pieux, Levant son front creusé par les rides antiques, Sa voix grave apaisa les bataillons rustiques : Comme au vent du midi la neige au loin se fond, La rumeur s'éteignit dans un calme profond. La lune alors plus belle écartait un nuage, Et du moine héroïque éclairait le visage; Troublé sur ses sommets et dans sa profondeur. Le Mont de tous ses bruits déployait la grandeur; Aux mots entrecoupés du vainqueur catholique Se mêlaient d'un torrent la voix mélancolique, Le froissement léger des mélèzes touffus. D'un combat éloigné les coups longs et confus, Et des loups affamés les hurlements funèbres. Et le cri des vautours volant dans les ténèbres :

«Frères, il faut mourir : qu'importe le moment! Et si de notre mort le fatal instrument Est cette main des Rois qui, jadis salutaire, Touchait pour les guérir les peuples de la terre; Quand même, nous brisant sous notre propre effort. L'arche que nous portons nous donnerait la mort; Quand même par nous seuls la couronne sauvée Ecraserait un jour ceux qui l'ont relevée, Seriez-vous étonnés? et vos fidèles bras Seraient-ils moins ardents à servir les ingrats? Vous seriez-vous flattés qu'on trouvât sur la terre La palme réservée au martyr volontaire?

Hommes toujours déçus, j'en appelle à vous tous : hiterrogez vos cœurs, voyez autour de vous;

l4o LIVRE MODERNE,

Rappelez vos liens, vos premières années, Et d'un juste coup d'oeil sondez nos destinées. Amis, frères, amants, qui vous a donc appris Qu'un dévoûment jamais dût recevoir son prix? Beaucoup semaient le bien d'une main vigilante, Qui n'ont pu récolter qu'une moisson sanglante. Si la couche est trompeuse et le foyer pervers, Qu'avez- vous attendu des Rois de l'univers? O faiblesse mortelle!© misère des hommes! Plaignons notre nature et le siècle où nous sommes; Gémissons en secret sur les fronts couronnés, Mais servons-les pour Dieu qui nous les a donnés. Notre cause est sacrée, et dans les cœurs subsiste. En vain les Rois s'en vont: la Royauté résiste; Son principe est en haut, en haut est son appui; Car tout vient du Seigneur, et tout retourne à lui. Dieu seul est juste , enfants; sans lui tout est mensonge. Sans lui le mourant dit : «La vertu n'est qu'un songe.» Nous allons le prier, et pour le Prince absent. Et pour tous les martyrs dont coule encor le sang. Je donne cette nuit à vos dernières larmes : Demain nous chercherons, à la pointe des armes. Pour le Roi la couronne, et des tombeaux pour nous.»

Amen! dit l'assemblée en tombant à genoux.

En 1822, ù Courbevoic.

LA FREGATE LA SERIEUSE ou

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