‹ Poèmes algériens et récits légendairesChapitre 36 sur 67 · LE TOMBEAU DE LA CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU DE LA CHRÉTIENNE

(Kobour Roumia).

SOMMAIRB.

I. Qémàaatmtat» de Ben CasielD, esdave en SsHS&e< — ' H. Un augiciea lui procurt sa délivrance, à la condition de faire une opération cabalistique, en Afrique^ au pied dv Tombeau de la Chrétienne. — IV' L'opératioB magique a lieu, un phénomène se prononce, et cesse par la taute de Ben Cassem. -^ Y. Le Pacha d'Alger fait démolir le tombeau dans l'espoir d'y trouver de Ter; ses ouvriers sont dispersés par de» moucherons.

«» Hélas! esclave aux champs d'un Andaloux cruel,

» Près du Guadalquivir, lassé, quand je me couche,

) Quel Arabe, en Afrique, a soin de mon haouche,

» Dont le vaste enclos couvre un coteau du Sahel?

» Toi dont l'ombre n'atteint rien qui ne m'appartienne,

» Ne te verrai-je plus, Tombeau de la Chrétienne!

" Sois maudit, marabout des rives du Chélif!

> Trompeur qui, m'en traînant à la guerre sacrée,

^ M'as fait voir près d'Oran ma tribu massacrée...!

)) Les Castillans vainqueurs m'ont amené captif. . )) Toi, dont Tombre n'atteint rien qui ne m'appartienne, » Ne te verrai-je plus, Tombeau de la Chrétienne!

» Peut-être mes enfants, près du lac Alloula,

» Qui sépare au midi mes champs d'avec la plaine,

n Vont m'attendre, et leur mère, en son haïck de laine

» Les remporte en disant : il n'est pas encor là !

H Toi dont l'ombre n'atteint rien qui ne m'appartienne,

M Ne te verrai-je plus, Tombeau de la Chrétienne.

n Esclave, si je laisse aux Espagnols maudits

w Ce corps, dont la douleur va détacher mon âme,

*} C'est pour l'éternité que l'enfer me réclame !

M Si je meurs dans mon douar... ah ! c'est le paradis !

« Toi dont l'ombre n'atteint rien qui ne m'appartienne,

^» Ne te verrai-je plus. Tombeau de la Chrétienne ! »

L'Hadjoute Ben Cassem, sous un nopal assis,

Au pays des Chrétiens gémissait sur sa vie

Loin des monts paternels aux travaux asservie,

Quand soudain à ses yeux, par les pleurs obscurcis,

Se présente un vieillard, imposant patriarche

Qui tient, -- comme on possède un objet plein d'appas,

Le poids d'un gros volume alourdissant sa marche, Et d'un bâton emprunte un appui pour ses pas. De sa ceinture pend Tétui d'or de sa plume, Et des talebs d'Espagne il porte le costume.

— »> Arabe, lui dit-il, réponds-moi, s'il te plaît!

♦» D'un tombeau de Chrétienne est-ce toi qui parlait? »> Dis ! de quelle tribu viens-tu ? — Je suis Hadjoute.

— » Hadjoute I... ah ! Tu connais, non loin d'Alger, sans doute, Le Kobour Roumia, cénotaphe orgueilleux De la belle Gava qui mourut en ces lieux ?

Florinde était d'abord le nom de cette dame Que séduisit un roi, plus beau de corps que d'âme. Appelé Rodéric, dernier prince des Goths.

Il avait rendu grand entre tous ses égaux, Le comte Julien, noble par maints faits d'armes, Et père de l'enfant dont il ternit les charmes. Pour laver l'affront fait à la virginité, Sur le monstre endormi dans son impunité.

Les tribus du Moghreb, qu'en fractions l'on scinde, Traversèrent les flots à la voix de Florinde, — Entraînèrent l'Arabe exaltant Mahomet, En Espagne où le vœu de tous les réclamait, Et vainquirent les Goths en bataille rangée.

La belle, regrettant d'être trop bien vengée En voyant le croissant s'élever sur la croix, Et le turban s'orner du. bandeau de ses rois,

- 12Ô ~ » S'exila pour toujours des bords de sa patrie »> Où, — d'un surnom ififânie à toate heure flétrie, »» Comme le vil rebut du Ut dé Rodéric, — »> Elle avait épousé le chef maure Tarik.

» Elle vit son navire échouer au rivage n OÙ de Tantique loi Cherchel garde Timage. * » Sur le haut du Sahel, à douze mille pas, » Au sépulcre on la mit. — Ne connaîtrats-tu pas » Son monument, nommé Tombeau de la C!hrétienne...1 » — Dieu! si je le connais! Que de fois à mes âk » J'ai montré sur sa porte un large crucifix ! »> Quelqu'arbre , quelqu'objet que son cône soutienne, » Je les décrirais tous, du faîte au piédestal. » Mon domaine entourait son bloc pyramidal, » Et son ombre n'atteint rien qui ne m'appartienne...!

— »> Aux bords ibériens que rien ne te retienne, » Irais-tu le revoir?.., embrasser tes enfants...?

— » D'espérer tant de joie, Allah tu me défends...!

» Pourquoi vous faire un jeu des regrets d'un esdave? » Insulter au vaincu n'est pas digne d'un brave !

— » Écoute! si tu veux, tes diaînes vont tomber. » Ne crains plus sous la verge ici de succomber.

» Tu reverrats tes fils, ton jeune enfant, ta femme! » Tu reverras l'Atlas, quand son somiKiet s'enflamme, » Brasier d'herbes en feu du Simoun attisé; » Mais par tant de bonheur ton coeur favorisé

« Voudra-t-il me payer le prix que je réclame?

— » Oui, tout I... hors ce qui touche au salut démon âme f

— » Dès ce soir, de tes fers prompt à te dégager, » Mon or va te fréter un vaisseau vers Alger.

» En Afrique, deux jours fête ta délivrance; » Mais donne le troisi^ooe à la reconnaissance ! » Au Kobour Roumia rends-toi seul, au matin, » Et brûle dans la flamme, à ses pieds, ce vélin. » D'observer ces leçons donne^môi la promesse I « M'en fais-tu le serment?... ta captivité cesse...! »>

Ben Cassem promet.

Il s'oblige, il jure Par la sépulture Du grand Mahomet] Le vieillard mystique Lui remet en main Un écrit magique Dans un parchemin.

Dès le lendemain, Libre de sa chaîne Il est en chemin.

La ville prochaine

- 12? - Le voit dans son port Monter un navire Poor voler an bord Où son ccBor aspire.

Bientôt le Sabel El son sarcophage Que voile on nuage, Se dressent au ciel.

On touche à la rive.

Vers la Métidja Ben Cassem déjà Se dirige, arrive Au lac AllouUa.

n voit son haouche , Il pleure, et sa bouche Glorifie Allah.

— « Mes fils, tous les douze, ») Venez!... Mon épouse...

» Enfin me voilai » Loin de ma montagne, » Aux camps, en Espagne, » Libre ou dans les fers, »> Pour revoir ma femme » Au Dieu de mon âme » Que de vœux offerts l > Et Zahra, ma fille,

- 123 -► » Fleur de la famille...

» Ciel ! qae ton œil brille !

» Viens sor mes genoux.

» Amis que j'embrasse, » Frères de ma race, »> Ici prenez place I » Réjouissons-nous ! »

Et durant deux jours, sous la tente,

Fuma le couscous embaumé;

Du café la liqueur brûlante

Noircit le vase parfumé;

Le tabac qu'au Rachna Ton cueille *

Ne cessa d'emplir de sa feuille

Le fourneau venu d'Orient

Que joint un long tuyau de pipe

Par où l'arôme se dissipe

Au gré du fumeur souriant, —

Et, prévenu par estafette,

Le Mezouar, pour cette fête,

Envoya comme de l'enfer,

Des nègres dansant en vrais diables,

Au bruit de tambours effroyables

Et de castagnettes en fer^

Mais enfin la troisième aurore Luit sur Ben Cassem, dont le cœur Depuis Taube se remémore L'ordre de son libérateur.

Il court auprès du mausolée S'acquitter d'un devoir sacré.

Le haut de la masse isolée Par le jour est déjà doré.

Sa base fuit sous la verdure Des buissons aux bras épineux, Des fenouils, des cyprès pieux; Ses flancs portant mainte figure , Maint symbole mystérieux, Dressent dans l'atmosphère pure Leur sommet aigu jusqu'aux cieux.

L'Arabe, sans tarder, allume Un feu sans lueur à ses pieds.

Bientôt sa pâle ardeur consume Du vieillard les secrets papiers.

Mais sur leur dernière parcelle , — Page en cendre, — lambeau noirci, À peine la rouge étincelle Meurt en serpentant, — que voici

- 125 ~ Des sequins, des douros, des piastres Qui, des fentes du monument Sortent, brillants comme des astres, Et Tenveloppent un moment.

Autour du sépulcre conique, Sans but, la trombe métallique Tourbillonne quelques instants.

Au bruit qu'elle fait aux oreilles, On dirait un essaim d^abeilles Fuyant de la rucbe au printans.

La masse de pierre sans cesse Suinte une humeur d'or, d'argent, En trois colonnes partageant Ce confus amas de richesse, Et poussant à travers les airs Vers l'Espagne, Rome et la France De louis, d'écus, un fleuve immense.

Tels viennent des lointains déserts Les oiseaux, quand l'été commence.

Ben Cassem voyant sur son front

Passer cet éclatant nuage,

Disait : « Si quelque vent d'orage

» Vient choquer ses flancs et les rompt,

» L'averse, sans que je la fuie,

» Sur mon dos peut bien fondre en pluie l

— 1:26 — »» A fuir je ne serai pas prompt. > Mais d'attendre cette tempête L'Hadjoute bien vite est lassé.

D'un projet qui lui vient en tête Avec bonheur il fait l'essai.

Otant son burnous qui le gêne, Il le lance comme un filet Sur le trésor qui s'envolait.

Le manteau retombant, entraine Dans sa chute quelques dollars , — Des boudjous mêlés de dinars; Et tandis que sa main s'empresse De poursuivre dans l'herbe épaisse Chaque douro qui lui sourit, Troublé par son effort cupide Le miracle, à son œil avide Cesse, et la source d'or tarît.

Ben Cassem peu prudent, mais du reste bon homme, Se vanta d'avoir fait ce miracle ! et la somme Qu'il fit voir, à Blida, comme un constant témoin, Persuada le fait au cafetier du coin. , Or, ce dernier, ainsi que parfois il se trouve

Dans les cités des Turcs, aux fondoucks, aux bazars, Et même ailleurs, — avis pour les bavards! — Était un espion, comme la fin le prouve.

Bruit d'or et de miracle ont un son cristallin Qui rend la plus sotte figure Attentive, avec Tair malin, Vers Tendroit d'où vient le murmure.

Par récho celui-ci du trône s'approcha, Car bientôt, sur ces monts les chaoux du Pacha Amènent des Biskris portant marteaux et pioches, Pour fouiller le sépulcre, y creuser jusqu'aux roches. Mais à peine le fer l'a frappé, que voilà Un spectre qui parait sur son faite!... — « Alloula! » Alloula!... — crie au lac, avec sa voie énorme, Le fantôme tout noir, d'une femme ayant forme...! « Mes trésors sont en proie! accours me secourir!... »' Etait-ce la Chrétienne, ainsi lugubre et laide,' Du haut du mausolée appelant à son aide?

On ne sait... mais des joncs alors on vit sortir Des moucherons armés d'une trompe acérée, Qui fondent par milliers sur la horde effarée De ces démolisseurs dont ils piquent le nez, — Éblouissent les yeux par leur nombre étonnés , Et d'un aigu murmure assourdissant l'oreille. Le vent du désert souffle et les aide à merveille. L'ouvrier a beau faire, il est, — tant fort soit-il, —

- 128 -• Vaincu, réduit à fuir, et jetant son outil, — Jusqu'au port de Cherchai , dans le champêtre asile Qu'on nomme Coléa, dans Blida cette ville Comptant moins de maisons que de pieds d'orangers, — Il s'en va racontant, jusqu'au milieu d'Alger,

Les prodiges épouvantables ,

Faits par les djinns ou par les diablei^,

Dont il est un des cent témoins;

Que des ^pes, des maringouins,

Des mouches au corps gigantesque,

L'ont piqué, chassé, tué presque...

Soudain s'élançant des roseaux

Comme d'aquatiques oiseaux I

— « Dites-nous, — demandait un voyageur d'Europe Sur tout objet nouveau posant son microscope, —

n Comment étaient-ils faits, ces insectes géants

» Qui vous piquaient le nez... dont vous pariez cém&'i

» Je prépare un rapport sur les pitres antiques

» Qu'ils sont venus défendre. Étaient-ils gros, étiques..?

» Comment gros?... —Gros? ma foi...! gros comme des poalet^

— » Voyez ces pauvres gens ! Ils ont vu des moustiques » Qui leur tombaient dessus plus gros que des boulets ! •> A ce récit Alger pâlit, se trouble et tremble. Frustré dans son espoir le divan se rassemble. L'Iman prédit aux cheiks, aux aghas accourus,

Quun Chrétien pourrait seul, comme autrefois Alcide Ravit les pommes d'or des filles d'Hespérus

Par l'effort d'un bras intrépide, Enlever les lingots s'envolant en boudjoux, Le iilon de sequins, la mine de bijoux

Du trésor de la pyramide, Depuis ce jour nommée en turc Maltapassy.

Cette histoire à Blida me fût contée ainsi.

HOMMAGE

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