‹ PoëmesChapitre 57 sur 136 · LES AMANTS DE MONTMORENCY. I · texte numérisé non relu

LES AMANTS DE MONTMORENCY. I

Comme seraient nos yeux éblouis par la flamme.

Troublés, ils chancelaient, et, le troisième soir,

lis étaient enivrés jusques à ne rien voir

Que les feux mutuels de leurs yeux. La Nature

Étalait vainement sa confuse peinture

Autour du front aimé, derrière les cheveux

Que leurs yeux noirs voyaient tracés dans leurs yeux bleus.

Ils tombèrent assis, sous des arbres... peutrêtre...

Ils ne le savaient pas; le soleil allait naître

Ou s'éteindre... Ils voyaient seulement que le jour

Etait pâle, et l'air doux, et le monde en amour...

Un bourdonnement faible emplissait leur oreille

D'une musique vague, au bruit des mers pareille,

Et formant des propos tendres, léger*, confus.

Que tous deux entendaient, et qu'on n'entendra plus;

Le vent léger disait de la voix la plus douce :

« Quand l'amour m'a troublé , je gémis sous la mousse. »

Les mélèzes touffus s'agitaient en disant :

«Secouons dans les airs le parfum séduisant

Du soir, car le parfum est le secret langage

Que l'amour enflammé fait sortir du feuillage.»

Le soleil incliné sur les monts dit encor :

«Par mes flots de lumière et par mes gerbes d'or

Je réponds en élans aux élans de votre âme;

Pour exprimer l'amour, mon langage est la flamme.»

Et les fleurs exhalaient de suaves odeurs

Autant que les rayons de suaves ardeurs;

Et l'on eût dit des voix timides et flûtées

Qui sortaient à la fois des feuilles veloutées;

Et, comme un seul accord d'accents harmonieux,

Tout semblait s'élever en chœur jusques aux cieux;

Et ces voix s'éloignaient, en rasant les campagnes.

Dans les enfoncements magiques des montagnes;

Et la terre, sous eux, palpitait mollement Comme le flot des mers ou le cœur d'un amant; Et tout ce qui vivait, par un hymne suprême Accompagnait leurs voix qui se disaient : «Je t'aime!»

Or, c'était pour mourir qu'ils étaient venus là. — Lequel des deux enfants le premier en parla? Comment dans leurs baisers vint la mort? Quelle balle Traversa les deux cœurs d'une atteinte inégale Mais sûre? Quels adieux leurs lèvres s'unissant Laissèrent s'écouler avec l'âme et le sang? Qui le saurait?

Heureux celui dont l'agonie Fut dans les bras chéris avant l'autre finie! Heureux si nul des deux ne s'est plaint de souffrir! Si nul des deux n'a dit: aQu'on a peine à mourir!» Si nul des deux n'a fait, pour se lever et vivre. Quelque effort en fijyant celui qu'il devait suivre; Et, reniant sa mort, par le mal égaré, N'a repoussé du bras l'homicide adoré ! Heureux l'homme surtout, s'il a rendu son âme Sans avoir entendu ces angoisses de femme. Ces longs pleurs, ces sanglots, ces cris perçants et doux Qu'on apaise en ses bras ou sur ses deux genoux Pour un chagrin; mais qui, si la mort les arrache. Font que l'on tord ses bras, qu'on blasphème, qu'on cache Dans ses mains son front pâle et son cœur gros de fiel , Et qu'on se prend du sang pour le jeter au ciel!

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