L'ILE DES AMANTS
SOMMAIBE.
I. Situation de l'Ile deç Amants (A'schaq), prèa de Cherche!. — II. Tit-I-Tia est une chapelle (koaba) desservie par le vieux Ben Toussef. — III. Le vieillard recutlUe le Jeune Hamed et l'introduit dans sa famille où il devient amoureux de sa flUe Ourida. — IT. Les jeunes gens sont séparés à l'époque de leur puberté. — y. Toussef fait connaître à Hamed que sa flUe est promise à Khellil, cheikh 4* la Métidja. — Y|. Désespoir du Jeune homme. — VU. KheliU arrive, avec la fantasia, pour épouser Ourida. — YIII. Hamed se décide à enlever, de nuit, cefle qu'il aime. — IX. Les amants prennent la fuite sur mer. — X. Ifaofrage sur Illot A'scbaq. — XI. Désespoir et bonheur. — XII. Le Jour parait, — on aperçoit sur 111e les amants qu'on vient joindre et qui stengloutisttat dans les flots ^ll s'embrassaot.
Lorsque, quittant Gherchel, un esquif diligent Vers le cap de Ténès trace un sillon d'argent, Le marinier peut voir, non loin de cette côte Où surgit tout-à-coup la falaise plus haute, Un rocher noir^ baigné par les flots écumants, Qui porte le doux nom de Vile de$ Amants,
Deux cœurs ont-ils trouvé des berceaux ou des tombes Sur un de ces écueils pleins de nids de colombes, — Ou bien, sur ces récifs qui hérissent les eaux, Ont-ils vécu, pareils à ces heureux oiseaux Dont Tamour n'a pas eu d'asile sur la terre... Chacun se le demande en ce lieu solitaire Qui semble ne pouvoir admettre un couple humain Que pour s'y reposer un jour spns lendemain,
Sur le coteau bronzé qui domine la grève
Du continent qu'Atlas, nébuleux comme un rêve,
Couronne, à l'horizon, de son royal bandeau
Semblant porter le poids du céleste fardeau, —
Surgit un toit bombé, cher aux fils du Prophète.
De ce dôme d'albâtre on distingue le faîte
A plus d'un quart de lieue au sud du noir rocher,
Et rarement la mer permet d'en approcher.*
Dans ce temple champêtre existait un brave homme,
Un Schériff, bon vieillard, que la légende nomme
Ben Yousspf, dont la foi, — bien naïve en son deuil,-
Veillait un marabout que rongeait au cercueil
Le ver du tombeau seul vivant dans cette couche.
On n'entrait dgii^s ces li0ttx qu'en laissant sa baboucho.
Un fanal dans la nuit, — un pavillon 1^ joui*, — A rheure de prier signalaient ce séjour.
L'odeur du basilic mouvant sa tête verte , En parfumait les murs par la fenêtre ouverte. Des jasmins entouraient, en tressant leurs rameaux. Cet asile où Youssef s'isolail de nos maux.
Ce n'est pas que, s'ornant d'une frange de lierre,
La porte du vieillard ne fût hospitalière.
Ou que, de son jardin, TArabe voyageur
Ne goûtât quelquefois les fruits et la fraîcheur.
De son puits maçonné, dont la forme rappelle
Par sa coupole en stuc un dôme de chapelle,
L'eau savoureuse et pure, abondante liqueur.
Versait moins de bienfaits que son généreux cœur.
Il nourrissait le pauvre et secourait la veuve;
Un jour, rfti orphelin vint recueillir la preuve
Que son âme, pareille aux lampes du saint lieu,
Veillait pour l'homme autant que par amouj- pour Dumj.
Un enfant dans les champs délaissé poui* qu'il lueuif^.
Une nuit Timplora, fut adopté sur l'heure;
Youssef calma sa faim, et de Toutre de lail
Où la blanche liqueur prend un goût aigi-eleL
^SS- II étancha la soif décolorant sa lèvre, Et donnant à ses yeux les ardeurs de la fièvre. Il fit renaître, au bain, ses membres abattus, — Déchirés dans sa marche aux feuilles des cactus. D'une pièce de peau repliée à chaque angle, Et qu'autour de la jambe en long cothurne sangl<* Une corde empruntée aux feuilles du palmier, Il recouvrit ses pieds, — l'habilla le premier Du gandoura rayé, tunique tricolore, Dont le diacre romain revêt la forme encore.
Héritier, tout-à-coup, de ce brillant lambeau Que le fils de Youssef, — jeune hôte du tombeau, Avait porté naguère aux jours de son enfance,— L'enfant qui, tout à l'heure était nu, sans défense. Se voyant protégé par l'ample vêtement.
Sourit de joie , au gré d'un naïf sentiment.
Un père aurait pu voir une larme reluire Dans les yeux de Youssef contemplant ce sourire..
A côté du saint lieu, — kiosque orné d'émail, —
Youssef avait son gîte à l'angle d'un bercail.
Ce toit prêtait asile à sa femme, à sa fille,
Et, — l'hiver, — accueillait, — lorsque le givre brille
Sur les moites toisons plus belles qu'aux chaleurs, —
Les blancs agneaux nourris moins d'herbes que de fleurs.
Hamed , qui de Zahra consultait la lumière , *
- 89 ~ Dut les conduire aux champs, les rendre à la chaumière. Ce fut sous cet abri d*un réduit innocent Qu'admis comme un enfant, le bel adolescent Conquit, par l'intérêt s'attachant à son âge, Du gourbi tout entier le tendre patronage.
Et la fille du saint, coiffant sa tête encor Du bonnet de velours garni de sequins d'or, — Front d'ange que du Un n'éclipsait pas le voile, — De son chaste regard fixa la double étoile Sur Hamed, éprouvant cet intime frisson Qui des fièvres d'amour est un vague soupçon.
L'aube ainsi voit trembler, quand le printemps l'arrose Deux gouttes d'eau du ciel sur le sein de la rose. Ces deux perles qu'anime un éclat emprunté Aux pétales de pourpre, à la fraîche clarté Souriant sur le front de la naissante aurore, Palpitent dans l'écrin où les recueillit Flore. Sur la fleur qu'en jouant le vent vient assaillir, Un instinct les rapproche et les fait tressaillir. S'aspirant d'un baiser comme les jeunes filles. Sans qu'un souffle nouveau carrosse les charmilles , Ces deux larmes qu'attire un réciproque aimant, Se mêlent — Tels deux cœurs s'unissent en s'airaant.
De ce trouble des sens, où l'amour se révèle.
Ourida ressentit l'électrique étincelle;
D'Hamed et de sa sœur les moindres mouvements
S'annonçant Tun à l'autre en doux frémissements,
Furent pour ces enfants longtemps la seule cause
Du mutuel bonheur qui nous métamorphose.
Aux flammes du foyer se contempler le soir;
Côte-à-côte au soleil sous Tolivier s'asseoir;
Sans s'avouer l'ardeur d'un feu que rien ne gaze,
Se regarder, muets, dans une longue extase...
Telle fut l'existence et la félicité
De ce couple amoureux, né pour l'adversité,
Jusqu'au jour où Youssef supputant les années
Aux feuilles des jasmins déjà trois fois fanées.
Depuis qu'Hamed vivait à sa famille uni, —
Et les étés d'avant semblant l'avoir bruni, —
Crut qu'il avait touché l'époque de la vie
Où la coutume sainte, en Orient suivie.
Veut qu'à son douzième an tout enfant d'Ismaël
Soit marqué pour l'Islam par un couteau cruel.
Ce fut aussi le temps où sa fille plus grande.
Jusqu'au bord de ses yeux s'entr ouvrant en amande ,
Sur ses traits fleurissants, plus beaux à son insu, Dut amener les plis d'un pudique tissu.
Ere fatale aux vœux de ces deux cœurs candides î Séparés pour jamais, — aux jours les plus splendides Ils apprirent, dès-lors, à préférer les nuits Où leur âme en secret rêvait à ses ennuis.
Hamed, hôte nouveau d'une triste cabane, Du milieu d'un marais arrachait une canne Qu'il perçait avec art de trous harmonieux, Ou couvrait de dessins, sculpteur ingénieux.
Pour tresser des chapeaux de formes sans pareilles, Mêler du drap bleu, rouge, au tissu des corbeilles. Il cueillait la verdure ouverte en éventail Qu'offrait le palmier-nain à son grossier travail. Il essayait ainsi de tromper sa torture En laissant ses brebis errer à l'aventure.
Au soir, les ramenant le long du littoral, Et portant comme un joug son bâton pastoral , Où ses mains s'enlaçaient, de tristesse flétries, 11 pleurait, accablé de sombres rêveries, Et le Schériff, au seuil du rustique réduit, Plus pensif chaque soir le voyait reconduit.
— « Hamed, lui dit-il donc, — une fois que plus sombre n rentrait au bercail, où s'épaississait l'ombre, —
« Quel chagrin te rend triste et grave à ton printemps ?
— « Les hommes ici-bas, sont-ils toujours contents?...
— « Non, mon fils; leurs désirs, leurs regrets, à tout âge ») Les troublent tour-à-tour, quand leur cœur n'est pas sage. » Mais toi, n'ayant rien vu qui ne s'offre à ta main, — M Passant qui n'a laissé rien d'impur au chemin, —
» Au sentier de ta vie, en chantant, marche vite ! » D'aucun Djinn malfaisant tu ne crains la poursuite, 9 Ni d'aucun ennemi ne redoutes l'abord.
-— » Parfois l'esquif, pourtant, échoue auprès du port..,
— » Oui! mais lorsqu'à son nid retourne l'allouette, » Elle n'imite pas les pleurs de la chouette.
— » Au rameau sec et mort que je sois comparé, )> Depuis que d'Ourida j'existe séparé ! »
— » Ahl pauvre enfant, — reprit à son tour triste et grave Le vieillard soupirant, — je dois rester esclave
^ 93 - '< De ma promesse à fithlill, cheikh de la Metidja. '> Â lui donner ma fille un serment m'obligea, » Bien avant qu'un lien, dont la force s'augmente, » N'eût à mon cœur sensible uni ton âme aimante. » Dieu veut qu'auprès de moi tu ne sois qu'à moitié » Le fils reconnaissant de ma tendre amitié. » Si, plus heureux, au gré de cette amitié tendre, » J'eusse été libre, Hamed fut devenu mon gendre. » Mon Ourida , peut-être , espérait ce bonheur. » Plus de félicité m'eut valu moins d'honneur ; » Car, par cette union complétant ma famille, » J'eusse en mon pauvre asile, en conservant ma fille, ') Retrouvé sur son cœur le fils que j'ai perdu... » Mais hélas! c'est à Khlill que son amour est dû. » Dieu que Vombre du soir et du matin adore, *' » Nous a fait ce destin , qu'avec toi je déplore.
> Mais, comme l'ombre aussi du matin et du soir,
> Le vieillard et l'enfant sauront, sans désespoir, » Adorer le décret de la bonté suprême...
Le jeune homme, à ces mots, crut sentir dans lui-même Une statue en marbre étrangère à son corps, Tant le saisit ce froid qui gèle au cœur les morts.
Immobile , il restait, seul, debout à la place Où Youssef s'éloignant Tavait laissé de glace. Brisé dans tout son être, il se dit : — « Vil rebut! » Tu n'as plus à porter tes pas vers aucun but!... » lîn faible souffle enfin s'exhala de sa bouche... Il était nuit, Tinstinct le mena vers sa couche, Et quand, dans sa cabane, il s'étendit sans bruit. Il pensa s'endormir pour l'éternelle nuit.
triste souvenir d'infortunes pareilles !
Comme un écho plaintif tu viens à mes oreilles
Rappeler les soupirs et les gémissements
Qu'étouffa mal mon cœur dans les mêmes tourments î
Je ne puis retrouver dans mon âme oppressée,
Pour un récit menteur le fil de ma pensée...
Ni, même, trace en moi de l'homme que je fus.
Je n'ai qu'un souvenir douloureux et confus.
Et ma poitrine exhale un funèbre murmure.
Comme un tombeau désert, — comme une creuse armure.
Tels que ces vétérans mutilés et perclus.
Rêvant souffrir encore aux membres qu'ils n'ont plus.
L'amant, sans espérance, — au mol d'amour, livide, —
Portant la main au cœur, trouve la place vide,
Et d'aucun sentiment n'a conscience,, au fond.
Si ce n'est de ce mal que les souvenirs font...
(k)mbien de tems Hamed, dans sa sombre apathie, Sembla-t-il endormir sa douleur amortie...?
Combien de tems Hamed , opprimé par le sort , Marcha-t-il, automate animé d'un ressort, Et, — dans ses mouvements, pareil à cette boule Jouet inerte et sourd, qui semble vivre et roule Au cercle habituel des choses dlci-bas, — Vécut-il sans instinct de vie ou de trépas?... Combien prit-il de tems pour savoir qu'on se dompte?... On rignore, et, du reste, on sait qu'il ne tint compte De ses jours ne flattant ses vœux d'aucun espoir. Et semblant au néant se plonger chaque soir.
Bientôt, pourtant, pareils à de longues années, Ils avaient sur son front peint des roses fanées, . Tandis qu'ils préparaient, pour ses malheurs futurs, Une âme en lui, pareille aux métaux les plus durs.
Un tumulte ébranlant la contrée aplanie
Le tira tout-à-coup de sa morne atonie.
Un spectacle inconnu vient frapper ses regards.
Des cavaliers nombreux, — couvrant leurs yeux hagards
De. l'ombrage arrondi qu'une haute coiffure
Répandait de ses bords sur leur sombre figure,
Et livrant pour jouet aux caprices des vents
Des dépouilles d'autruche en panaches mouvants, —
Accouraient, torturant leurs destriers numides;
Et ces chevaux, d'écume et de sang tout humides,
De brillantes couleurs et de clinquant parés,
Semblaient , dans leur essor, de flammes entourés.
L'escadron s'avançait comme un vaste incendie,
Aspect que lui prétait la poussière attiédie, —
Nuage soulevé par les pas du coursier
Où luisait par instant l'éclair vif de l'acier.
On eut dit une trombe allant tout mettre en poudre.
Promenant un orage et recelant la foudre.
Coup sur coup s'enflammait le salpêtre à Tentour,
D'une blanche vapeur voilant à l'œil du jour
La troupe répandant l'ardente odeur du soufre.
Et le bruit d'un volcan tonnant hors de son gouffre.
A son approche, — ainsi qu'au choc des tourbillons.
Dont le Simoun parfois désole les sillons.
Semant pour ruiner leurs espérances frêles
Aux verts tapis des champs les fauves sauterelles, ~
Le rustique habitant de ces cantons déserts,
Effrayé des bruits sourds troublant la paix des airs.
Fuyait, épouvanté du menaçant programme
D'un spectacle employant tels acteurs pour son drarao.
Mais les yeux qui fixaient le groupe sans effroi.
Voyaient s'en élancer sans trêve un palefroi
Précédant au galop la tribu toute entière, — [mmense essaim plus lent à fournir la carrière, — Et le guerrier, porté sur l'animal fougueux A cent pas en avant des frères belliqueux.
Saisissait son fusil d'un mouvement rapide, Mettait Tamorce en feu, tout-à-coup tournait bride. Et revenait charger son long tube fumant Au sein du corps armé qui marchait lentement. Et sans cesse lançait, de pareille vitesse.
Des coursiers remplaçant ceux revenant sans cesse. Tels étaient le cortège et la pompe du chef Venant pour épouser la fille de Youssef.
Aux bords où le Maroc dans TOcéan se baigne Ainsi le Moghrabin voit, sans que rien il craigne. Les flots se déchaîner hors du gouffre d'azur, — Tempête à grand fracas sous le ciel le plus pur. Les flots sont écumants, ils accourent, se dressent, Se brisent aux écueils, tonnent... et disparaissent: Et bientôt, en gagnant du terrain, leur retour Eclate, et de nouveau fuit, revient tour-à-tour.
Il venait, le vieux chef dont la barbe était grise. Rappeler au Schériff la foi jadis promise , Et peut-être, invité par le saint, prudemment. Afin qu'il enlevât la cause du tourment Où succombait Hamed, — son rival qu'il ignore.
Il venait déployer tout ce luxe sonore De coursiers que montaient, se penchant sur leurs cous. Ses vassaux, du mousquet mullipliant les coups, — Tout rébluuissement des blancs haïcks, des housses, Des yataghans d'argent scintillant par secousses, — Pour montrer, — front morose entouré par ces jeux,— Combien pour le Schériff était avantageux De concéder, — au prix d'une si belle fête.
Frappant d'autant d'éclat, la foule stupéfaite, — Sa fille, tendre objet, fraîche fleur, doux trésor, Ourida!... qu'il croyait bien payer par son or.
Dire qu'elle était belle, ou bien semblait jolie,
En suivant ce récit volontiers je l'oublie;
Car, fraîcheur virginale, œil d'azur, ne sont pas
Les liens de l'amour, s'ils en font les appâts.
Vainement, invités par leur puissante amorce,
Deux cœurs épris voudront s'enchaîner avec force;
Ils ne pourront former d'indissolubles nœuds
Si leur âme, au-dessus des doutes soupçonneux,
N'^st pas un astre pur, constant dans la tourmente.
Telle fut Ourida, la kabyle charmante!
Qu'elle ait eu des attraits, — que l'amour Tait rêvé, —
Qu'importe?... Elle eut un cœur; son trépas Ta prouvé.
VIIÏ.
Hamed, que du danger réveille l'importance, A repris intérêt aux soins de Texistence.
— « Eh quoi ! C'est donc demain qu'Ourida, que ma sœur
» Va suivre un inconnu , de sa main possesseur î
»» Il [faudra donc qu'un jour, comme aujourd'hui, je voie
»» Sur des coursiers pareils à ceux que nous envoie
H La plaine, nous troublant par un bruyant tournoi,
>> Venir ses fils... Ses filsl... fils d'un autre que moi î
» Ah ! dans un lâche ennui faut-il que je m'énerve î
» Quel affreux avenir le destin me réserve I
» Eh ! qui profitera de mon malheureux sort?
» Personnel... Le vieillard qui de son pays sort
•> Pour venir épouser la fille que j'adore,
» Étranger en ces lieux ne l'a point vue encore...
» Il ne peut donc l'aimer. Non I il ne l'aime pas.
» L'honneur seul d'un serment amène ici ses pas.
>> Ourida, quand vers elle en triomphant il marche,
•► Ne saurait, le voyant, quel est ce patriarche.
» Elle ne lui doit rien; rien à lui ne la joint...
» Elle ne peut l'aimer et ne l'aimera point!
•> Pour Youssef, sur sa fille il gémit, il soupire... •
>) Du lien qui l'enchaîne il déplore l'empire.
• A la soustraire au joug il dut souvent rêver
> Et craint l'instant prochain qui la doit enlever.
» Moi-même, en l'enlevant, ce n'est pas la lui prendre
n Quand il la perd ainsi, la cédant à son gendre!
» Si Youssef ne semblait à regret la donner,
♦> Je n'espérerais point qu'Allah dût pardonner
» A l'amour protégeant Ourida sans défense,
» Le crime d'affliger l'appui de mon enfance
> En ravissant l'objet qu'il eut gardé pour lui,
*» Et dont il m'eut privé, comme il fait aujourd'hui.
» Mais d'en sevrer sa vie il se maudit sans doute,
« Et, plus heureux, tout bas il bénira la roule
»> Que prendra notre fuite... Allons I vite en chemin!
•> Si je n'agis ce soir tout est perdu demain. »
Vers la chapelle alors sans témoins il s'élance. Seule, Ourida l'accueille et l'écoute en silence. Pour la première fois lui rarlait-il sans bruit ? Il faut le demander à la muette nuit.
Le fruit à qui zéphir disait : — « quitte ta branche I »» N'était rien que le cœur d'une fleur frêle et blanche, Lorsqu'en juin, aux soupirs sollicitant tout bas,
Sur l'arbre il répondait toujours ; -- <. Je ne veux pas. > Pareil au sein naissant dans sa prison de gaze, — Au lait, dans le foyer, surmontant Thumble vase,-^ Hors du calice frais qui le cachait d'abord , Le fruit gonfla sa forme et vint sourire au bord; Et secouant la tête au souffle de Taurore, En juillet il disait : — « Je ne veux pas encore. » Aujourd'hui Tété règne. Au zéphir amoureux La fleur s'effeuille autour du globe savoureux. Le moment est venu... La pomme rouge et mûre
Cède au premier effort du vent dans la ramure
Et la tendre Ourida, dans un pareil moment, S'abandonna de même aux bras de son amant.
Quel sentier prendront-ils pour assurer leur fuite ? Iront-ils vers les monts où l'active poursuite Se ralentit bientôt sur les penchants scabreux ? Mais les périls pour tous sont aussi là pour eux ! Avant le jour peut-être ils n'auraient point d'asile, Et le regard, glissant sur les pentes stériles. Les surprendrait aux bords des gouffres, suspendus Aux noirs buissons, pareils à deux chevreaux perdus..! Iront-ils vers la plaine où la course est plus prompte, Mais d'où, vers la chapelle, un si grand concours monte, Occupant le pays par des spahis, des cheicks, Comme sur un damier se place un jeu d'échecs...!
La mer, seule, à leurs vœux ouvre sa route inunense. Aujourd'hui, de ses flots démentant Finclémence, Elle berce au rivage un canot, vide esquif Qui, recevant le couple, exhale un son plaintif... -- « Dieu I garde notre fuite à travers Tonde obscure î » Tout rivage à nos yeux sera de bon augure ! » Dussions-nous des Chrétiens y subir le pouvoir, '» Nous serons plus heureux que libres sans nous voir î
Les voilà donc tous deux dans Tétroite nacelle,.
Et la mer, dont la vague au bordage étincelle,
L'emplorte loin du phare allumé par Youssef,
Plus vite qu'on n'y voit souvent venir la nef.
Les guerriers et la nuit, comme d'intelligence.
De l'entreprise aussi doublant l'heureuse chance, — •
Les uns dans les gazons, d'autres sous des rameaux, —
Ont laissé, comme au front des coursiers, des chameaux.
Le sommeil sur leurs yeux apesantir son voile;
Pas un regard sur terre, au ciel pas une étoile !
Le canot, dirigé d'une inhabile main.
Ne suit que la dérive en son fatal chemin.
Hamed, souvent, du haut de ces falaises vertes
Vit les écueils de l'anse; iî les connaît bien, certes!
Mais de les éviter il n'a pas le talent.
Pourtant il double encor plus d'un roc ruisselant. A rUot noir il vient... hélas! ne le remarque Qu'au choc dont le rocher brise en éclat sa barque. D'une main s'attachant aux pointes du récif, De l'autre il tire à lui, d'un effort convulsif, Sa compagne étouffant un cri contre sa bouche, Quand, d'un élan vainqueur, sur la roche il la couche. Elle l'embrasse, alors que son geste infernal Maudit l'étoile rouge animant le fanal.
C'en est fait 1 D'Hamed l'âme est en proie à l'idée
Que demain Ourida périra lapidée
— « Mon ami I ne dis rien 1 cher ami de mon cœur i « Ne maudis pas du ciel l'implacable rigueur I »
Vers l'horizon des flots se tourna le jeune homme. Et, — comme l'oranger montre sa blonde pomme, Globe d'or, au travers de son feuillage obscur, — Entre de bruns lambeaux, le firmament moins pur Fit voir la lune jaune, écartant un long crêpe, Et semblant ce fruit mûr qu'attaque en vain la guêpe. De cette lampe au roc s'éclairant tout entier, Serpentait sur les eaux un radieux sentier.
~ 104 - Par des chaînons d'argent réliant au ciel même Cet écueil où la mort planait humide et blême. C'était bien là le seuil de son éternité Pour le couple au trépas se sentant destiné....; Et les amants, certains de cette fin prochaine, Resserrèrent leurs bras formant une autre chaîne.
— « Hamed ! asseyons-nous sur ce sol glacial ,
» Puisque tel pour nous deux est le lit nuptial. •* Hamed sur le granit lavé par Tonde amèrc, — Comme un fils par instinct obéit à sa mère, — S'affaissa, comme tombe un marbre lourd et froid Sur la fosse où la mort nous creuse un lit étroit.
Mais lorsque dans les bras de la vierge chérie
Il se vit enlacé, sa morne rêverie
Fut changée en extase, à contempler ces yeux
Scintillant par éclairs comme Fétoîle aux cieux,
Et comme elle, allant perdre à la prochaine aurore
L'étincelle de vie, ainsi qu'un vain phosphore.
Il sentit son amour oubliant leurs tyrans.
Surgir du désespoir en transports délirans,
Et Vamante, épanchant tout son être en tendresses,
Lui disait, prodiguant ses plus vives caresses :
— « Cher ami de mon cœur ! Vois ! cet astre levé )r Nous donne le beau jour que nous avons rêvé...
)' Plus beau qu un songe encore!... ou que dans Tinsomnie
» Ne nous t'avait promis un amoureux génie. >» Ah I pourquoi si longtemps ai-je dû résister » A te suivre où j'apprends ce que c'est qu'exister ! »• bonheur! bonheur!
— » Mourir ainsi, c'est vivre " Plus qu'un siècle en une heure, et la mort doit s*en suivre ! "
Et cependant qu'au sein d'étroits embrassements Se mêlaient leurs soupirs, — les doux frémissements De la vague entourant par ses longs baisers l'île, Faisaient vibrer l'appui de leur bonheur fragile.
— « Entends quel frais murmure endormant la langueur, » La mer fait sur ces bords, cher ami de mon cœur !
— n Chère Ourida, mon âme en fuyant de ce monde » Ne fera surnager nul regret sur cette onde;
» Je t'aime, 6 mon amie! et tu m'auras aimé!
» — « bonheur! bonheur!
— » Ce dais sombre, animé » Par ces diamiants vifs qu'on nomme les étoiles, » A vu souvent nos pleurs se cacher sous ses voiles... » Sous ses rideaux d'azur, oh nous aurons joui » D'une heure au moins...
— Ami chéri de mon cœur !
— ». Oui î ». Moi seul à ta beauté j'aurai pu rendre hommage ! •> A tes traits adorés nulle étrangère image
/» N'aura pas eu non plus, chez ton amant, Thonneur ») De t'avoir éclipsée un seul jour!
— « bonheur!
Mais la mer aux contours de cette île enchantée Suspendait, en jouant, son écume argentée; La lune surplombait au bord de Toccident; Des paillettes d'un or de plus en plus ardent, Tremblaient sur l'onde, au gré d'une plus fraîche brise; Une teinte de pourpre animait l'ombre grise... Une splendeur baigna tout l'horizon marin, Annonçant aux amants l'aube d'un jour serein Qui, chassant une nuit de tant d'éclat suivie, Devait être pour eux le dernier de la vie.
La vie...! Oh, du bonheur espoir illimité!
Conscience de l'être et de la liberté !
Puissance d'obéir à l'amour, au génie.
De jeter son accord dans l'immense harmonie ! Admirable faisceau des plus fraîches couleurs! Arôme des parfums! Vie! bouquet de fleurs Qu'au réveil des mortels chaque soleil présente! A ces époux, fermant leur paupière pesante.
Faut-il que, ce malin, plus beau tu sois, exprès Pour te changer si vite en rameau de cyprès!
Us se dressent tous deux, comme si les appelle
Une voix leur venant du seuil de la chapelle.
Leurs regards plus perçants que les yeux du vautour,
Ont vu les cavaliers, la foule errer autour....
On les a découverts! Vingt barques vers la roche
S'avancent du rivage. Alors Hamed s'approche
D'un granit suspendu sur l'humide élément...
Sur son cœur Ourida se presse étroitement....
Il la couve d'un œil plein d'une rage intime,
Et d'un mouvement prompt se plonge dans l'abîme.
L'enfant qui l'enlaçait comme son seul appui.
Tombe, en suivant sa chute, et s'engouffre avec lui.
Un long cri part soudain de la légère flotte!
Le couple s'engloutit dans l'onde qui sanglotte.
Tel, des bords d'un torrent, l'arbre aux flots entraîné
Tombe, entouré du lierre à ses flancs enchaîné.
Les deux corps s'embrassant revinrent sur la plage De l'écueuil où, la veille, ils avaient fait naufrage. Dès-lors, le roc baigné par les flots écumants Fut connu sous le nom de Vile des Amants.
SIDI MOHAMMED BLIDI.
Légende de Blida. *
Un bédouin, tout blanc de poussière, Entre un jour, venant de Blida, Dans les murs d'Alger-la-Guerrière, Que, depuis, si mal on garda.
Sans mentir, je vous dirai comme A la gloire il marchait, hardi.
En arabe on nommait cet homme Ta Sidi Mohammed Blidi.
Élevé dans un monastère, Étranger aux soins d'ici-bas, Il daignait parcourir la terre, A nos lois ne s'enchaînant pas.
Quel impie aurait eu Taudace De blâmer ce saint applaudi !
Les échos chantaient sur sa trace — « Ya Sidi • Mohammed Blidi! >
H conduit tout le peuple en masse Au logis d'un cadi voleur, Et le pend, pour voir la grimace Que peut faire un vieil enjôleur. Par trois fois la corde fatale Casse et rend la vie au cadi , Chaque fois redisant, plus pâle :
— « Ya Sidi " Mohammed Blidi ! »
Une nuit, Blidi dont la canne Avait pomme en plomh aux deux bouts.
Près d'un brick allant en Toscane Rencontra l'oukil des habbous. * Il fuyait, portant sur l'épaule De douros un sac arrondi, Qu'il lâcha, criant sous la gaule :
— « Ya Sidi « Mohammed Blidi ! »
Un marchand de fruits et d'épices, Comme un Juif vendait à faux poids.
— « Mets un terme à tes injustices...
Dit le saint, lui prenant ses noix.
- no -
Il jeta de cette boutique Les pruneaux, le sucre candi Aux gamins chantant pour cantique :
— « Ya Sidi «• Mohammed Blidi î »>
Un aga que Tambre parfume
Joint le moine épluchant son froc.
Au Turc fier de son beau costume
La guenille est offerte en troc.
Dé points blancs le haillon fourmille....
— « Je le prends, car.... — dit Teffendi, » Des santons j'aime la famille....
« Ya Sidi « Mohammed Blidi! »
Du muphti la fille l'enflamme....
Dans la rue il atteint ses pas.
Son amour, méprisant tout blâme, De baisers couvre ses appas.
Nul secours, bien qu'à la mosquée Vienne un peuple en ce vendredi. *
— « Ah!... — disait la belle attaquée....
« Ya Sidi < Mohammed Blidi ! >»
11 dormait, repu de la dîme, Quand soudain il s'écrie : « Allah !
« Blida tombe au fond de Tabîme....!
Tout-à-coup la terre trembla....* La cité n'était plus qu'un gouffre Démasquant un lac attiédi Où flambait un volcan de soufre! Ya Sidi Mohammed Blidi.
Sa douleur vint sur ces ruines Exhaler son dernier soupir, Prédisant qu'aux tribus voisines Des Chrétiens accourraient s'unir.
Sur sa tombe un ramier roucoule Quand l'Iman annonce midi.
Prie au ciel pour qu'Alger ne croule, Ya Sidi Mohammed Blidi.