‹ PoëmesChapitre 68 sur 136 · LA COLÈRE DE SAMSOX. 2 I I · texte numérisé non relu

LA COLÈRE DE SAMSOX. 2 I I

Aux chansons de la nuit, aux baisers de l'aurore,

A la lèvre de feu que sa lèvre dévore,

Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front,

Et les regrets du lit, en marchant, le suivront.

Il ira dans la ville, et là les vierges folles

Le prendront dans leurs lacs aux premières paroles.

Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu.

Car plus le fleuve est grand et plus il est ému.

Quand le combat que Dieu fit pour la créature

Et contre son semblable et contre la Nature

Force l'Homme à chercher un sein où reposer,

Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser.

Mais il n'a pas encor fini toute sa tâche :

Vient un autre combat plus secret, traître et lâche;

Sous son bras, sur son cœur se livre celui-là;

Et, plus ou moins, la Femme est toujours Dalila.

«Elle rit et triomphe; en sa froideur savante,

Au milieu de ses sœurs elle attend et se vante

De ne rien éprouver des atteintes du feu.

A sa plus belle amie elle en a fait l'aveu :

«Elle se fait aimer sans aimer elle-même.

«Un maître lui fait peur. C'est le plaisir qu'elle aime,

«L'Homme est rude et le prend sans savoir le donner.

«Un sacrifice illustre et fait pour étonner

«Rehausse mieux que for, au yeux de ses pareilles,

«La beauté qui produit tant d'étranges merveilles

«Et d'un sang précieux sait arroser ses pas.»

— «Donc, ce que j'ai voulu, Seigneur, n'existe pas! Celle à qui va l'amour et de qui vient la vie. Celle-là, par orgueil, se fait notre ennemie.

La Femme est à présent pire que dans ces temps

Où, voyant les humains, Dieu dit: «Je me repens! »

Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,

La Femme aura Gomorrhe et l'Homme aura Sodome,

Et, se jetant de loin un regard irrité,

Les deux sexes mourront chacun de son coté.

((Éternel! Dieu des forts! vous savez <que mon âme N'avait pour aliment que l'amour d'une femme. Puisant dans l'amour seul plus de sainte vigueur Que mes cheveux divins n'en donnaient à mon cœur. — Jugez-nous.— La voilà sur mes pieds endormie! Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie. Et trois fois a versé des pleurs fallacieux Qui n'ont pu me cacher la rage de ses yeux; Honteuse qu'elle était plus encor qu'étonnée^ De se voir découverte ensemble et pardonnée; Car la bonté de l'Homme est forte, et sa douceur Écrase, en l'absolvant, f être faible et menteur.

((Mais enfin je suis las. — J'ai l'âme si pesante Que mon corps gigantesque et ma tête puissante Qui soutiennent le poids des colonnes d'airam Ne la peuvent porter avec tout son chagrm. Toujours voir serpenter la vipère dorée Qui se traîne en sa fange et s'y croit ignorée! Toujours ce compagnon dont le cœur n'est pas sûr, La Femme, enfant malade et douze fois impur! Toujours mettre sa force à garder sa colère Dans son cœur offensé, comme en un sanctuaire D'où le feu s'échappant irait tout dévorer, Interdire à ses yeux de voir ou de pleurer.

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C'est trop ! — Dieu , s'il le veut , peut balayer ma cendre. J'ai donné mon secret, Dalila va le vendre. Qu'ils seront beaux les pieds de celui qui viendra Pour m'annoncer la mort! — Ce qui sera, sera!»

II dit et s'endormit près d'elle jusqu'à l'heure

Où les guerriers, tremblant d'être dans sa demeure,

Payant au poids de l'or chacun de ses cheveux.

Attachèrent ses mains et brûlèrent ses yeux ,

Le traînèrent sanglant et chargé d'une chaîne

Que douze grands taureaux ne tiraient qu'avec peine,

Le placèrent debout, silencieusement,

Devant Dagon,Ieur Dieu, qui gémit sourdement

Et deux fois, en tournant, recula sur sa base

Et fit pâlir deux fois ses prêtres en extase;

Allumèrent l'encens, dressèrent un festin

Dont le bruit s'entendait du mont le plus lointain.

Et près de la génisse aux pieds du Dieu tuée

Placèrent Dalila,pâle prostituée,

Couronnée, adorée et reine du repas.

Mais tremblante et disant: «Il ne me \erra pas!»

Terre et Ciel! avez-vous r»-essailli d'allégresse Lorsque vous avez vu la menteuse maîtresse Suivre d'un œil hagard les yeux tachés de sang Qui cherchaient le soleil d'un regard impuissant, Et quand enfin Samson, secouant les colonnes Qui faisaient le soutien des immenses Pylônes, Ecrasa d'un seul coup sous les débris mortels Ses trois mille ennemis, leurs dieux et leurs autels?

Terre et Ciel! punissez par de telles justices La trahison ourdie en des amours factices, Et la délation du secret de nos cœurs Arraché dans nos bras par des baisers menteurs!

Ecrit à Shavington (Angleterre), 7 avril 1839.

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