LE REVE
Ton rêve, heureux enfant, n'est pas un vain mensonge; L'imagination n'est pas encore en toi; Elle tient de la terre, au lieu que ton beau songe N'est qu'un moment d'absence où Dieu t'appelle à soi.
3 l4 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
Les anges sont venus près de ta jeune oreille
Et t'ont dit : «Oh! pourquoi nous as-tu donc laissés?
A notre éternité ia tienne était pareille,
Tes yeux vers les mortels ne s'étaient point baissés.
«Tu touchais avec nous la harpe parfumée, Et l'or de la cymbale et le sistre argentin; Tu flottais avec nous dans la sainte fumée Qui tourne autour des feux de l'éternel matin.
«Tu soutenais le bras de la céleste Vierge Lorsque l'enfant de Dieu l'accablait de son poids, Ou bien tu te mêlais à la flamme d'un cierge Devant l'Agneau sans tache et le livre des Lois.
«Au char d'Emmanuel tes ailes attelées Guidaient la roue ardente et son essieu vivant; Et, pour nourrir le feu des lampes étoilées, Aux voûtes de cristal on t'envoyait souvent.
«Des tabernacles d'or les secrètes enceintes Etaient les lieux cachés choisis pour ton repos; Tu te posais aussi sur les genoux des saintes, Ecoutant leur cantique et leurs pieux propos.
«Tu seras bien longtemps sans revoir nos mcrvcillts.
Ange ami, tes instants seront tous agités.
Tu pleures à présent sitôt que tu t'éveilles. . .
Depuis vingt jours, pourquoi nous as-tu donc quittés?»
Ainsi, pour t'éloigner d'une vie éphémère, Les anges t'ont parlé, discours plaintif et doux. Tu leur as répondu : «Vous n'avez pas de mère!...» Et tous ont vu la tienne avec des yeux jaloux.
Le premier en date des «mystères», dans les brouillons poétiques, semble être de 1819 : c'est un JUGEMENT DERNIER dont nous possédons de vagues linéaments. Vigny a noté, dans ses manuscrits, les noms de ses informateurs : «l'Apocalypse; Young; Labiée; Baour de Lormian; Michel -Ange». II y faut ajouter, évidemment, le poète par excellence du monde suprasensibic : Dante, qu'il semble pratiquer dans la traduction de Terrasson (Paris, 181 7), car il en connaît bien la préface : De l'enjer chez les différents peuples.
NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 3 l 5
L'épigraphe était à l'avenant : «Car il viendra un jour de icu, semblable à une fournaise ardente. Tous les superbes et tous ceux qui commettent l'impiété seront alors comme la paille légère; et ce jour qui doit venir les embrasera, dit le Seigneur des armées, sans leur laisser ni gerbe ni racine.» Malachie, chap. iv, v. i.
Voici un scénario, sans doute pro\4soire et fragmentaire :
La terre doit périr lorsqu'il n'y aura plus un juste sur sa face.
i'' C. Les anges formés depuis la création de la terre sont formés des âmes pures qui montent au ciel dans la première jeunesse.
Nés tous deux le même jour, deux jeunes Anges [étaient destinés à être les gardiens de deux jeunes amants] étaient destinés sur la terre à être deux jeunes amants, leur mort prématurée les Et Dieux... quand ils voient préparer dans le ciel la perte du monde, ils volent vers le trône et demandent à ranimer les corps des deux amants pour sauver la terre et renoncent à leur immortalité pour l'intérêt du monde. Dieu v consent, les cieux se réjouissent. L'enfer en pousse un rugissement qui s'entend même dans les célestes demeures, comme le bruit lointain de nos canons.
2' C. Les deux anges ayant perdu le souvenir de leur forme céleste animent les corps de [un blanc] et [un blanc]. Ils tombent purs au milieu de la corruption générale de la terre. Lucifer prépare leur chute.
3. Dieu veut, à la prière du ciel entier, que l'enfer ne prenne aucune part à la perte ou au succès des deux anges. Il chasse l'enfer dont les portes se referment.
4.. Les anges succombent. Dieu décide la perte de l'univers, il fait cesser le mouvement et tout finit. Détails de la fin du monde.
5. Jugement dernier. Après que le ciel et la terre eurent disparu, [l'on ne vit] et la place même où ils étaient, l'enfer seul se voyait comme un gouffre au fond des espaces attendant les victimes, les âmes apparurent toutes dans l'espace, elles étaient rangées par temps, par familles, par peuples, et en un instant elles furent jugées, les unes tombèrent comme des masses de plomb, les autres montèrent comme de légères fumées et les temps finirent , et l'éternité [commença] continua pour le bonheur et les douleurs.
A quel point le jeune poète était convaincu de sa mission prophétique , la note suivante en témoigne :
Au milieu d'un récit effravant jeter comme le Dante... : Sages de tous les pays qui m'écoutez, c'est pour vous que la vérité brille dans mes chants mystérieux.
Mais, à cette heure si tendre de sa carrière poétique, Vigny ne poursuit pas bien loin ces sombres imaginations. Son deuxième chant 1 incite à quelques précisions qui le ramènent sur la terre :
2° Ch. La terre n'était pas usée ni dégradée, car les eaux l'avaient renouvelée plusieurs fois comme elles redonnent la vie à une immortelle, seulement nos deux mondes n'existaient plus et notre nouveau monde lui-même avait disparu, [les îles] du fond de l'Océan qui s'était retiré, et avait englouti nos empires, était né un autre monde, des îles heureuses qui semblaient s'être étendues, et qui elles-mêmes n'étaient que les montagnes des mondes jadis engloutis. Car qui sait depuis combien de temps l'eau qui se déplace toujours a commencé à couvrir les empires civilisés, et à découvrir des pays encore enfants. Ces mondes avaient été civilisés et étaient tombés dans la corruption qu'amène toujours le perfectionnement des sociétés, car jamais l'homme ne devait atteindre un résultat parfait.
Un souvenir de Dante [Enfer, chap. v, v. 82) semble se rattacher au fragment suivant :
Deux colombes de l'air, timides voyageuses. Fuyant d'un vol égal les plaines orageuses, Reviennent en jetant de longs et tendres cris Aux lieux de leur enfance, asiles favoris : Telles sans se quitter, les deux plaintives ombres S'envolèrent vers moi de leurs rivages sombres.
Le sombre drame apocalyptique suscite cependant quelques alexandrms isolés :
Enfin [lorsque le doigt de] l'Esprit se lève et l'immortel agneau
Pour la septième fois ouvrit le dernier sceau.
L'univers attendit sa dernière sentence
Et les mondes tremblants gardèrent le silence.
Le temps de leur silence' eut un aussi long cours
[Qu'en mettait] Que celui du Soleil [aux jours de sa splendeur]
dans ses glorieux jours A revenir trois fois dans les mêmes demeures, [Dans le temps où la terre] Quand la terre vivante avait encor des heures.
...Du vieil abîme alors ils surent les secrets... ...La Nuit et le Chaos, noirs ancêtres du monde... ... Et des peuples détruits qui s'étaient crus puissants L'on vit le vieux soleil pâlir...
NOTES ET ECLAIRCISSEMEîsTS. 317
D'une encre plus récente , le poète a ajouté des vers qui amorçaient d'autres intentions encore :
. . . Son corps a déserté l'àine
Comme un manteau vieilli qui s'éctappe en poussière.
i" C. Satan se réjouit de l'espoir de la fin du monde :
«Habitants immortels des éternelles flammes, Dieux tombés qui régnez sur les humaines âmes, Inventeurs des tourments qui rongez îes damnés, Ranimez à leurs maux tous les feux destinés. Levez vos bras puissants, ouvrez-leur tout l'abîme Que sa bouche s'apprête à recevoir le crime. [Je crois jouir déjà de leurs nouvelles pleurs] N'ai-je pas entendu déjà le bruit des pleurs? Sourions à ce jour, c'est le jour des douleurs. Nous alh'ons jusqu'ici mendier notre proie. . .
Un autre fragment a déjà été publié par M. Gregh (L« Lettres, 1906, p. 84.) :
On entendit un bruit épouvantable, immense
Depuis le point du ciel où l'Orient commence
Jusqu'au terme invisible où finit i'Occident
Du haut du Nord glacé jusques au Sud ardent.
Tout trembla pénétré d'une angoisse profonde
Dans l'épaisseur de l'ombre on vit passer un monde,
II tombait détaché [des astres de la] de la voûte des Cieux
Et malgré ses rayons. . .
Un autre «mystère», l'ayant occupé plus longtemps, laisse dans les papiers du poète des traces plus manifestes. C'est S AT AN ou Satan sauvé, dont Vigny parle à Victor Hugo dans sa lettre du 3 octobre 1823, dont Hugo demande encore des nouvelles le 28 avril i82 5 (?), quand Eloa est sorti depuis un an des presses de Firmm Didot. «Avez-vous terminé votre formidable Enjer?» interroge le futur poète de la Fin de Satan.
Vigny a écrit sur un de ses feuillets préparatoires : « relire le Caïn de Lord Byron»; et c'est bien, ici, la grande amertume révoltée dont témoignent d'assez importants fragments , malheureusement entremêlés et brouillés, mais que l'écriture permet de rapporter aux années 1819 à 1823. Cette dernière date est celle d'Eloa : de fait, bien des inten-
lions relatives à Satan ont été attribuées à ce dernier poème, tandis qu'un sujet plus suave absorbait une bonne part du talent du poèteofficier :
Des flammes de l'enfjr il parle à l'ange qu'il aime et qui l'écoute du ciel, peu à peu l'ange descend et tombe avec lui dans le gouffre éternel.
...puis on entendit des cris de désespoir et une voix terrible qui disait après un éclat de rire prolongé : ah! tu m'as cru, va, maudit, partage mes peines...
Les ailes de l'ange se ployèrent malgré lui et tombèrent des deux côtés de ses épaules blanches, comme engourdies ou mouillées.
Vigny a biffé un premier projet qui assignait à son ange, rédempteur de l'enfer et d'abord sa victime, une naissance moins émouvante que celle d'Eloa ; sans doute ne connaît-il pas encore la tradition d'une larme du Christ recueillie par un ange et conservée à la Sainte- Trinité de Vendôme.
Dieu avait fait un mouvement pour secourir un monde menacé de destruction, mais partout où va Dieu, il crée : à la place où son pied s'était posé, il naquit une ange.
Autant qu'on en peut juger par des notes jetées sans ordre — et souvent sur le même feuillet à différentes dates — , le poète laissait son ange pitoyable pénétrer dans le sombre domaine oii l'attirait la voix séductrice du Damné. «Elle était au milieu de l'enfer comme une lampe dans un caveau... Une lampe d'argent pend à la voûte et veille | ardente dans l'air froid du marbre où tout sommeille» : deux vers que le poète avait déjà complétés à propos du vif et solitaire battement du cœur de frère Laurent dans Roméo : ♦
Ainsi, durant les nuits, dans la nef sans flambeaux D'une église où se tait la poudre des tombeaux, Une lampe de fer pend à la voûte, et veille Ardente dans l'air froid du marbre où tout sommeille.
Deux autres allusions, assez imprévues, reliaient encore dans les ébauches le souvenir du drame shakespearien à ce projet de poème. L'ange tombée pouvait voir, parmi les hôtes des Enfers, «les suicides» toujours amoureux, en particulier les douloureux amants de Vé-
rone auxquels Dante n'aurait pas manque de songer dans son XIII' chant :