ANNIE
Imité de Buriis.
La lune n'était point ternie , Le ciel était tout étoile ; Et moi, j'allai trouver Annie Dans les sillons d'orge et de blé.
Oh ! les sillons d'orge et de blé !
Le cœur de ma chère maîtress(> Etait étrangement troublé.
Je baisai le bout de sa tresse, Dans les sillons d'orge et de blé.
Oh! les sillons d'orge et de blé!
Que sa chevelure était fine !
Qu'un baiser est vite envolé ! Je la pressai sur ma poitrine , Dans les sillons d'orge et de blé.
Oh! les sillons d'orge et de blé!
Notre ivresse était infinie , Et nul de nous n'avait parlé...
Oh! la douce nuit, chère Annie, Dans les sillons d'orge et de blé!
Oh! les sillons d'orge et de blé!
XXVilî
SOURYA
HYMNE VEDIQUE.
Ta (lenieuro est au bord des océans antiques , Sourya ! Les grandes eaux lavent tes pieds mystiques.
Sur ta face divine et ton dos écumant L'abîme primitif ruisselle lentement.
Tes cheveux qui brûlaient au milieu des nuages , Parmi les rocs anciens déroulés sur les plages , Pendent en noirs limons, et la houle des mers
El los vents infinis gémissent an travers.
0 Sourya! prisonnier de l'ombre infranchissable ,
Tu sommeilles couché dans les replis du sable.
Une haleine terrible habite en tes poumons.
Elle trouble la neige errante aux flancs des monts;
Dans l'obscurité morne en grondant elle affaisse
Les astres submergés par la nuée épaisse ,
Et fait monter en chœur les soupirs et les voix
Qui roulent dans le sein vénérable des bois.
Ta demeure est au bord des océans antiques. Sourya! Les grandes eaux lavent tes pieds mystiques.
Elle vient , elle accourt , ceinte de lotus blancs , L'aurore aux belles mains, aux pieds étincelants; El tandis que, songeur, près des mers tu reposes,"
Kilo lii' au cliar bleu les irois génisses roses. Vois! les palmiers tUvins . les érables d' argent, Et les frais nymphéas sur l'eau vive nageant; La vallée où pour plaire entrelaçant leurs danses Tournent les Apsaras en rapides cadences, D'une nue onduleuse et molle enveloppés S'éveillent, de rosée et de flamme trempés. Pour franchir des sept cieux les larges intervalles, Attelle au timon d'or les sept fauves cavales; Secoue aux vents des mers un reste de langueur , Et lève-toi, Sourya, dans toute ta vigueur!
Ta demeure est au bord des océans antiques, Soury-a! les grandes eaux lavent tes pieds mystiques.
Mieux que l'oiseau géant qui tourne au fond des cieux,
Tu montes, ù guerrier, par bonds victorieux;
Tu roules comme un fleuve, o roi, source de l'Elre!
Le visible infini que ta splendeur pénètre,
En houles de lumière ardemment agité
Palpite de ta force et de ta majesté.
Dans l'air flambant, immense, oh! que ta route est belle
Pour arriver au bord de la nuit éternelle !
Quand ton char tombe et roule au bas du firmament,
Que l'horizon sublime ondule largement!
Adieu, Sourya. Ton corps lumineux vers Teau noire
S'incline, revêtu d'une robe de gloire;
L'abîme te salue et s'ouvre devant toi :
Descends sur le rivage et te couches, ô roi!
Ta demeure est au bord des océans antiques, Sourya! les grandes eaux lavent tes pieds mystiques.
"in
Guerrier resplendissant qui niarclies dans le cieî A travers l'étendue et le temps éternel; Toi qui verses au sein de la terre robuste Le fleuve fécondant de ta chaleur auguste , Et sièges vers midi sur les èrùlants sommets ; Roi du monde, entends-nous, et protège à jamais Les hommes au sang pur, les races pacifiques Qui le chantent au bord des océans antiques.
Si les chastes amours avec respect louées Eblouissent encor ta pensée et tes yeux, N'effleure point les plis de leurs robes nouées Garde la pureté de ton rêve pieux.
Ces blanches visions, ces vierges que tu crées Sont ta jeunesse en fleur épanouie au ciel I Verse à leurs pieds le flot de tes larmes sacrées , Brûle tous tes parfums sur leur mystique autel.
Mais si l'amer venin est entré dans tes veines, Pâle de volupté pleurée et de langueur, Tu chercheras en vain un remède à tes peines : L'angoisse du néant te remplira le cœur.
Ployé sous ton fardeau de honte et de misère ,
D'un exécrable mal ne vis pas consumé ;
Arrache de ton sein la mortelle vipère ,
Ou tais-toi , lâche , et meurs , meurs d'avoir trop aimé.
BHAGAVAT
POEME
Le grand fleuve , à travers les bois aux mille plantes , Vers le lac infini roulait ses ondes lentes , Majestueux, pareil au bleu lotus du ciel, Confondant toute voix en un chant éternel ; Cristal immaculé , plus pur et plus splendide Que l'innocent esprit de la vierge candide.
Les Suras bienheureux qui calment lesd oufeurs ^ Cygnes aux corps de neige , aux guirlandes de fleurs Gardaient le réservoir des âmes , le saint fleuve ,. La coupe de saphir où Bhagavat s'abreuve^ Aux pieds des jujubiers déplo-yés en arceaux, Trois sages méditaient^ assis dans les roseaux; Des larges nymphéas contemplant les calices ns goûtaient , absorbés , de muettes déliées. Sur les bambous prochains ^ accablés de sommeil ^ Les aras aux becs d'or luisaient en plein soleil , Sans daigner secouer, comme des étincelles, Les oiseaux qui mordaient la pourpre de leurs ailes. Revêtu d'un poil rude et noir, le roi des ours Au grondement sauvage , irritable toujours, Allait se nourrissant de miel et de bananes. Les singes oscillaient suspendus aux lianes.
Tapi dans riierbe. hiuiiide et sur soi repluyé, l.c tigre au ventre jaune, au souple dos rayé , Dormait; et par endroits, le long des vertes îles, Comme des troncs pesants flottaient les crocodiles. Parfois, un éléphant songeur, roi des forêts, Passait et se perdait dans les sentiers secrets. Vaste contemporain des races terminées , Triste, et se souvenant des antiques années^ L'inquiète gazelle , attentive à tout bruit, Venait, disparaissait comme le trait qui fuit ; Au-dessus des nopals bondissait l'antilope; Et sous les noirs taillis dont l'ombre l'enveloppe, L'œil dilaté, le corps nerveux et frémissant, L'immobile panthère humait leur jeune sang. Du sommet des palmiers pendaient les grands reptiles , Les couleuvres glissaient en spirales su'jtilcs;
ki sur ït's fleurs de pourpre et sur les lis d'argent Emplissant l'air d'un vol sonore et diligent, Dans la forêt touffue, aux longues échappées , Les abeilles vibraient, d'un rayon d'or frappées.
Telle, la vie immense, auguste, palpitait^ Rêvait, étincelait, soupirait et chantait; Tels, les germes éclos et les formes à naître Brisaient ou soulevaient le sein large de l'Etre. Mais, dans l'inaclion surhumaine plongés, Les Brahmanes muets et de longs jours chargés, Ensevelis vivants dans leurs songes austères , Et des roseaux du fleuve habitants solitaires, Las des vaines rumeurs de l'homme et des cités. En un monde inconnu puisaient leurs voluptés : î)es parts faites à tous choisissant la meilleure ,
Ils fixaient leur esprit sur Tàme iniéricuiv, Enfin, le jour, glissant sur la pente des cieux, D'un long regard de pourpre illumina leurs yeux ; Et, sous les jujubiers qu'un souffle pur balance , Chacun interrompit le mystique silence.
MAITREYA.
J'étais jeune et jouais dans le vallon natal , Au bord des bleus étangs et des lacs de cristal , Où les poules nageaient, où cygnes et sarcelles Faisaient étineeler les perles de leurs ailes; Dans les bois odorants, de lianes fleuris, Où sur l'écorce d'or chantaient les colibris. Et j'aperçus, semblable à l'aurore céleste, L'Apsaras aux doux yeux, gracieuse et modeste, Qui de loin s'avançait, foulant les gazons verts.
Ses pieds blancs résonnaient de mille anneaux couverls;
Sa voix harmonieuse était comme l'abeille
Qui murmure et s'enivre à ta coupe vermeille,
Belle rose! — et l'amour ondulait dans son sein.
Les bengalis charmés , la suivant par essaim ,
Allaient boire le miel de ses lèvres pourprées;
Ses longs cheveux, pareils à des lueurs dorées,
Ruisselaient mollement sur son cou délicat ;
Et moi, j'étais baigné de leur divin éclat!
Le souffle frais des bois, de ses deux seins de neige
Ecartait le tissu léger qui les protège;
D'invisibles oiseaux chantaient pleins de douceur,
Et toute sa beauté rayonnait dans mon cœur!
Je n'ai pas su le nom de l'Apsaras rapide.
Que ses pieds étaient blancs sur le gazon humide l
Et j'ai suivi longtemps, sans l'atteindre jamais,
La jeune illusion qu'en mes beaux jours j'aimais. 0 contemplation de l'essence des choses , Efface de mon cœur ces pieds , ces lèvres roses , Et ces tresses de flamme et ces yeux doux et noii's Qui troublent le repos des austères devoirs. Sous les figuiers divins, le lotus ù cent feuilles, Bienheureux Bhagavat, si jamais tu m'accueilles, Puissé-je, libre enfin de ce désir amer,
M'ensevelir en toi comme on plonge à la mer.
NARAUA,
Que de jours disparus! Toujours prompte à la tâche Durant la nuit , ma mère allait traire la vache : Le serpent de Kala la mordit en chemin. Ma pauvre mère, hélas! mourut le lendemain. Comme un enfant privé du seul être qui l'aime,
Moi, je me lamentais dans ma douleur suprême. De vallée en colline et de fleuve en forêts, Pâle, cheveux épars et gémissant, j'errais A travers les grands monts et les riches contrées, Les agrestes hameaux et les villes sacrées; Sous le soleil qui brûle et dévore , et souvent Poussant des cris d'angoisse emportés par le vent. Dans le bois redoutable ou sous l'aride nue Les chacals discordants saluaient ma venue, Et la plainte arrachée à mon cœur soucieux Eveillait la chouette aux cris injurieux. Venu pour y dormir dans ce lieu solitaire, Aux pieds d'un pippala je m'assis sur la terre; Et je vis une autre âme en mon âme , et mes yeux Voyaient croître sur l'onde un lotus merveilleux; El , du sein entrouvert de la fleur étiTuelle.
Soriaît une clarté qui m'allirait vers elle. Depuis, pareils aux flots se déroulant toujours, Dans cette vision j'ai consumé mes jours; Mais la source des pleurs n'est point tarie encore. Dans l'ombre de ma nuit ta clarté que j'adore Parfois s'est éclipsée, et son retour est lent , Des êtres et des dieux , ô le plus excellent ! Sous les figuiers divins , le lotus à cent feuilles . Bienheureux Khagavat, si jamais tu m'accueilles, Puissé-jo f délivré du souvenir amer, M'ensevelir efi toi. comme on plonge à la mer.
ANGIRA.
J'ai vécu, l'œil fixé sur la source de l'Etre,
Et j'ai laissé mourir mon cœur pour mieux connaîln
les sages m'ont parlé, sur l'antilope assis,
El j'ai tendu l'oreille aux augustes récits; Mais le doute toujours appesantit ma face , Et l'enseignement pur de mon esprit s'efface. Je suis très malheureux, mes frères, entre tous. Mon mal intérieur n'est pas connu de vous: Et si mes yeux parfois s'ouvrent à la lumière, Bientôt la nuit épaisse obscurcit ma paupière. Hélas! l'homme et la mer, les bois sont agités; Mais celui qui persiste en ses austérités, Celui qui, toujours plein de leur sublime image Dirige vers les dieux son immobile hommage , Ferme aux tentations de ce monde apparent, Voit luire Bhagavat dans son cœur transparent. Tout resplendit , cité , plaine , vallon , montagne ; Des nuages de fleurs rougissent la campagne ; Il écoute; ravi, les chœurs harmonieux
Des Kiunavas sacrés, des femmes aux beaux yeux. Et des flots de lumière enveloppent le monde. Le vain bonheur des sens s'écoule comme Tonde; Les voluptés d'hier reposent dans l'oubli; Rien qui dans le néant ne roule enseveli ; Rien qui puisse apaiser ta soif inexorable, 0 passion avide ^ ô doute insatiable, Si ce n'est le plus doux et le plus beau des dieux. Sans lui tout me consume et tout m'est odieux. Sous les figuiers divins , le lotus à cent feuilles » Bienheureux Bhagavat, si jamais tu m'accueilles,. Puissé-je, ô Bhagavat, chassant le doute amer, M'ensevelir en toi comme on plonge à la mer.
\insi dans les roseaux se lamentaient les sages.
Des pleurs trop contenus inondaient leurs visages; Et le fleuve gémit en réponse à leurs voix, Et la nuit formidable enveloppa les bois. Les oiseaux s'étaient tus , et sur les rameaux frêles Aux nids accoutumés se reployaient leurs ailes. Seuls, éveillés par l'ombre, en détours indolents, Les grands pythons rôdaient, dans l'herbe étincelants; Les panthères, par bonds musculeux et rapides, Dans l'épaisseur des bois chassaient les daims timides; Et sur le bord prochain, le tigre, se dressant, Poussait par intervalle un cri rauque et puissant, Mais le ciel , dénouant ses larges draperies , Faisait aux flots dorés un lit de pierreries , Et la lune , inclinant son urne à l'horizon , Epanchait ses lueurs d'opale au noir gazon. Les lotus entrouvraient sur les eaux murmurantes,
Plus larges dans la iiuil, leurs coupes transparenles; Larome des rosiers dans l'air pur dilaté Retombait plus chargé de molle volupté ; Et mille mouches d'or, d'azur et d'émerande , Etoilaient de leurs feux la mousse humide et chaude.
Les Brahmanes pleuraient en proie aux noirs ennuis.
Une plainte est au fond de la rumeur des nuits ,
Lamentation large et souffrance inconnue
Qui monte de la terre et roule dans la nue :
Soupir du globe errant dans l'éternel chemin ,
Mais effacé toujours par le soupir humain.
Sombre douleur de l'homme, ô voix triste et profonde.
Plus forte que les bruits innombrables du monde ,
Cri de l'âme, sanglot du cœur supplicié,
Qui t'entend sans frémir d'amour et de pitié ! Qui ne pleure sur toi , magnanime faiblesse ! Esprit qu'un aiguillon divin excite et blesse , Qui t'ignores toi-même et ne peux te saisir, Et sans borner jamais l'impossible désir, Durant l'humaine nuit qui jamais ne s'achève, N'embrasses l'Infmi qu'en un sublime rêve! 0 douloureux Esprit, dans l'espace emporté, Altéré de lumière, avide de beauté.
Qui retombes toujours de la hauteur divine Où tout être vivant cherche son origine , Et qui gémis, saisi de tristesse et d'effroi, 0 conquérant vaincu , qui ne pleure sur toi !
Et les sages pleuraient. Mais la blanche déesse, Ganga, sous l'onde assise, entendit leur détresse.
Dans la grotte de nacre, aux sables d'or semés. Mille femmes peignaient en anneaux parfumés Sa vierge chevelure, odorante et vermeille; Mais aux voix de la rive elle inclina l'oreille , Kt voilée à demi d'un bleuâtre éventail, Avec ses bracelets de perles et de corail , Son beau corps diaphane et frais , sa bouche rose Où le sourire ailé comme un oiseau se pose, Et ses cheveux divins de nymphéas ornés, Elle apparut et vit les sages prosternés.