‹ PoëmesChapitre 85 sur 136 · HELENA · texte numérisé non relu

HELENA

II faudrait, pour déterminer la date de la composition d'Héléna, et arbitrer amsi un différend fort délicat, posséder le manuscrit de ce poème. Rien n'en subsiste, par malheur, que des bribes à peu près dénuées d'intérêt : le seul texte original est celui que fournit l'édition de 1822. Vigny fit-il cet «essai», comme il l'a dit, à dix-neuf ans, c'est-à-dire en 18 16? Attendit-il en réalité 1821, comme l'avançait Sainte-Beuve, pour écrire une œuvre saturée d'allusions contemporaines et de souvenirs byroniens? M. E. Dupuy n'a pas cessé de se tenir à la première hypothèse, en concédant qu'à la veille de l'impression Vigny a « repris son récit pour raviver quelques couleurs et peut-être pour allonger ou étoffer sa trame». M. E. Estève admet au contraire que l'œuvre de Vigny «n'a été conçue et écrite qu'en 1821», et que si le poète la retrancha bientôt de l'élite de ses œuvres, ce fut parce que, pastiche manifeste et hâtif de Chateaubriand et de Byron, Héléna faisait trop peu d'honneur à son originalité.

L'ordinaire procédé de composition de Vigny suggère une solution moyenne. Procédant par retouches et reprises successives plutôt que par un développement d'un seul jet, son inspiration s'attarde volontiers aux œuvres qu'il élabore : des centons, des tableaux ou des couplets intercalaires s'offrent à son choix, au moment de la rédaction définitive. II est probable qu'en parlant d'un «essai fait à dix-neuf ans», le poète attribuait une date — 1816 — aux véritables points de départ de sa composition : une jeune fille «cosaquée» par les Turcs, mais gardant comme la Théodore de Corneille une âme vierge dans un corps violé; une opposition de couleurs entre Mahométans et Grecs, et une haine vigoureuse pour ces Turcs que la Restauration déclarait «seulement campes en Europe». Chateaubriand, les Psaumes, des récits de voyage, des réminiscences classiques et ossianesques , une lecture attentive du Coran, suffisent à déterminer la manière d'une

bonne partie du premier chant, l'action maîtresse du second, l'orientalisme et l'épilogue pathétique du dernier.

C'est en tout cas de la première écriture connue de Vignv, une écriture encore écolière , que sont jetées quelques indications relatives à Helénaj d'abord les trois vers qui servent d'épigraphe à l'Urne ;

Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre? O vous, à ma douleur objet terrible et tendre. Etemels entretiens de Laine et de pitié '•!

(Corneille.)

Puis quelques amorces dont la composition fera son profit :

(III, 42). Cacherait dans ses mains sa tête rougissante

Au bruit de la timbale...

(III, 47). ... en marctant

Leurs pas se mesuraient aux mots sacrés du chant

(III, 120). Elle est resplendissante à travers la poussière... Mora la soutenait et ses exploits errants [Et loin derrière lui laissait]

Bien loin derrière lui laissaient les premiers rangs... Ces armes que leurs mains. . .

(III, 137). Et l'huile bouillonnante [et des ruisseaux de plomb]

et le plomb ruisselant , [Tombant] Jetés avec fracas en fleuve étincelant. Répandent aux Turbans que choisissaient leurs haines. Des maux avant-coureurs des éternelles peines.

De longs extraits du Coran (chap. XIII à XLlv) retiennent une documentation abondante sur les anges qui en\-ironnent l'homme et que Dieu charge de leur conservation, deux pendant le jour et deux la nuit, sur les étoiles filantes, «traits de feu que le Très-Haut lance contre les démons», sur Eblis, le Satan des Turcs, Malec, gardien de l'enfer, sur le paradis de Mahomet et «les houris au sein d'albâtre, aux beaux yeux noirs»; pour finir, le précepte fondamental : «Il n'y a de Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète » , et des remarques sur la poésie du Coran «qui tient un peu de celle des Anciens, avec des couleurs plus neuves et, si j'ose le dire, plus frappées du soleil. Tout y étincelle de pierreries, on respire les parfums et l'on s'endor-

"' Sic. Le singulier sera rétabli dans le texte de cette citation de La Mort de Pompéi, Une indication jetée au-dessus de ces notes porte : rue du Vieux Colombier, n° ly abd (?).

mirait volontiers dans cette mollesse asiatique, si les chagrins ne rappelaient pas qu'on possède une âme. Généralement les Orientaux accordent si peu à l'âme qu'ils négligent souvent son expression la plus complète, la parole...» Dans l'édition d' H éléna , les trois notes de Vigny, au chant III, se rapportent à ces questions : «Monkir, l'ange des Enfers»; le fatalisme indiqué par le Coran; la Péri, «ange féminin chez les Mahomctans : il vit dans le Soleil et parmi les astres (^Alkoran)».

Enfin cette remarque témoigne que de bonne heure Vigny éprouvait pour cette œuvre la répugnance qui la lui a fait assez vite rejeter :

Les détails de cet ouvrage sont fort imparfaits, j'ai l'amour-propre de croire en connaître tous les défauts. Mais il m'a fallu me hâter beaucoup , tant j'ai craint l'activité du malheur des Grecs, et que cette nation ne disparût du monde plus tôt que les fautes de [mon poème] cet opuscule.

Les succès des Grecs en 1821, loin d'être le point de départ de Vigny, devaient plutôt contrarier le thème funèbre et désespéré qu'il traitait, et qui se trouvait sans doute assez avancé quand le poète prit connaissance, entre 1819 et 1821, de traductions de Byron, de faits historiques relatifs au soulèvement hellénique, du Voyage dans la Grèce de Pouqueville et du Cbe'nier de Latouche, enfin. Rien de plus légitime d'admettre l'origine plus tardive de morceaux tels que I, 4,1-64, II, 47-84, 223-230, III, 93-110, etc.

A défaut d'un texte antérieur, nous reproduisons ici , sous sa forme telle quelle, le poème publié en 1822.

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