LES AMANTS DE MONTMORENCY
ELEVATION
Etaient-ils malheureux, Esprits qui le savez! Dans les trois derniers jours qu'ils s'étaient réservés? Vous les vîtes partir tous deux, l'un jeune et grave, L'autre joyeuse et jeune. Insouciante esclave. Suspendue au bras droit de son rêveur amant Comme à l'autel un vase attaché mollement. Balancée, en marchant, sur sa flexible épaule Comme la harpe juive à la branche du saule, Riant, les yeux en l'air, et la main dans sa main, Elle allait, en comptant les arbres du chemin, Pour cueilHr une fleur demeurait en arrière. Puis revenait à lui, courant dans la poussière, L'arrêtait par l'habit pour l'embrasser, posait Un œillet sur sa tête, et chantait, et jasait
Sur les passants nombreux, sur la riche vallée
Comme un large tapis à ses pieds étalée;
Beau tapis de velours chatoyant et changeant
Semé de clochers d'or et de maisons d'argent,
Tout pareils aux jouets qu'aux enfants on achète
Et qu'au hasard, pour eux, par la chambre l'on jette :
«Ainsi, pour lui complaire, on avait sous ses pieds
Répandu des bijoux brillants, multipliés
En forme de troupeau, de village aux toits roses
Ou bleus, d'arbres rangés, de fleurs sous l'onde écloses,
De murs blancs , de bosquets bien noirs , de lacs bien verts
Et de chênes tordus, par la poitrine ouverts.»
Elle voyait ainsi tout préparé pour elle :
Enfant, elle jouait en marchant, toute belle.
Toute blonde, amoureuse et fière; et c'est ainsi
Qu'ils allèrent à pied jusqu'à Montmorency.
Ils passèrent deux jours d'amour et d'harmonie. De chants et de baisers, de voix, de lèvre unie. De regards confondus, de soupirs bienheureux. Qui furent deux moments et deux siècles pour eux. La nuit, on entendait leurs chants; dans la journée. Leur sommeil : tant leur âme était abandonnée Aux caprices divins du désir! Leurs repas Etaient rares, distraits; ils ne les voyaient pas. Ils allaient, ils allaient au hasard et sans heures, Passant des champs aux bois, et des bois aux demeures, Se regardant toujours, laissant les airs chantés Mourir, et tout à coup restaient comme enchantés. L'extase avait fini par éblouir leur âme