LA MAISON DU BERGER. I
Mais, à moins qu'un ami menacé dans sa vie
Ne jette, en appelant, le cri du désespoir,
Ou qu'avec son clairon la France nous convie
Aux fêtes du combat, aux luttes du savoir;
A moins qu'au lit de mort une mère éplorée
Ke veuille encor poser sur sa race adorée
Ces yeux tristes et doux qu'on ne doit plus revoir,
Evitons ces chemins. — Leur voyage est sans grâces
Puisqu'il est aussi prompt, sur ses lignes de fer.
Que la flèche lancée à travers les espaces
Qui va de l'arc au but en faisant siffler l'air.
Ainsi jetée au loin, l'humaine créature
Ne respire et ne voit, dans toute la nature.
Qu'un brouillard étouffant que traverse un éclair.
On n'entendra jamais piaffer sur une route
Le pied vif du cheval sur les pavés en feu;
Adieu, voyages lents, bruits lointains qu'on écoute,
Le rire du passant, les retards de l'essieu.
Les détours imprévus des pentes variées.
Un ami rencontré, les heures oubliées.
L'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu.
La distance et le temps sont vaincus. La science Trace autour de la terre un chemin triste et droit. Le Monde est rétréci par notre expérience Et l'équateur n'est plus qu'un anneau trop étroit. Plus de hasard. Chacun glissera sur sa ligne Immobile au seul rang que le départ assigne. Plongé dans un calcul silencieux et froid.
Jamais la Rêverie amoureuse et paisible
N'y verra sans horreur son pied blanc attaché;
Car il faut que ses yeux sur chaque objet visible
Versent un long regard, comme un fleuve épanché,
Qu'elle interroge tout avec inquiétude.
Et, des secrets divins se faisant une étude,
Marche , s'arrête et marche avec le col penché.
Poésie! ô trésor! perle de la pensée!
Les tumultes du cœur, comme ceux de la mer,
Ne sauraient empêcher ta robe nuancée
D'amasser les couleurs qui doivent te former.
Mais sitôt qu'il te voit briller sur un front mâle,
Troublé de ta kieur mystérieuse et pâle.
Le vulgaire effrayé commence à blasphémer.
Le pur enthousiasme est craint des faibles âmes Qui ne sauraient porter son ardeur et son poids. Pourquoi le fuir? — La vie est double dans les flammes. D'autres flambeaux divins nous brûlent quelquefois : C'est le Soleil du ciel, c'est l'Amour, c'est la Vie; Mais qui de les éteindre a jamais eu l'envie? Tout en les maudissant, on les chérit tous trois.
La Muse a mérité les insolents sourires
Et les soupçons moqueurs qu'éveille son aspect.
Dès que son œil chercha le regard des satyres.
LA MAISON DU BERGER. iSj
Sa parole trembla, son serment fut suspect, II lui fut interdit d'enseigner la sagesse. Au passant du chemin elle criait: «Largesse!» Le passant lui donna sans crainte et sans respect.
Ah! fille sans pudeur, fille de saint Orphée, Que n'as-tu conservé ta belle gravité!
Tu n'irais pas ainsi, d'une voix étouffée. Chanter aux carrefours impurs de la cité; Tu n'aurais pas collé sur le coin de ta bouche Le coquet madrigal, piquant comme une mouche. Et, près de ton œil bleu, l'équivoque effronté.
Tu tombas dès l'enfance et, dans la folle Grèce, Un vieillard, t'eni\Tant de son baiser jaloux. Releva le premier ta robe de prêtresse, Et parmi les garçons t'assit sur ses genoux. De ce baiser mordant ton front porte la trace; Tu chantas en buvant dans les banquets d'Horace Et Voltaire à la cour te traîna devant nous.
Vestale aux feux éteints! les hommes les plus graves Ne posent qu'à derrii ta couronne à leur front; Ils se croient arrêtés , marchant dans tes entraves. Et n'être que poète est pour eux un affront. Ils jettent leurs pensers aux vents de la tribune. Et ces vents, aveuglés comme l'est la Fortune, Les rouleront comme elle et les emporteront.
Ils sont fiers et hautains dans leur fausse attitude. Mais le sol tremble aux pieds de ces tribuns romains. Leurs discours passagers flattent avec étude
l86 POEMES PHILOSOPHIQUES.
La foule qui les presse et qui leur bat des mains;
Toujours renouvelé sous ses étroits portiques,
Ce parterre ne jette aux acteurs politiques
Que des fleurs sans parfums, souvent sans lendemains.
Ils ont pour horizon leur salle de spectacle;
La chambre où ces ékis donnent leurs faux combats
Jette en vain, dans son temple, un incertain oracle.
Le peuple entend de loin le bruit de leurs débats;
Mais il regarde encor le jeu des assemblées
De l'œil dont ses enfants et ses femmes troublées
Voient le terrible essai des vapeurs aux cent bras.
L'ombrageux paysan gronde à voir qu'on dételle, Et que pour le scrutin on quitte le labour. Cependant le dédain de la chose immortelle Tient jusqu'au fond du cœur quelque avocat d'un jour. ^ Lui qui doute de l'âme, il croit à ses paroles. Poésie, il se rit de tes graves symboles, O toi des vrais penseurs impérissable amour!
Comment se garderaient les profondes pensées
Sans rassembler leurs feux dans ton diamant pur
Qui conserve si bien leurs splendeurs condensées?
Ce fin miroir solide, étincelant et dur.
Reste des nations mortes, durable pierre
Qu'on trouve sous ses pieds lorsque dans la poussière
On cherche les cités sans en voir un seul mur.
Diamant sans rival, que tes feux illuminent
Les pas lents et tardifs de l'humaine Raison!
Il faut, pour voir de loin les peuples qui cheminent.