‹ PoëmesChapitre 63 sur 136 · LA MAISON DU BERGER. I · texte numérisé non relu

LA MAISON DU BERGER. I

Que le Berger t'enchâsse au toit de sa Maison. Le jour n'est pas levé. — Nous en sommes encore Au premier rayon blanc qui précède l'aurore Et dessine la terre aux bords de l'horizon.

Les peuples tout enfants à peine se découvrent

Par-dessus les buissons nés pendant leur sommeil,

Et leur main, à travers les ronces qu'ils entr'ouvrent,

Met aux coups mutuels le premier appareil.

La barbarie encor tient nos pieds dans sa gaine.

Le marbre des vieux temps jusqu'aux reins nous enchaîne.

Et tout homme énergique au dieu Terme est pareil.

Mais notre esprit rapide en mouvements abonde :

Ouvrons tout l'arsenal de ses puissants ressorts.

L'Invisible est réel. Les âmes ont leur monde

Où sont accumulés d'impalpables trésors.

Le Seigneur contient tout dans ses deux bras immenses,

Son Verbe est le séjour de nos intelligences,

Comme ici-bas l'espace est celui de nos corps.

j Eva, qui donc es-tu? Sais-tu bien ta nature?

; Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir?

I Sais-tu que, pour punir l'homme, sa créature.

D'avoir porté la main sur l'arbre du savoir, I Dieu permit qu'avant tout, de l'amour de soi-même j En tout temps, à tout âge, il fit son bien suprême , * Tourmenté de s'aimer, tourmenté de se voir?

lH8 POEMES PHILOSOPHIQUES.

Mais si Dieu près de lui t'a voulu mettre, ô femme!

Compagne délicate! Eva! sais-tu pourquoi?

C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre âme,

Qu'il entende ce chant qui ne vient que de toi :

— L'enthousiasme pur dans une voix suave.

C'est afin que tu sois son juge et son esclave

Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.

Ta parole joyeuse a des mots despotiques; Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort. Que les rois d'Orient ont dit dans leurs cantiques Ton regard redoutable à l'égal de la mort; Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides... — Mais ton cœur, qui dément tes formes intrépides, Cède sans coup férir aux rudesses du sort.

Ta pensée a des bonds comme ceux des gazelles, Mais ne saurait marcher sans guide et sans appui. Le sol meurtrit ses pieds, l'air fatigue ses ailes. Son œil se ferme au jour dès que le jour a lui; Parfois sur les hauts lieux d'un seul élan posée, Troublée au bruit des vents, ta mobile pensée Ne peut seule y veiller sans crainte et sans ennui.

Mais aussi tu n'as rien de nos lâches prudences, Ton cœur vibre et résonne au cri de l'opprimé. Comme dans une église aux austères silences L'orgue entend un soupir et soupire alarmé. Tes paroles de feu meuvent les multitudes. Tes pleurs lavent l'injure et les ingratitudes, Tu pousses par le bras l'homme... Il se lève armé.

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