‹ Poèmes aristophanesquesChapitre 54 sur 62 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

POUR LE « PAYS DU MUFLE

En écrivant ces lignes inutiles en tête d'un livre qui n'a pas besoin d'être recommandé aux lettrés, et auquel ne comprendront rien les ignorants et les imbéciles, je n'ai voulu que répondre au sentiment d'affection trop modeste qui me les demandait, que donner à Laurent Tailhade une preuve d'amitié constante, d'estime littéraire absolue. Le souffle me manque, d'ailleurs, pour suivre, dans leur vol, là où elles vont frapper même au travers de mes sympathies personnelles, les flèches de sa verve éperdument acérée^ et je ne me donnerai pas le ridicule d'avoir un avis sur la forme poétique qu'il a menée, en grand artiste, à sa perfection.

Les poètes d'une génération sont les plus mal venus à juger ceux de la génération qui les suit. A tout ce qui paraît démodé dans ceux qui nous ont précédés, nous

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pouvons deviner l'impression qu'ont de nous ceux qui nous suivent. C'est que la lang-ue poétique n'est pas une terre égale dont chacun défriche, à son tour, un carré : c'est un ileuve dont le cours nous emporte et qui, d'un point à un autre, ne reflète ni les mêmes rives, ni le même ciel. Nous n'avons donc aucun élément pour apprécier dans sa justesse la vision de ceux qui y voguent en aval ou en amont de nous. D'un bout du siècle à l'autre, les poètes ne se peuvent pas plus comprendre que des gens ne parlant pas le même idiome.

Nous qui avons fait des vers, nous sommes donc tenus à une extrême réserve vis-à-vis de ceux qui en font maintenant. Mais, si nous ne pouvons blâmer ce qui nous en échappe, ce qui tient à une évolution de la forme vers un progrès ou vers une décadence — qui oserait bien dire lequel les deux? — il nous faut largement, cordialement, fraternellement goûter le charme de tout ce qui nous y séduit. Dans Laurent Tailhade, ce qui m'enchante, au delà de toute expression, c'est la musique et le parfum de latinité qui, dans les impressions les plus modernes, affirme en lui la race : musique et latinité de psaumes quelquefois, si. vous voulez, mais dans lesquels Virgile se rencontre avec saint Grégoire. Il n'est pas d'écrivain vraiment français qui n'ait ce sang latin dans les veines, fait de paganisme et de liturgie. Tous ceux qui ne l'ont pas sont des barbares et rien de plus. Au même degré Villon et Théophile Gautier sont de la grande famille.

Puisqu'il est convenu qu'on est toujours fils de quelqu'un, ceux-là sont les aïeux que je vois à Laurent Tail-

hade, et comme, en art surtout, le temps est une fiction, il est à la même distance, comme lang"ue poétique, de l'un et de l'autre. De Gautier il a l'impeccabilité souveraine; de Villon l'emportement lyrique et l'abondance cadencée du verbe. Son vers passe du frémissement de la lyre au claquement du fouet. Mais le poète, — pour qu'il existe, — et celui-ci est un des plus vivants que je sache — est avant tout lui-même. L'originalité de Tailhade, pour qui ce volume sera un peu ce qu'est les Châtiments dans l'œuvre lyrique de Victor Hugo, — car, qu'il le veuille ou non, comme nous tous, il en procède — c'est une acuité d'ironie qui ne me semble jamais avoir été atteinte avant lui. Si le grand Flaubert avait vécu, il eût appris par cœur ces Qaatorzains d'été^ où Bouvard et Pécuchet sont plus cruellement déchirés de lanières que Mathô lui-même à la dernière page de Salammbô. Autant de quatorzains, autant de petits chefs-d'œuvre. S'il fallait faire un choix, parmi ces fleurs délicieusement empoisonnées de haine, c'est à Sur champ d'or que je donnerais le prix.

Au point de vue de la pureté virginaleraent marmoréenne de la langue, de l'excellence du métier, du merveilleux sertissage des rimes, — car Laurent Tailhade est un incomparable joaillier, — les ballades qui précèdent les quatorzains sont parmi les plus parfaites que j'ai vues écrites, et dans le sentiment le plus raffiné d'un rythme essentiellement français. Elles sont d'ailleurs d'une gaieté également féroce avec le cinglement en plus à l'oreille, des assonances répétées. Je n'en veux signa-

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ier aucune. Dans toutes, le rire déchire la lèvre. On n'a jamais rien écrit de moins bon enfant. Autant de sang* que de fiel, cependant, dans ces indignations, et il semble que, de ce style sans pitié qui déchire un peu à l'aventure peut-être, le poète se soit lui-même souvent égratigné.

Oui pourrait dire, en effet, jusqu'où va l'ironie de Laurent Tailhade? Peut-être quelquefois jusqu'à la parodie d'une école qui s'enorgueillit justement de ce vrai et beau poète. Pourquoi pas, ^msq\iejda.nsVirffofellatrix, lui-même s'est hautement raillé, imitant une de ces pièces d'inspiration catholique où se complaît souvent sa latinité dans les fumées d'encens que traverse une lumière de vitrail. On peut tout redouter de cet héroïque pincesans-rire. Mais quel lettré sincère ne pardonnerait beaucoup à ce merveilleux artiste, à ce vrai poète de notre race, dont les vers solides et de pur métal, à la fois sonore et précieux, sonneront bien longtemps après que se seront éteintes les justes colères qu'ils auront soulevées.

ARMAJÎD SII^VESTRE.

98 février i8qi.

APi'K.NOlCS 177

A LAURENT TAïLHADE

Le temps vient, mon Laurent, dont la main nous outrage Blanchissant no? cheveux et ridant notre front : JVos meilleurs Jours sont morts et les pires suivront Qui nous feront ployer comme un souffle d'orage.

Sans riencraindre du Temps, des jours et de leur âge Les poètes ailiers en conjurent V affront : Tant que sur les sommets des lauriers verdiront^ D'aimer et de chanter ils auront le courage !

Nous sommes de ceux-là dont le cœur n'est tenté

Que par l'âpre désir de V immortalité ,

Qui, plus haut que la vie, ont mis leur destinée.

Ami, je t'ai montré le premier le chemin; Marchons-y côte à côte et la main dans la main. De nos rêves en fleur la tête couronnée !

ARMAND SILYESTRE.

LAURENT TAILHADE

L'éclat mystérieux des roses et du sang.

Grâce à une fortune que je regrettais jusqu'alors et qui me semble aujourd'hui évidemment providentielle, je ne connais M. Laurent Tailhade que par ses livres et je n'eus jamais l'heur d'ouïr, autrement que colligées par M. Jules Huret, ses âpres et sardoniques conversations. Il m'advint bien de l'entrevoir d'assez loin, quelques jours avant un banquet désormais historique où, pour quelques quarts d'heure, les poètes et les artistes les plus dissemblables par l'âg-e et le talent auxquels s'étaient joints des notabilités parlementaires, des critiques et même plusieurs membres du Jockey-Club, conspirèrent à saluer Jean Moréas prince de la Jeunesse et à illustrer ses épaules d'une pourpre que plus tard ; presque tous prétendirent, à tort sans doute, usurpée et dérisoire. Malgré la correction parfaitement moderne

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de son costume, M. Laurent Tailhade m'apparut ainsi qu'un chevalier de Malte, et, selon les jeux divers de la lumière et de l'ombre, je le vis tour à tour sous la robe et le manteau noir ou dans la cotte d'armes rouge étoilée sur le côté g-auche de la croix blanche à huit pointes : c'était le seul appareil qui convînt nécessairement à sa physionomie sacerdotale et militaire, où la lèvre par instants crispée décelait plus d'amertume et de désillusions que de mansuétude et de charité. A part cette impression très brève, mais très impérieuse, je crois toul à fait sauve l'intégrité de ma conscience esthétique, e1 que je pourrai parler de Vitraux avec autant de sangfroid que s'il s'agissait de VIliade ou du Ramayana,\ et à part M. Edmond de Concourt les écrivains de l'an 1891 ne sont point suspects de complaisances ni de griefs particuliers envers Homère et Valmiki. ^

Pour éviter à ceux qui seraient d'un autre avis le désagrément de lire plus outre, il semble honnête d€ déclarer, dès l'abord et sans ambages, que, parmi les poètes qui s'épanouirent depuis dix ans, M. Laureni Tailhade est l'un des plus parfaits et des plus originaux. On admet assez couramment, au point que a soit presque parole évan-i^élique, que la moins douét des brutes peut, avec qucique application, apprendre et trois mois à faire de beaux vers, selon la formule dit( parnassienne. Que de pareils axiomes soient reçus sau; inventaire et avec une joie orgueilleuse par la tourbt des chroniqueurs, qui insinuent ainsi mépriser let Camènes comme de simples filles de carrefour vraimen

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trop dociles et avilies^ il serait malséant de s'en étonner. 3Iais des esprits plus judicieux commettent depuis quelques années la même méprise. Sous prétexte que certains gorilles assez adroits imitèrent avec une sorte de succès les procédés apparents de Leconte de Lisle,par exemple, ou de J.-M. de Heredia, on déclare volontiers le prototype égal à sa déformation grossière, c'est-à-dire moins que rien, et on laisse entendre que les mauvaises rimes, les fautes de français et le manque de tenue sont le signe infaillible du génie. Corbière dut à cela d'être promu grand homme, parce que, selon les besoins du moment, il faisait de nuit un monosyllabe ou un dissyllabe et pour quelques autres gentillesses, mais point du tout à cause de sa robuste truculence et de son extravagante fantaisie. Et dès lors d'autres gorilles l'ont parodié non sans bonheur, comme les plus tard venus des bandes simiesques grimacent maintenant selon le rhythme du vers libre, sans parvenir à déshonorer aux yeux des juges de bonne foi les poètes excellents en leur genre qui inaugurèrent cette technique. Cette manière de digression n'était point inutile : il est bon de s'entendre sur les mots, et j'aurais craint qu'aux oreilles de plusieurs parfait ne sonnât que comme une injure. Dans Vitraux, M. Laurent Tailhade se montre pleinement maître de son vers : il s'est affranchi des quelques entraves qui l'embarrassaient un peu autrefois ; on pouvait reprocher à ses rythmes quelque chose de rigide et de figé, et ils ont acquis toute la souplesse et la fluidité désirables. Cette volonté de briser

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le vers, évidente dans tout le volume, se manifeste d'une manière tout à fait significative en deux poèmes repris du Jardin des Rêues : Orante {Inniipta Virgo) et Funerei flores. Voici pour les débuts de cette dernière pièce les versions successives :

Les citronniers frileux penchent leurs feuilles blêmes Et leurs parfums arners s'exhalent lourds d'ennui; Dans les jardins fleuris de pâles chrysanthèmes, Pour la dernière fois le bon soleil a lui.

{Le Jardin des Rêves.)

Les nostalf^iques citronniers aux feuilles blêmes S'étiolent et leurs parfums, avec ennui, Meurent dans le jardin peuplé de chrysanthèmes. Pour la dernière fois le soleil tiède a lui.

{Vitraux.)

Il se pourrait que les amateurs d'à peu près trouvassent un tel travail de retouche patiente et sûre indig-ne d'un poète qui se respecte. J'y vois, au contraire, une conscience d'art que les maîtres de jadis, ceux de l'Antiquité et de la Renaissance, eussent considérée comme naturelle et élémentaire.

Aussi bien M. Laurent Tailhade est-il de leur lignée, plus que personne; et M.Alfred Vallette écrivait de lui, ici même, avec beaucoup de sagacité : « Il est peut-être l'unique poète vraiment latin de notre époque. » J'indiquerai tout à l'heure en quoi cette définition me paraît un peu incomplète. Mais je ne veux retenir que ce qu'elle a de juste. Le poète de Vitraux., par la netteté des images, le sens du relief, la religion des beaux contours,

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semble, dans l'ordre des métempsycoses, n'avoir jamais vécu au Moyen-Age : son âme a dû s'endormir pour des siècles vers le temps de Sidoine Apollinaire et ne se réveiller qu'avec les quattrocentistes italiens. Elle s'est complue surtout en ces différentes existences parmi les moins simples des écrivains antiques : Théocrite et les Alexandrins de l'époque des Ptolémées, Catulle, Martial, Claudien, Rutilius, Numatianus lui furent cliers, et, entre temps, elle fréquenta avec Pétrone chez Quartilla et chez Trimalkhio. Tout au plus, si, par instant, elle consentit à renaître avant les dieux! lia-t-elle commerce d'amitié avec les auteurs des proses latines, les plus extraordinaires stylistes qu'il y ait eus et qui, dans leurs pieuses retraites, ignoraient souverainement toute la méprisable littérature de feuilleton qui avilissait autour d'eux les belles légendes populaires. Puis vinrent les hommes de la Pléiade, et Rabelais, et Théophile, et Tristan l'IIermite, et Saint-Amand, et aussi le subtil M. de Voiture; et d'avoir connu à travers les âges les plus rares esprits, M. Laurent Tailhade devint l'un d'entre eux et put, avec une égale maîtrise, fouailler le Mufle et louer les gemmes et les fleurs. Il est dans la tradition gréco-latine et répugne à l'hérésie de ceux qui prétendent concilier les rhapsodes de la Hellas et la canaille médiévale des trouvères et des troubadours. C'est une entreprise aussi chimérique que la recherche de l'hirco- (îerf, et il faut pour la tenter l'imagination de Jean Moréas, peut-être plus marseillaise qu'attique. De fait, I\I. Laurent Tailhade avait seul droit au titre de véritable

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poète roman au sens où l'entend M. Charles Maurras. Mais son attitude est trop discrète peut-être pour qu'il consente à avoir des disciples, et la richesse de son vocabulaire est d'assez vieille date pour qu'il ne l'élale pas avec la joie enfantine et maladroite d'un parvenu. Si, par les habitudes de composition et de langue, M. Laurent Tailhade est incontestablement de pure race française, il diffère de ses ascendants directs par une qualité d'esprit tout à fait étrangère à ceux-ci : la joie de vivre est absente de son œuvre. Et ce n'est pas pour avoir aimé le décor chrétien qu'une grande tristesse lui est venue. Sans doute des saints flamboient aux verrières de ses poèmes, et les paroles liturgiques et les parfums rituels se mêlent étrangement aux pierreries de lapidaires et aux monstres héraldiques des bestiaires. Mais il y a là paganisme flagrant; et rien n'est plus blasphématoire pour les vrais croyants que de s'intéresser ainsi à tout l'extérieur du culte en oubliant un peu le drame de la Messe et l'incompréhensible effusion du sang divin dans le calice. C'est, en présence du catholicisme, une tendresse sacrilège, quelque chose comme de la pitié pour une noble fleur qui va mourir, et les religions s'affirment immortelles. Henri Heine disait des peintres religieux de la Renaissance qu'ils étaient aussi protestants que Luther : à sa manière, M. Laurent Tailhade est aussi peu chrétien que Swinburne, et son orthodoxie eût paru médiocre à saint Bernard, qui réprouvait déjà la trop grande abondance de sculptures et d'ornements dans les églises de son temps, et y voyait plus de sollicitation au péché

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qu'aux pensées édifiantes. Il reste aux chrétiens, même hantés par la peur de l'enfer, l'espoir d'un paradis où l'éternité serait douce. Mais à ce Latin le vent d'ironie et de désespoir qui souffle du Nord a appris que le ciel était vide et que jamais l'homme, après la vallée des larmes, n'entrerait dans les terres promises où rougissent les bonnes g-rappes de la félicité. Il a été tordu, vous dis-je, par les affres de toutes les douleurs. Mais alors que d'autres eussent gémi lâchement, il a été assez fier pour cbanler et môme pour rire, mais de quel rire déchirant et haineux et en somme si lég-itime : ne faut-il pas que parfois les poètes punissent ceux-là qui rabaissent à nos propres jeux la misère trag-ique d'être des hommes par le ridicule, l'inélégance et la sottise? Pour soustraire aux regards profanes l'inguérissable blessure, il s'est vêtu d'étoffes somptueuses, pourpre sur pourpre; il a surchargé son manteau de pierres précieuses et de riches orfrois, afin que l'on ne vît plus son cœur battre. Mais à tout moment, dans un vers qui demande le sommeil et le silence, dans uncépithète douloureuse, il arrivera qu'on surprenne les défaillances, la lassitude et le découragement.

M. Laurent Tailhade eut grandement raison d'établir par son exemple la suprématie d'un art dont l'inutilité actuelle constitue l'altière indépendance et assure la royauté à venir. Il a trouvé le seul moyen à peu près efficace d'écarter les contacts insupportables à qui reçut pour son malheur quelque délicatesse native : mais t;uand on veut vivre ainsi dans la solitude de son âme,

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il faut être assez fort pour se suffire à soi-même, et nombre de gen?i, arbitrairement qualifiés poètes, n'en sont point capables.

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