POUR LE « JARDIN DES RÊVES
Voici, lecteur, un des plus beaux et des plus curieux livres de poèmes qui aient été écrits depuis long-temps, un livre qui s'impose à ton attention, car il est bien de ce temps, de cette heure même, et il contient au plus haut degré les qualités essentielles à la jeune^'énération artiste et poète, c'est-à-dire à la fois la délicatesse la plus raffinée et la plus excessive, et le paroxysme, l'intensité, la prodigieuse splendeur de la couleur éblouie. Oui, nos âmes se sont spiritualisées, subtilisées, ne se contenteraient plus des lieux communs de rhétorique acceptés jadis par les plus beaux génies, et veulent que le mot magicien exprime l'âme elle-même, et en même temps nos yeux, avides de clarté, n'acceptent pas non
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plus les conventions qui atténuaient la lumière, et exig-ent que l'artiste lutte réellement avec les fulg-urations et les incandescences des ciels, avec les bleuissements des flots, avec les caressantes et violentes colorations des fleurs, avec les froideurs et les feux org-ueilleux des métaux et des pierreries. Ce n'est plus un duel courtois, c'est un combat sérieux qu'il doit soutenir contre l'Isis éternelle ; il ne veut plus seulement soulever ses voiles, il veut les déchirer, les anéantir à jamais et, privé de ses Dieux évanouis, posséder du moins l'immuable Nature, cor il sent que ces Dieux renaîtront d'elle et de nouveau peupleront les solitudes du vaste azur et les jardins mystérieux où fleurissent les étoiles.
Ce livre, précisément parce qu'il a été écrit par un très jeune homme, mais essentiellement né poète, a pu exprimer toute l'exaltation, toute l'ivresse, toute 1^. douleur dont souffre la nouvelle g-énération des poètes. Aux époques semblables à celle-ci, où meurent les Idéals, les autres hommes se consolent avec le matérialisme, avec l'indiflerence, avec l'oubli, avec la science et l'âpre recherche; le poète, non. Si plus que personne il entrevoit l'avenir et les cieux futurs, il ne peut cependant rompre avec le passé et se séparer de ceux qui lui ont livré la lampe ardente; il ne peut non plus se passer d'idéal, et il est condamné à en chercher un.
Il le cherche alors dans l'amour humain, exaspéré, g-randi, devenu religion et culte, dans l'adoration de la Femme, divinisée par son infaillible instinct qui le g-uide avec certitude ; et, en eflet, c'est de cette adoration que
renaîtront les vierg-es, les libératrices, les guerrières au front d'or dont^l'humanitéa toujours cherché les reg-ards dans les éblouissements de l'azur céleste. Cette adoration de la Femme est tout à fait particulière aux dernières heures de ce siècle ; en d'autres âges elle existe à l'état de fiction, de thème poétique, de cadre littéraire ; aujourd'hui, le poète l'a dans son cerveau, dans sa chair, dans chaque goutte du sang de ses veines, avec tout ce qui souffre et pense, et c'est pourquoi il représente exactement et fidèlement une race d'exilés, en quête d'une foi et d'une patrie.
C'est cette générationtoutentière, électeur, qui chante, qui pleure, qui adore délicieusement dans les poèmes d'amour, enflammés et frémissants, par lesquels s'ouvre le volume que tu vas lire. Ce n'est pas le poète qui égoïstement parle en son nom ; cette fois comme toujours, il n'est qu'un écho, une résonnance, une voix en laquelle se résument tous les chants, tous les murmures et tous les sanglots, et par là il est mille fois plus lui-même que s'il s'était raconté personnellement; car il n'est homme qu'à la condition de contenir en lui toute l'humanité. Oui, c'est une génération entière qui par sa voix se plaint et admire, et glorieusement chante la Femme qui fut esclave, compagne, reine, victorieuse, triomphatrice, mais que nos derniers tourments subis ont seuls vraiment faite idéale et divine. Cette apothéose de la beauté féminine a certainement trouvé son expression, non pas définitive (heureusement il n'y a rien de définitif),mais la plus poignante et la plus absolue, dans le
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poëme intitulé Psaume d'Amour. Pour la madone que le poëte célèbre avec une effusion de délire et de joie, ce n'est pas trop de la prière, de l'agenouillement, des fumants encensoirs, de l'org-ue déchaînant sous les voix ses harmonieux tonnerres, et des robes semées de Ijs, et des diadèmes de pierreries et de rayons, et des chemins de lumière et d'aurore. Et, dans ce frisson extatique,voyez non pas une impiété, mais au contraire l'obstination, le désespoir de la piété qui se réveille, ne veut pas mourir, et, pour ressaisir sa divine proie, étend fiévreusement ses bras éperdus.
Jamais la modernité, à ce qu'il me semble, ne fut plus évidente et plus sincère que dans le livre de M. Laurent Tailhade : mais notre modernité, à nous autres poètes de race latine, est toujours nécessairement pleine du g-rand passé que nous portons vivant dans notre être, dans chacune de nos veines. Ainsi dans ce livre tout actuel et de la dernière heure, l'harmonie, la grâce du paysage, le charme virgilien, loin de nuire à roriginalité,y ajoutent au contraire, et de même quand le poète aborde les sujets antiques, c'est avec un sentiment tout moderne. J'entends par là ce respect, cette vénération, cette compréhension intime des Dieux anciens qui fournissent dans l'art, comme dans l'érudition, une note vraiment nouvelle. Tous les siècles les avaient diminués, humanisés, transformés à leur guise, croyant, bien à tort, qu'o.'i peut se faire un jeu de ce qui fut sacré dans la conscience humaine; mais nous avons eu horreur de ces mensonges; et ce sera notre éternelle gloire d'avoir retrouvé
dans sa pureté la fille des Titans, la vierge Aphrodite, et d'avoir vcng-é les Olympiens des sottises et des turlupinades accumulées sur leurs fronts célestes par les imbéciles et les sceptiques de tous les temps. En ces poèmes où la déesse au front d'or fait frémir dans la nature la joie de naître et de devenir, où le Bassaréen arrête les cavales échevelées, où la pâle lune caresse le front g-lacé du Sommeil, où les femmes en pleurs baisent les sanglantes blessures du chasseur Adonis, renaît l'Hellade aux clairs horizons, aux temples rythmés comme des strophes, aux montagnes roses et violettes, aux clairs ruisseaux d'argent murmurant sous les lauriers-roses.
J'ai dit que M. Laurent Taiihade mérite le nom de poète. Oserai-je après cela le féliciter de ce qu'il est un bon ouvrier et un artiste délicat? La chose pourtant mérite d'être dite, quoiqu'en cela il ne fasse que son strict devoir, car, après les maîtres dont s'honore la poésie française, la perfection s'impose à quiconque veut se croire digne d'exister après eux. Mais faire son devoir est quelque chose, et il n'y a rien de moins facile. Tu verras, lecteur, en feuilletant et relisant ces pages, que peindre un coin de paysage ensoleillé, une étoffe avec ses chatoiements, ou les roses de juin, ou les caprices d'une aquarelle japonaise, ce sont des jeux pour son regard rapide et pour la dextérité de sa main agile, et que ciseler un bibelot ou une fantaisie d'étagère ne l'étonné pas plus que de faire voler dans les éthers les aiglons éperdus et fous qui vont se brûler aux flammes des soleils.
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Ce poète commence avec toi un long- bail, pendant lequel il charmera tes peines et tes ennuis, et sans cesse t'amènera en la tenant par la main, la charmante nymphe Illusion, laissant voler sa folle chevelure et ag-ilant ses bijoux sonores. Aime-le comme il faut aimer ceux qui nous ravissent et nous consolent. Pour moi, je m'estime heureux d'avoir pu saluer le premier sa belle chanson lyrique, et d'avoir vu ses prunelles s'emplir d'espérance et de rêves, et ses bras ployer sous une héroïque moisson de fleurs.
THÉODORE DE BANVILLE
SONNET
A Laurent Tailhade.
Comme un Phébus au clair manteau, Jeune et superbe^ un dieu f envoie.
Tes flèches^ dans l'air qui flamboie^ Percent la serpente Pyilio,
Moi, comme un ardent louveteau^ Je mordais jadis à la proie Divine et, frémissant de joie^ Pâle, je suivais Erato.
T adorais la fauve Thalle, Je contais à tous ma folie, Doux, effaré, pleurant d'amour.
Oui, je chantais, coûte que coûte.
Et jour et nuit c'était mon tour :
Mais chante à présent : je V écoute,
THÉODORE DE BANVILLE