LES SUICIDES
Et [chérissait surtout] surtout elle aimait dans leur foule inquiète
Romeo qui passait près de sa Juliette.
Pâles tous deux , tous deux encor jeunes et beaux
Ils semblaient s'égarer parmi de vieux tombeaux.
Leur pas était égal et leurs deux mains glacées
Comme en un jour d'bymen restaient entrelacées.
Tout en cherctant la nuit de ces funèbres lieux,
Leurs yeux tristes et doux ne quittaient pas leurs yeux.
Leurs âmes s'unissaient dans la mort, et ravie
L'une puisait dans l'autre une seconde vie.
[Leurs discours éternels étaient]
[L'amour alimentait] Que d'amour nourrissait leurs propos éternels!
«Ah! disait Romeo, durant nos jours cruels
Nous nous sommes brisés sans ployer sous l'orage,
Rien n'a de ton amour affaibli le courage.
Tu n'as pas redouté la liqueur du sommeil.
Dans l'étemel exil que ton cœur soit pareil.»
L'oiseau placé sur l'arbre où repose son nid, gémit de ce que la nuit obscurcit la nature; bientôt il s'avance dans la partie la plus découverte du feuillaore, et fixant ses yeux sur l'aube naissante, il attend le soleil avec inquiétude, plein du désir de revoir ses petits et de remplir le soin pénible, mais si doux pour lui d'aller leur chercher de la nourriture : ainsi (Dante, Paraà.u'),
Au spectacle des pleurs vous mettez à la fois Vos regards et vos pleurs à l'ombre de vos doigts. [Quand soulevant le poids de sa tombe pesante] Et lorsque vous voyez la pâle Juliette. . .
Rapportant ailleurs , à la manière de Dante , une vision surnaturelle , le poète disait :
O vous à qui je raconte ces choses et qui m'écoutez la tête appuyée sur votre main blanche , sur cette main que j'ai si souvent couverte de baisers et arrosée
de larmes, ô ma sœur; que vous dirai-je encor? — ô ma bien-aimée ne
vous ai-je pas vue souvent, spectatrice mélancolique des jeux du Théâtre, fermer vos grands yeux qu'une scène de séparation ou que la mort de Romeo et de sa douce Juliette remplissait de larmes, de Juliette qui se levait de sa tombe pour promettre des jours heureux à celui qui avait dans ses veines le poison fatal. Quand vos yeux en pleurs se rouvraient, ils étaient saisis d'une
nouvelle impression en trouvant, au lieu des tombes effrayantes, la vue d'un palais magique ou la douce lueur de la lune à travers des tombeaux près des eaux, car nous aimons les choses qui parlent doucement de la mort et du mystère. C'était ainsi que Je voyais se succéder des scènes tumultueuses, et que après avoir fermé mes yeux [eff^rayés] attendris, je vis une autre scène en les rouvrant.
Ici la scène d'Èloa et de Satan, reproches de Satan.
Ces «reproches de Satan», on peut dire qu'ils tiennent la majeure partie des feuillets où Vigny esquissait son poème. En prose d'abord :
Ce n'est pas moi qui ai enfanté les choses basses des hommes. L'argile dont ton Dieu les créa, cet argile mort est une puissance qui s'élève entre lui et moi, c'est de là que sortent toutes les bassesses. Les crimes ne sont pas mon ouvrage, mais le premier et fort mouvement de l'âme qui fait les grandes actions et dont les hommes font des crimes à cause des besoins honteux de ce corps.
Les créatures sont toutes malheureuses. C'est donc [contre] le Créateur qui est coupable et justement révoltées contre lui elles doivent lui demander raison de leur misère. J'osai me mettre à leur tête et il a tenté de m'en punir, mais du fond de ma retraite enflammée, j'ai conservé sur elles le même empire. L'homme m'appartient plus qu'à lui et sans les lâches habitants du ciel qui forment sa cour on verrait qu'il a autant besoin de nous que nous de lui.
La source de la vie et du mouvement, c'est la flamme, et que suis-je sinon le roi des flammes? C'est donc moi qui règne sur la vie. Vois les êtres qu'on appelle des hommes : leur amour extrême, ils le sentent par le feu, leurs grandes douleurs, c'est encore par le feu, tout leur être ne peut sortir du cercle enflammé que j'ai tracé. Tu le vois donc, c'est moi qui suis puissant, qui donne la lumière si douce si ce n'est le feu? je règne sur le feu. Moimême, je suis une flamme puissante et [je vis en toi, sans que tu le saches].
— Lucifer, l'étoile du matin, a pris mon nom. C'est la plus belle de toutes.
Tu ne connaîtras pas la volupté des larmes. O si tu savais quels charmes renferme une douleur partagée, si tu savais combien il est doux de prêter son sein à des yeux qui viennent y répandre des pleurs, tu préférerais ces tourments dont le nom effraye tant dans ton séjour, à ses insipides joies, mes flammes brillantes à sa clarté sans ombre, et peut-être la pâleur de mon front aux roses de tes anges blonds. C'est peut-être un baiser de toi qui doit me donner ce bonheur vague qui me fuit au milieu de ma puissance, et fuit aussi les habitants du ciel. C'est là sans doute ce désir secret qui nourrit mon sein.
Qui t'a donné le droit de venir me sauver? qui t'a dit que mon bonheur n'était pas de faire le mal ? Je m'étais fait une joie du deuil et je trouvais une
grande allégresse dans le bruit des sanglots, mais depuis ta chute ici, je ne sais plus dire des paroles de désespoir qui redoublent les supplices.
Tel retomba l'archange maudit; il s'écria, sa tète noire cachée dans ses mains : O malheur, malheur, je ne puis supporter sa vue. O cruel, 6 implacable ennemi, tu me fis moins de mal quand tu me pénétras jusqu'au cœur des feux éternels de la foudre. O voile-toi, voile-toi, objet divin de mon adoration, que je puisse du moins élever vers toi mes veux déchus. Venez à leur secours, ô larmes, larmes que versent les hommes. Venez à moi, inondez du moins mes impuissantes paupières. Q.u'avais-je fait au ciel pour être tant puni? Toutes les misères réunies sur un seul! toutes, rien ne m'est épargné, et le malheur c'est moi! O comment est-il une chose que je ne puisse faire? Je croyais que le trône du ciel m'était seul inaccessible.
Et je suis... le seul infortuné dont on n'ait pas pitié.
Voici comment s'ébauchait la description des sombres royaumes :
Tout est sans ordre dans l'empire des âmes. Car leur incorruptible matière n'a pas besoin des coutumes conser\-atrices. Une foule immense vit et s'agite sur des nuages inégaux et sombres, que l'œiI le plus fort ne pourrait suivre jusqu'à leur horizon incommensurable. Sombre voûte de nuages où vivent les réprouvés comme si (sic) un vaste orage qui se répand sur l'Océan et se rapprochant de plus en plus semble toujours prêt à l'engloutir. Telle est la tente éternelle et orageuse qui recouvre les lieux de Ténèbres. De temps en temps des éclairs en jaillissent qui rappellent aux maudits les colères du Seigneur.
Mais au milieu de ces immenses régions est une sombre montagne dont le front est entouré de nuages plus noirs que ceux qui précèdent l'explosion du Vésuve. Là se retire invisible le prince du mal et de là sa vue perçante découvre tout ce qui se passe dans ses tristes royaumes.
Sur»d'immenses degrés est rangée, comme une terrible garde, l'armée des esprits rebelles et les mille millions d'archanges qui l'ont suivi. Ils volent sans cesse porter et rapporter ses ordres aux confins du chaos.
De l'immensité mouvante de cette foule s'élèvent sans cesse des gémissements et des soupirs déchirants. Tout ce qu'arrachent les angoisses du désespoir aux faibles hommes, leurs âmes le répètent dans l'éternité. Toutes les passions leur sont conserN'ées, seulement leur malheur est d'en voir le vide sans en perdre le désir et l'éternelle impuissance d'aller au delà de ces inépuisables souhaits leur donne une continuelle douleur.
Les Rois s'écrient : Où sont les peuples qui nous adoraient, etc. O du moins si nos ambitions étaient satisfaites. . . tout à coup les nuages sur lesquels est assis chacun d'eux s'élèvent, il voit tout s'agenouiller autour de lui, alors un grand ennui saisit son cœur, il s'écrie : O tout est à moi, que ferai-je, o Dieu, vous seul je le reconnais deviez être ma pensée, alors au nom de Dieu tout son empire s'évanouit autour de lui il retombe au dernier rang des
reprouves et reconuiicnce à désirer le trône et la gloire avec une éternelle ardeur. Les amants, etc.
Leurs sanglots s'élèvent, leurs dents frémissent, ils maudissent continuellement leur prince, mais s'il s'élève sur ses vastes ailes et qu'il vienne les visiter tout à coup, ou bien s'il apparaît au milieu de ses nuages orageux, ils regardent avec amour son front pâle et souÉFrant et, songeant qu'il est aussi condamné, oublient leur fureur pour ne plus songer qu'aux charmes avec lesquels il les a séduits. [(£i note ;) Ainsi naguères un conquérant qui se jouait de la vie des hommes était souvent maudit par ses soldats farouches, mais s'il passait au milieu d'eux entouré de flammes et de poussière ils jetaient des cris d'amour en admirant son air calme au milieu des dangers.] Seulement de toute part ils élèvent leurs bras comme des mendiants qui se disputent le pain de l'aumône, et s'écrient avec [une] anxiété [épouvantable] : ô Satan, ô Satan, n'est-il plus d'espérance? et lui, avec une douleur impérissable, répond en gémissant : il n'en est plus, ni pour vous ni pour moi.
Ces derniers détails témoignent d'une précoce lecture du Songe de Jean-PauL Ratisbonne a donné, dans le Journal d'un Poète, un fragment qui semble se rapporter aux mêmes intentions :
Ce sera l'enfer de la pensée. Les âmes immortelles se souviennent dans la solitude et la nuit. Elles n'ont pas la distraction et la joie d'agir. Le souvenir de la vie, le regret de. n'avoir pas saisi et fixé la jouissance qu'ils aimaient, là douleur de ne pouvoir comprendre l'éternité, problème auxquel ils sont attachés, étaient le supplice des âmes damnées et des anges déchus. La pensée éternelle est un feu dévorant; elle roule, elle vole, et son aile en vain parcourt l'univers, elle ne quitte pas l'âme qu'elle travaille, qu'elle laboure comme un champ trop fécond. En vain l'âme se débat contre elle; la lutte redouble la douleur. La pensée la poursuit, la dompte et la fait pousser de longs soupirs.
Suite des «reproches de Satan» :
C'est pour nous humilier qu'on nous attache au destin de cet être. Je crois que mon ennemi a voulu créer les hommes pour mieux montrer que le désespoir est son plaisir. L'homme est un assemblage risible de contradictions, grand et prompt dans ses pensées, petit et lent dans ses œuvres. Ces pensées dont il s'enorgueillit, il les perd aussitôt qu'il les a rencontrées, elles suivent des routes sans fin. Il est faible et tous les extrêmes le tuent, il est placé comme un point entre le ciel et nos demeures. Tantôt il invoque les esprits d'en haut, tantôt ceux d'en bas, il se croit assez fort pour me mépriser et je me ris tellement de lui que je l'ai fait céder aux discours d'un serpent. Cet animal rampant m'a [conquis] fait don de sa race entière; et cette race est si malheureuse qu'elle ne se plaît qu'au spectacle du malheur. Il croît qu'on souffre au-dessous de lui et qu'on est heureux au-dessus et ne sait pas tout ce qu'il y a de douleurs dans le ciel et de bonheurs en enfer. A ce mot de bonheur, ses douleurs recommencèrent, il se tut.
En tête de ce dernier projet de développement , Vigny a noté ceci : «Pensées à mettre non-seulement en vers, mais en poésie.» II est certain que de singulières difficultés d'expression, dans une langue peu rompue encore à la grande poésie mystique, s'opposaient à la parfaite mise en valeur de cette théologie désespérée. Quelques vers cependant ont suivi de près la pro\4soire ébauche :
Si je l'avais aimé, j'aurais pu le détruire Mais je le haïssais, j"ai préféré l'instruire.
... et tu vis Dans l'immobilité des êtres asservis.
Tu ne connaîtras pas la volupté des larmes... Ce que disent les Dieux n'est-il pas vrai toujours?
. . . l'amour.
Il serait plus que Dieu s'il était éternel; Mais un autre. . .
i[ D'autres sont à demi engagés encore dans la prose initiale :
^&ins honneurs! je mourais comme on meurt sur la terre
D'un désir éternel — vaste et cruel mystère.
O ! que j'eusse voulu de mon sein agité
Cliasser comme un poison mon immortalité! Mais j'ai créé mon séjour de bonheur, les flammes l'éclairent, et me donnent d'indicibles joies.
Libre de l'homme, je règne et cependant je l'admets au repos. S'il a fait quelques fautes que la matière ignoble lui arracha, on le menace de moi. Mais quelle est sa surprise lorsqu'il vient dans ce séjour de bonheur.
La douleur a ses feux et l'amour a ses flammes.
Les doléances ou les défis de Satan, d'ailleurs, se dégagent de ces ébauches, reprenant l'orgueilleux non serviam du Réprouvé miltonien :-
Vains honneurs! je mourais comme on meurt sur la terre
Des désirs étemels de l'âme solitaire.
O! que j'eusse voulu de mon sein agité
Chasser comme un poison mon immortalité!
Mais les [douleurs] ennuis d'un Dieu font éclore un miracle,
De la grande unité j'ai démenti l'oracle.
J'ai séparé mon front [de ceux] des fronts qui sont courbés.
Et la moitié des Cieux, au maître dérobés.
Et mes cieux insurgés. . .
[Roulant] [Rangés] Roulés en flots autour de ma grandeur rivale
Suivirent dans la nuit ma voix douce et royale.
(L'enfer créé.)
Auprès de moi volaient les anges mes pareils, Au cRaos ébloui [j'apportai] transportant mes soleils. Et fiers que leur visage abjurant ia contramte Pût sourire à mes yeux et regarder sans crainte. Dévoilés tout-à-coup, ils apparaissaient tels Qu'ils parurent depuis aux songes des mortels; C'était la fleur du ciel et des fils de lumière. La Gloire à l'œil brillant m'escorta la première. Jetant devant mes pas des feux purs et légers; Cet ange est le plus beau de mes beaux messagers, Et souvent je l'adresse à quelque âme blessée Où des autres désirs dort la flamme effacée; Là, comme un souffle pur envoyé du midi Passe dans un jardin sous l'hiver engourdi Et des molles odeurs ramène le cortège. Relève d'un baiser les roses sous la neige, Entr'ouvre les gazons, vole et pour peu d'instants Parfume l'air glacé d'un soupir du printemps; L'ange éveille des jours les traces effacées Pour cette âme agrandit les images passées Avant l'éternité lui crée un avenir.
Le lui montre au niveau du plus grand souvenir; Des débris de ses maux qui blessaient sa mémoire Lui fait un marchepied au trône de l'histoire. Lui peint l'homme et les temps des teintes de son cœur, Et du destin présent rend son esprit vainqueur. Après lui s'avançait la passion du trône, Cet esprit sur son front essayait ma couronne, Se vêtissait de pourpre et regardait les cieux En laissant éclater un rire ambitieux.
Il met dans les sentiers que suit une âme altière Des marches dont jamais on n'atteint la dernière. [H se joue] Ceux dont il a fixé les yeux toujours ouverts N'aperçoivent qu'un point dans ce vaste univers. Montent jusqu'au tombeau, fin de leurs destinées. En comptant derrière eux les têtes inclinées.
D'une plume impitoyable, Vigny a écrit, au bas de ce dernier feuillet : [mauvais, 18^9). 11 semble avoir considéré avec pliis d'mdulgence les fragments qui faisaient déjà son procès à une Création peu réussie par son auteur :
Sur ce globe imparfait, œuvre des sept journées.
De l'espoir au regret [promenant] balançant ses années
NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 32 j
L'homme en pleurant achève et commence son sort Et [souvent] son berceau souvent est le lit de sa mort. Ange, vous le savez, sa terre suspendue Entre son maître et moi partage l'étendue. Exemple solennel dont l'aspect nous fait voir Que son plus doux spectacle est dans le désespoir.
Telle est dans son orgueil l'œuvre des sept journées
[Cette créature] Et l'œuvre pour qui sont le temps et les années ,
[L'œuvre faible et vivante]
La séparation qu'elle appelle trépas.
Seuls chagrins dont le poids ne nous accable pas;
L'image du Seigneur... [à la terre est ravie] de la terre est tirée
Et ses grains de poussière ont en chacun leur vie.
[Chacun de vous a dit] Tous les anges disaient : l'esprit est-il puni ?
D'où vient qu'à la matière il passe réuni ?
Pourquoi traverse-t-il cette existence impure ?
Pourquoi la mort, la vie, et pourquoi la nature?
Moi seul j'ai répondu : la matière est la mort.
[Souffrir] Servir est notre loi, souffrir est notre sort
Et l'esprit immortel gémit et s'humilie,
A prier le très haut l'éternité le lie
Et sa douleur se voit par ce destin honteux.
Car quel bien manquerait à l'être bienheureux ?
Mais toujours insensible aux maux de l'existence.
Ignorant le trépas, ignorant la naissance
La matière muette égarait loin de nous
Ce noir et froid chaos dont nous étions jaloux. . .
Le maître a vu passer son esclave oubliée
Et pour qu'elle gémît à l'âme il l'a liée.
Un autre développement achevé — sinon parfait — concerne l'ennui du ciel et la monotonie humiliante contre laquelle proteste Satan :
Je savais murmurer des psaumes prophétiques; Couvrant mes longs cheveux des quatre ailes d'azur Et prosternant un front que je croyais impur, J'adorais sans amour, priais sans espérance; J'entrais au tabernacle avec indifférence. O quels ennuis profonds habitent dans les cieux! Toujours former des chœurs, des chœurs harmonieux, Toujours des harpes d'or résonnant dans la nue. Des encensoirs lancés vers la voûte inconnue:
Répéter constamment, par nous-mcme abusés,
Les hymnes d'un mortel à des Dieux imposés :
Les chants d'un Roi vaincu déplorant sa défaite.
Le cri d'un mendiant, les [soupirs, plaintes] d'un prophète.
Ou le cantique impur de l'épouse à l'époux.
Simple et vulgaire amour divinisé par nous;
Toujours se prosterner devant quelque mvstère
Toujours [prier] vanter des saints qui viennent de la terre;
Admirer ces mortels de nous avoir priés
Et chanter des vertus qu'ils trouvaient à nos pieds.
C'était trop demander pour nous avoir fait naître.
Rien ne me consola d'avoir su tout connaître.
Mes rayons devenaient à moi-même importuns,
Les louanges du ciel n'avaient plus de parfums...
L'(( Enfer créé» fut une diversion apportée à cette monotonie :
Ainsi les passions, mystérieux cortège, Descendirent fonder les cieux que je protège Et qui des profondeurs où les retient ma loi Balancent l'univers entre ton maître et moi.
La confidence de Satan à l'ange a été publiée par M. Grcgh dans Les Lettres de 1906 :
Je vais te révéler les étemels secrets. — Un mal universel accable la nature.
Une douleur profonde est dans la créature. Depuis le premier ange établi dans les cieux Jusqu'au dernier mortel trop petit pour nos yeux, Depuis le monde ancien dont l'anneau brille et roule Jusqu'au dernier soleil scintillant dans la foule, Tout se débat en vain dans la chaîne de fer Dont un seul a lié le ciel, l'homme et l'enfer. Chacun pleure en courbant une tête asservie. Un éternel soupir est la voix de la vie A laquelle répond dans l'âge illimité Le soupir éternel de l'immortalité.
Le Journal d'un Poète a donné, d'autre part, un développement poétique par où se complète la théologie de Satan :
La terre est malheureuse et gémit suspendue, Entre le Maître et moi partageant l'étendue.
Elle suit en pleurant un chemin douloureux. C'est l'éternel théâtre où nous luttons tous deux; Tous les vœux élevés à la voûte immortelle, Encens inaccepté, tombent en pleurs sur elle. II ne lui vient d'en haut que la foudre et l'horreur. Quand son Dieu lui parla, ce tut de sa fureur; Lui-même, tout heureux qu'il est et qu'il se nomme Je l'entendis gémir, devenu Fils de l'homme. Car rien n'est descendu sur ce monde odieux Qui ne fût teint de sang en retournant aux cieux!
La même source fournissait aussi un «chœur des réprouvés» qui semble, à la vérité, d'une date ultérieure :
Rendez-nous, rendez-nous nos faibles corps d'argile. Le cœur qui souffrit tant et tout l'être fragile; Frappez le corps, blessez le cœur, versez le sang. Et nous souffrirons moins qu'au séjour languissant Où l'âme en face d'elle est seule et délaissée; Car le malheur, c'est la pensée!
Contre cette âpreté véhémente, l'angélique visiteuse n'est défendue que par sa tendresse, qui remportera sur le mal la victoire suprême :
Eloa n'avait pas parlé depuis sa chute. Elle était restée immobile, posée dans l'ombre éternelle comme une pierre précieuse qui jette des rayons. La nuit était moins profonde depuis sa venue. Les Esprits passaient et repassaient près d'elle pour se voir entre eux à la lumière de sa beauté, et leur désespoir s'apaisait. Un pouvoir supérieur empêchait Satan de s'approcher d'elle. Il rôdait autour d'elle comme un loup autour d'une brebis enfermée dans une maison de verre. Le loup voit bien la lumière éclairer sa victime, mais il ne sait pas ce qui l'empêche d'y toucher. De temps en temps il poussait des imprécations et se réjouissait des malheurs de l'homme.
Chaque fois qu'il arrivait des damnés en enfer, Eloa pleurait. Un jour que ses larmes coulaient ainsi, l'ange maudit la regarde; il n'a plus de bonheur à faire le mal. Elle le voit, lui parle : il pleure. Eloa sourit et élève son doigt vers le ciel, geste que l'on n'ose jamais faire dans les enfers.
— Qu'as-tu ? dit Satan. Qu'arrive-t-il ? Tu souris !
— Entends-tu? entends-tu le bruit des mondes qui éclatent et tombent en poussière? Les temps sont finis. Tu es sauvé.
Elle le prend par la main, et les voûtes de l'enfer s'ouvrent pour les laisser passer.
ils voient en passant tous les mondes s'abîmer.
Dieu avait tout jugé du regard quand ils arrivèrent. Les anges étaient assis. Une place était vacante parmi eux : c'était la première.
Une voi.K ineffable prononça ces mots :
— Tu as été puni pendant le temps; tu as assez souffert, puisque tu fus l'ange du mal. Tu as aimé une fois : entre dans mon éternité. Le mal n existe plus.
Entre Satan et EloA , la communication poétique n'a jamais , peuton dire, été interrompue. II est probable qu'en 1822-1823 Vigny travaille, au hasard de l'inspiration, à ses deux «mystères» , et accroît le chifl're des vers qui pourront se rapporter à l'une ou à l'autre de ces mystiques épopées. Eloa, qui sera seule terminée , profite de maint développement attribué d'abord par le poète à Satan. Même matériellement , le manuscrit de cette œuvre est composé de feuillets assez difierents , plus ou moins jaunâtres, d'écriture plus ou moins penchée, de corrections plus ou moins abondantes : ce sont, en somme, des «cartons», en partie interchangeables, qui constituent une mme où s'alimente l'activité de Vigny. M. Louis Barthou, qui possède la plus grande partie de ce manuscrit, ne saurait être trop remercié pour la bonne grâce avec laquelle il nous a communiqué cet inestimable document, ainsi que d'autres reliques de Vigny.
Le poète a noté , en marge d'un de ses brouillons , le schéma de ce qu'eût pu être, complet, son grand poème métaphysique, Dt/ Cl EL A l'Enfer ; Degrés célestes — Eloa — l'ange créée — étonnements — l'esprit ténébreux —demandes — la nuit terrestre — malédiction — ennuis du ciel — l'enfer créé — bonheurs de l'enfer — séduction — chute. Et, à la dernière page du manuscrit, il a ïait, de ses vers, un compte qui ne cadre, ni avec la simple arithmétique , ni avec l'économie actuelle du poème :
Révélation 46
Naissance 280
Séduction 220
Chute 264
800 vers.
Une sorte de préambule (déjà publié par F. Grcgh) rattachait à l'inspiration prophétique ce «mystère» de l'Ange tombée qui dévoilait des événements inefl'ables; une indication du Journal inédit semble dater de Strasbourg (printemps 1823) ce fragment: