LES BRAHMANES
Kaîlasa, Kaîlasa! moniagne, appui du ciel,
Des dieux supérieurs séjour spirituel ,
Centre du monde, abri des âmes innombrables,
Où les Kalahamsas chantent sur les érables ;
Kaîlasa, Kaîlasa! trône de l'incréé,
Que tu t'élances haut dans l'espace sacré I
Oh! qui pourrait monter sur tes degrés énormes,
Si ce n'est Bhagavat. le créateur des formes?
Nous qui vivons un jour et qui mourrons demain.
Hélas! nos pieds mortels s'useront en chemin;
Et sans doute épuisés de vaine lassitude ,
Nous tomberons, vaincus, sur la pente trop rude ,
Sans boire l'air vital qui baigne tes sommets;
Mais les yeux qui lunt vu ne t'oublieront jamais!
ÎA's urnes de l'aulel, qui fument d'encens pleines ^
Ont de moins doux parfums que tes vives haleines ;
Tes fleuves sont pareils aux pythons lumineux
Qui sur les palmiers verts enroulent leurs beaux nœuds ;
Ils glissent au détour de tes belles collines
En guirlandes d'argent, d'azur, de perles fines ;
Tes étangs de saphir, où croissent les lotus,
Luisent dans tes vallons d'un éclair revêtusr;
Une rouge vapeur à ton épaule ondoie
Comme un manteau de pourpre où le couchant flamboie.
Mille fleurs, sur ton sein, plus brillantes encor,
Au vent voluptueux livrent leurs tiges d'or,
Berçant dans leur calice, où le miel étincelle ,
Mille oiseaux dont la plume en diamants ruisselle.
Kailasa, Kaîlasa! soit que nos pieds hardis
Arlteignent la hauteur pure où tu resplendis;
Sôi( que le souffle huniaiu manquant à nos poitrine^"
Nous retombions morts sur tes larges racines ;
0 merveille du monde, ô demeure des dieux ,
Du visit)le univers monarque radieux ,
Sois béni ! Ta beauté, dans nos cœurs honorée ,
Fatiguera du temps l'éternelle durée.
Salut , route du ciel que vont fouler nos pas ;
Dans la vie ou la mort nous ne t'oublierons pas.
Ayant chanté le mont Kaîlasa, les Brahmanes Se baignèrent trois fois dans les eaux diaphanes. Ainsi purifiés des souillures du corps, Ils gravirent le mont, plus sages et plus forts. Les aurores naissaient^ et, semblables aux roses, S'effeuillaient aux soleils qui brûlent toutes choses ; Et les soleils voilaient leur flamme, et, tour à lour,
Du sein profond des nuits rejaillissait le jour.
Les Brahmanes montaient, pleins de force et de joie.
Déjà les kokilas, sur le bambou qui ploie ,
Et les paons et les coqs au plumage de feu
Annonçaient le séjour, l'inénarrable lieu.
D'où s'épanche sans cesse, en torrents de lumière,
La divine Mâyâ, l'illusion première.
Mille femmes au front d'ambre, aux longs cheveux noirs ,
Des flots aux frais baisers troublaient les bleus miroirs ;
Et du timbre argenté de leurs lèvres pourprées
Disaient en souriant les hymnes consacrées;
Et les Esprits nageaient dans l'air mystérieux ;
Et les doux Kinnaras, musi(;iens des dieux ,
Sur les flûtes d'ébène et les vinâs d'ivoire ,
Chantaient de Bhagaval l'inépuisable histoire.
LES KIN.NARAS.
1! était en principe, unique et virtuel, Sans forme et contenant l'univers éternel. lUen n'était hors de lui, l'abstraction suprême f 11 regardait sans voir et s'ignorait soi-même. Et soudain tu jaillis et tu l'enveloppas, Toi, la source infinie, et de ce qui n'est pas Et des choses qui sont! Toi par qui tout s'oublie, Meurt, renaît, disparaît, souffre et se multiplie , Mâyà! qui, dans ton sein invisible et béant, Contiens l'homme et les dieux, la vie et le néant!
La Terre était tombée au profond de l'abîme,
Et les Richis jetaient une plainte unanime ; Mais Bhagavat, semblable au lion irrité, Rugit dans la hauteur du ciel épouvanté. Le divin sanglier, mâle du sacrifice, L'œil rouge, et secouant son poil qui se hérisse, Tel qu'un noir tourbillon, un souffle impétueux, Traversant d'un seul bond les airs tumultueux, Favorable aux Richis dont la voix le supplie, Suivait à l'odorat la Terre ensevelie.
11 plongea sans tarder au fond des grandes eaux; Et l'Océan souffrit alors d'étranges maux, Et les flancs tout meurtris de la chute sacrée, Etendit les longs bras de l'onde déchirée, Poussant une clameur douloureuse et disant ; Seigneur! prends en pitié l'abîme agonisant! Mais Bhagavat nageait sous les flots sans rivage
Il vit, dans l'algue épaisse et les limons sauvages»
La Terre qui gisait et palpitait encor;
Et transfixant, du bout de ses défenses d'or.
L'univers échoué dans l'étendue humide,
11 remonta couvert d'une écume splendide.
Quand sur la nue assis, noir de colère, Indra,
Amassera la pluie et la déchaînera
Pour engloutir le monde et venger son offense ;
Le jeune Bhagavat, dans la fleur de l'enfance,
Qui, sous les açokas cherchant de frais abris,
Joùra dans la rosée avec les colibris,
Voulant sauver la Terre encor féconde et belle,
Soutiendra d'un seul doigt, comme une large ombrelle,
Sous les torrents du ciel qui rugiront en vain,
Durant sept jours entiers, l'Himalaya divin!
Le chef des Elépliants, brûlé par la lumière,
Vers midi se baignait dans la fraîche rivière ;
Et tout murmurant d'aise et lavé d'un flot pur,
Respirait des lotus les calices d'azur.
Un crocodile noir, troublant sa quiétude,
Le saisit tout à coup par son pied lourd et rude.
Seigneur! dit l'éléphant plein de crainte, entends-moi!
Seigneur des âmes, viens! Je vais mourir sans toi.
Bhagavat l'entendit, et d'un efl'ort facile
Brisa comme un roseau les dents du crocodile.
Aux chants des Kinnaras, de désirs consumés,
l.(S Bralimaïu's foulaient les gazons parfumés;
Et sur les bleus étangs et sous le vert feuillage,
Cherchant de Bhagavat la glorieuse image,
Ils virent, plein de grâce et plein de majesté,
Un Etre pur et beau comme un soleil d'été.
C'était le Dieu. Sa noire et lisse chevelure,
Ceinte de fleurs des bois et vierge de souillure,
Tombait divinement sur son dos radieux;
Le sourire animait le lotus de ses yeux ;
Et dans ses vêtemens jaunes comme la flamme,
Avec son large sein où s'anéantit l'âme.
Et ses bracelets d'or de joyaux enrichis,
Et ses ongles pourprés qu'adorent les Richis;
Son nombril merveilleux, centre unique des choses,
Ses lèvres de corail où fleurissent les roses.
Ses éventails de cygne et son parasol blanc ;
11 siégeait, plus sublime et plus étincelant
Qu'un nuage, unissant, dans leur splendeur commune,
L'éclair et l'arc-en-ciel, le soleil et la lune.
Tel était Bliagavat, visible à l'œil bumain.
Le nymphéa sacré s'agitait dans sa main.
Comme un mont d'émeraude aux brillantes racines,
Aux pics d'or, embellis de guirlandes divines,
Et portant pour ceinture à ses reins florissants
Des lacs et des vallons et des bois verdissants,
Des jardins diaprés et de limpides ondes;
Tel il siégeait. Son corps embrassait les trois mondes;
Et de sa propre gloire un pur rayonnement
Environnait son front majestueusement.
Bhagavaî, Bbagavat! Essence des Essences, Source de la beauté, fleuve des renaissances!
Lumière qui fait vi\Te et mourir à la fois! Us te virent, Seigneur, et restèrent sans voix. Comme l'herbe courbée au souffle de la plains Leur tête s'abaissa sous ta mystique haleine, Et leur cœur bondissant, dans leur sein dilaté, Comme un lion captif chercha la liberté. L'air vital, attiré par la chaleur divine, D'un insensible effort moula dans la poitrine, iît sous le crâne épais, â l'Esprit réuni, Se fraya le chemin qui mène à l'Infini. Ainsi que le soleil ami des hautes cimes, Tu souris, Bhagavat, à ces âmes sub!im;^s. Toi-même, ô dieu puissant, dispensateur des biens, Dénouas de l'Esprit les suprêmes liens; Et dans ton sein sans borne, océan de lumière, Ils s'unirent tous trois à l'essence première,
Le principe et la fin, erreur et vérité, Abîme de néant et de réalité Qu'enveloppe à jamais de sa flamme féconde L'invisible Mâyâ, créatrice du monde ; Espoir et souvenir, le rêve et la raison : L'unique, l'éternelle et sainte Illusion.
ni ES IR.E.
A A. I.AC,ArSSAI>E,
est un jour, une heure, où dans le chemin rude. Courbé sous le fardeau des ans multipliés , L'Esprit humain s'arrête, et pris de lassitude, Se retourne pensif vers les jours^ oubliés.
ir
Là vie à fatigué son attente inféconde ; ï)ésabusé du dieu qui ne doit point venir, Il sent renaître en lui la jeunesse du monde; Il écoute ta voix, à sacré souvenir î
Les astres qu'il aima, d'un rayon pacifique
Argentent dans la nuit les bois mystérieux,
Et la sainte montagne et la vallée antique
Où sous les noirs palmiers dormaient ses premiers diiux-
Il voit la terre libre, et les Verdeurs sauvages Flotter comnïe ufï encens sur les fleuves sacrés, Et les bleus océans, chantant sur leurs rivages, Vers l'inconnu divin rouler immesurés.
De la hauteur des monts, berceaux des races pures < Au munmire des tîoîs, au bruit des dômes verts, Il écoute grandir, vierge encor de souillures , La jeune llumanilé sur le jeune Univers.
Bienheureux! Il croyait ht tet're impérissable^ Il entendait parlerait pi'ochain firmament; 11 n'avait point taché sa robe irréprochable; Dans la beauté du monde il vivait fortement/
L'éclair qui fait aimer et ((ui nous illumine Le brûlait sans faiblir un siècle comme uti jour,* Et la foi coniiante et la candeur divine Veillaienl au saiicluaire 0(1 rayonnait l'amour.
Pourquoi s'est-il lassé des voluptés connues!* Pourquoi les vains labeurs et l'avenir tenté? Les vents ont épaissi là-haut les noires nues; Dans une heure d'orage ils ont tout emporté.
Oh! la tente au désert et sur les monts sublimes^ Les grandes visions sous les cèdres pensifs, Et la liberté vierge et ses cris magnanimes, Et le débordement des transports primitifs !
L'angoisse du désir vainement nous convie : Au livre originel qui lira désormais?
L'homme a perdu le sens des paroles de vie : L'esprit se tait, la lettre est morte désormais.
Nul iiécarlora plus vers les couchants mystiques La pourpre suspendue au devant de l'autel, Et n'entendi'a passer dans les vents prophétiques Les premiers entretiens de la terre et du ciel.
Les lumières d'en haut s'en vont diminuées, L'impénétrable nuit tombe déjà des cieux. L'astre du vieil Ormuzd est mort sous les nuées L'Orient s'est couché dans la cendre des dieux.
L'Esprit ne descend plus sur la race choisie : Il ne consacre plus les justes et les forts. Dans le sein desséché de l'immobile Asie Les soleils inféconds brûlent les germes morts.
Les Ascètes, assis dans les roseaux du fleuNOj Ecoutent murmurer le flot tardif el pur. Pleurez, conteniplateurs ; votre sagesse est veuve * Viçnou ne siège plus sur le lotus d'azur.
L'harmonieuse Hellas, vierge aux tresses dorées, A qui l'amour d'un monde a dressé des autels, Gît muette à jamais, au bord des nlers sacrées, Sur les membres divins de ses blancs Immortelsi
Plus de charbon ardent sur la lèvre-prophète^ A.donaï! les vents ont emporté ta voix ; Et le Nazaréen, pâle et baissant la tête, Pousse un cri de détresse une dernière fois.
f*igure aux blonds cheveux d'ombre el de paix vollêt^ Errante au bord des lacs sous ton nimbe de feu, Salut ! l'humanité, dans ta tombe scellée, 0 jeune Essénien, garde son dernier dieu.
Et l'Occident barbare est saisi de vertige. Les âmes sans vertu dorment d'un lourd sommeil, [•Comme des arbrisseaux, viciés dans leur tige, Qui n'ont verdi qu'un jour et n'ont vu qu'un soleil.
Et les sages couchés sous les secrets portiques, Regardent, possédant le calme souhaité, Les époques d'orage et les temps pacifiques Rouler d'un cours égal l'homme à l'Eternité.
Mais nous, nous consumés d'une impossible envie^ En proie au mal de croire et d'aimer sans retour, Répondez, jours nouveaux, nous rendrez-vous la vie ?" Dites, ô jours anciens, nous rendrez-nous l'amour?
Oti sont nos lyres d^or d'hyacinthe fleuries,
Et l'hymne aux dieux heureux et les vierges en chœur,
Eleusis et Délos, les jeunes Théories,
Et les poèmes saints qui jaillissaient du cœur?
Où sont les dieux promis, les formes idéales, Les grands cultes de pourpre et de gloire vêtus, Et dans les cieux ouvrant ses ailes triomphales \/.\ blanche ascension des sereines vertus ?
Les Muses, ù pas lents, mendiantes divines, S'en vont par les cités en proie au rire amer. Ah! c'est assez saigner sous le bandeau d'épines, Et pousser un sanglot sans fin comme la mer.
Oui! le mal éternel est dans sa plénitude! L'air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés. Salut, oubli du monde et de la multitude; Reprends-nous, ô Nature, entre tes bras sacrés!
Dans ta chlamyde d'or, aube mystérieuse. Eveille un chant d'amour au fond des bois épais ; Déroule encor. Soleil, la robe glorieuse. Montagne, ouvre ton sein plein d'arôme et de paix!
Soupirs majestueux des ondes apaisées, Murmurez plus profonds en nos cœurs soucieux ; Répandez, ô forêts, vos urnes de rosées ; Ruisselle en nous, silence étincelanl des cieux!
Consolez-nous enfin des espérances vaines :
La route infructueuse a blessé nos pieds nus.
Du sommet des grands caps, loin des rumeurs humaines,
0 vents! emportez-nous vers les dieux inconnus.
Mais si rien ne répond dans l'immense étendue Que le stérile écho de l'éternel désir, A.dieu, déserts où l'âme ouvre une aile éperdue ! Adieu, songe sublime, impossible à saisir!
Et loi, divine mort, où tout rentre et s'efface, Accueille tes enfants dans ton sein étoile ; Affranchis-nous du temps, du nombre et de l'espace, Et rends-nous le repos que la vie a troublé.