‹ PoëmesChapitre 50 sur 136 · LE TRAPPISTE. I · texte numérisé non relu

LE TRAPPISTE. I

Hélas! les os français mêlés à ceux du More, Au-dessus de la nue, au-dessus des torrents, Viennent de s'assembler les montagnards errants. La pourpre du réseau dont leur front s'environne Forme autour des cheveux une mâle couronne, Et la corde légère, avec des nœuds puissants, S'est tressée en sandale à leurs pieds bondissants. Le silence est profond dans la foule attentive; Car la hache pesante, avec la flamme active, D'un chêne que cent ans n'ont pas su protéger Ont fait pour leur prière un autel passager.

Là, ce chef dont le nom sème au loin l'épouvante

Dépose devant Dieu son oraison fervente;

Triomphateur sans pompe, il va d'une humble voix

Chanter le Te Deum sous le dôme des bois.

Est-ce un guerrier farouche? est-ce un pieux apôtre?

Sous la robe de l'un il a les traits de l'autre :

II est prêtre, et pourtant promptement irrité;

Il est soldat aussi, mais plein d'austérité;

Son front est triste et pâle, et son œil intrépide :

Son bras frappe et bénit, son langage est rapide;

11 passe dans la foule et ne s'y mêle pas;

Un pain noir et grossier compose ses repas;

II parle, on obéit; on tremble s'il commande.

Et nul sur son destin ne tente une demande.

.Le Trappiste est son nom : ce terrible inconnu,

Sorti jadis du monde, au monde est revenu;

Car, soulevant l'oubli dont ces couvents funèbres

A leurs moines muets imposent les ténèbres.

Il reparut au jour, dans une main la Croix,

Dans l'autre secouant , au nom des anciens Rois ,

Ce fouet dont Jésus-Christ, de son bras pacifique, Du haut des longs degrés du Temple magnifique Renversa les vendeurs qui souillaient le saint mur, Dans les débris épars de leur trafic impur. Soit que la main de Dieu le couvre ou se retire, Le condamne à la gloire ou l'élève au martyre, S'il vit, il reviendra, sans plainte et sans orgueil, D'un bras sanglant encore achever son cercueil. Et reprendre, courbé, l'agriculture austère Dont il s'est trop longtemps reposé dans la guerre. Tel un mort évoqué par de magiques voix , Envoyé du sépulcre, apparaît pour les Rois, Marche, prédit, menace, et retourne à sa tombe Dont la pierre éternelle en gémissant retombe.

Parmi ces montagnards, ces robustes bergers, Aventuriers hardis, chasseurs aux pieds légers. Qui rangent sous sa loi leur troupe volontaire. Nul n'a voulu savoir ce qu'il a voulu taire. Dieu l'inspire et l'envoie, il le dit: c'est assez, Pourvu que leurs combats leur soient toujours laissés. Joyeux, ils voyaient donc, sanctifiant leur gloire, Ce prêtre offrir à Dieu leur première victoire. Pour lui, couvert de l'aube et de l'étole orné, Devant l'autel agreste il s'était retourné. Déjà, soldat du Christ, près d'entrer dans la lice, Il remplissait son cœur des baumes du calice : Mais des soupirs, des bruits s'élèvent; un grand cri L'interrompt; il s'étonne, et, lui-même attendri. Voit un jeune inconnu, dont la tête est sanglante, Traînant jusqu'à l'autel sa marche faible et lente.

LE TRAPPISTE. I ^y

Montrant un fer brisé qui soutenait sa main, Qui défendit sa fuite et fraya son chemin. C'est un de ces guerriers dont la constante veille Fait qu'en ses palais d'or la Royauté sommeille. II tombe; mais il parle, et sa tremblante voix S'efforce à ce discours entrecoupé trois fois : «Pour qui donc cet autel au milieu des ténèbres? N'y chantez pas, ou bien dites des chants funèbres. Quel Espagnol ne sait les hymnes du trépas? Les nouveaux noms des morts ne vous manqueront pas : J'apporte sur vos monts de sanglantes nouvelles!

— Quoi! le Roi n'est-il plus? disaient les voix fidèles.

— Pleurez ! — II est donc mort? — Pleurez , il est vivant ! » Et le jeune martyr, sur un bras se levant.

Tel qu'un gladiateur dont la paupière errante

Cherche le sol qui tourne et fuit sa main mourante :

«Nos combats sont finis, dit-il, en un seul jour;

Les taureaux ont quitté le cirque, et sans retour,

Puisque le spectateur à qui s'offrait la lutte

N'a pas daigné lui-même applaudir à leur chute.

Pour vous, si vous savez les secrets du devoir,

Partez, je vais mourir avant de les savoir.

Mais si vous rencontrez, non loin de ces montagnes,

Des soldats qui vont vite à travers les campagnes.

Qui portent sous leurs bras des fusils renversés,

Et passent en silence et leurs fronts abaissés,

Ne les engagez pas à cesser leur retraite;

Ils vous refuseraient en secouant la tète :

Car ils ont tous besoin, mon Père, ainsi que moi.

De retremper leur âme aux sources de la foi.

Nul ne sait s'il succombe ou fidèle ou parjure,

Et si le dévoùment ne fiit pas une injure.

Vous, habitant sacré du Mont silencieux.

Instruit des saintes morts que préfèrent les Cieux,

Jugez-nous, et parlez. . . Vous savez quelle proie

Le peuple osa vouloir dans sa féroce joie?

Vous le savez , un Roi ne porte pas des fers

Sans que leur bruit s'entende au bout de l'univers.

Nous qui pensions encore, avant l'heure où nous sommes,

Qu'un serment prononcé devait lier les hommes,

Partant avec le jour, qui se levait sur nous

Brillant, mais dont le soir n'est pas venu pour tous,

Au Palais, dont le peuple envahissait les portes.

En silence, à grands pas, marchaient nos trois cohortes :

Quand le Balcon royal à nos yeux vint s'offrir,

Nous l'avons salué, car nous venions mourir.

Mais comme à notre voix il n'y paraît personne.

Aux cris des révoltés, à leur tocsin qui sonne,

A leur joie insultante, à leur nombre croissant,

Nous croyons le Roi mort, parce qu'il est absent;

Et, gémissant alors sur de fausses alarmes.

Accusant nos retards, nous répandions des larmes.

Mais un bruit les arrête et, passé dans nos rangs.

Fait presque de leur mort repentir nos mourants.

Nous n'osons plus frapper, de peur qu'un plomb fidèle

N'aille blesser le Roi dans la foule rebelle.

Déjà, le fer levé, s'avancent ses amis.

Par nos bourreaux sanglants à nous tuer admis;

Nous recevons leurs coups longtemps avant d'y croire,

Et notre étonnement nous ôte la victoire :

En retirant vers vous nos rangs irrésolus,

Nous combattions toujours, mais nous ne pleurions plus, w

Il se tut. Il régna, de montagne en montagne,

Un bruit sourd qui semblait un soupir de l'Espagne.

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