‹ Poèmes aztéquesChapitre 13 sur 34 · A EMILE AUGIER · texte numérisé non relu

A EMILE AUGIER

XIII Tecpatl (1440). Les Anciens et les Electeurs se réunirent pour choisir un nouveau roi. Ils nommèrent Moteuczoma Ilhuicamina, et cette nomination fut acceptée par les rois alliés et applaudie par le peuple.

(Chroniques).

ffljERS l'an Treize Tecpatl, (quatorze cent quarante), Izcoatl étant mort, Moteuczoma fut roi ; Tenochtitlan était déjà prépondérante,

Ses armes inspiraient le respect et l'effroi.

On vient de terminer les superbes obsèques Du roi mort et sa ville est pleine de douleur,

Le Sacre de Moteuczoma Ilhuicamina. 97

Car Izcoatl trois fois vainqueur des Tépanèques Délivra les Mexis d'un voisin querelleur.

Les guerriers, les vassaux et les grands vont attendre Le nouveau souverain dans le palais des rois, Pour lui prêter hommage, et, devant tous, lui rendre Les honneurs mérités par ses nombreux exploits.

L'endroit où la noblesse aztèque est assemblée Est un salon carré ; le sol est recouvert D'une natte de joncs frais, de fleurs étoilée, Les murs sont tapissés d'un tissu rouge et vert De coton tout brodé de soie; une courtine, Chef-d'œuvre arachnéen des Tzapotèques, court Le long des hauts lambris ; des clous de serpentine La fixent au plafond. D'un grand dais, tombe un lourd Voile d'or entourant le trône ; des poutrelles De cèdre et d'acajou forment plafond ; des fleurs, Des plumes, des joyaux aux vives étincelles Pavoisent ce décor d'éclatantes couleurs.

98 Le Sacre de Moteuczoma Ilhuicamina.

Dans le fond de la salle , au milieu des peintures Mystiques rappelant les choses d'autrefois, Un siège recouvert de précieuses tentures Attend le successeur des quatre premiers rois.

Il paraît aussitôt l'assistance se range

Par files tout le long des murs : les chevaliers

Ocelots et CauthinsS invincible phalange,

8e groupent en frappant du poing leurs boucliers.

Les nobles sont vêtus de longs manteaux de plumes Brodés de fils d'argent; des colliers, des joyaux. Prix d'exploits personnels, décorent leurs costumes Et rappellent à tous leurs services loyaux.

Les chevaliers, couverts de leurs mâles insignes : Un grand aigle ou la peau d'un tigre, sur deux rangs, S'avancent, précédés des Anciens les pliis dignes Et suivis à dix pas des braves vétérans

Des guerres d'Izcoatl. Une bruyante foule Accourt vers le palais, apporte des rameaux,

• Les deux ordres de chevalerie chez les Aztèques ': les Tigres et les Aigles.

Le Sacre de Moteuczoma Ilhuicamina, 99

Et comme un long torrent elle mugit et roule A travers les marchés, les ponts et les canaux...

Moteuczoma revient de sa visite au temple ; Les prêtres l'ont béni sur les derniers degrés, Après l'avoir couvert d'une robe très ample Jaune et brodée en noir des signes consacrés.

Il marche vers le trône et chacun se prosterne En étendant les bras, suivant le rite ancien, Pendant que le doyen des seigneurs lui décerne Le coppilli* royal que le peuple a fait sien. .

La fouie à ce moment par un long cri l'acclame ; Le roi de Tlacopan s'avance d'un pas lent, Fait serment d'alliance, et, devant tous, proclame Moteuczoma le Fort, roi de Ténochtitlan.

Le roi de Tezcuco prend alors la parole, Chacun subitement se tait pour écouter ; Car Netzahualcoyotl porte au front l'auréole Du poète et jamais nul ne sut mieux chanter.

1 Ck)uronne, sorte de mitre faite de plumes prôcLeases.

100 Le Sacre de Moteuczoma Ilhuicamina,

Il a les nobles traits d'un mage ou d'un prophète ; A la haute éloquence, il e«t accoutumé ; Sur un rythme traînant, d'une douceur parfaite, Voici comment il parle au nouveau roi charmé :

Roi ! permets que ma voix implore * Tout d'abord, le secours des dieux :

La terre, la mer et les cieux, Tout nous vient d'eux, tout les adore ; Puissent-ils bénir mes accents!

Sans eux mes efTorts impuissants Laisseraient muette ma langue ; Par eux, pénétrant les esprits, Mes humbles vers seront compris.

Les cœurs entendront ma harangue :

Les hommes sont comme les fleurs Qui s'entrouvrent avant Taurore, Et que le jour naissant décore Des plus chatoyantes couleurs ; Elles naissent pour qu'on les cueille,

1 Voir dans Sahagun, Torquemada. Mendieta, etc., l'opinion des premiers chroniqueurs touchant la verve poétique de Netzahualcoyotl.

Le Sacre de Moteuczomà llhuicamina. 101

Pour que la brise les ciTeuille, Elles ne durent qu'un instant ; L*homme naît et ne vit qu'une heure Qu'il chante, qu'il rie ou qu'il pleure, Sur sa porte la mort l'attend.

Ah I que d'hommes et que de choses, Que de rois, que de courtisans.

Ont passé depuis que les ans Glissent doux, tristes ou moroses !

Les monts noirs, les ciels gris ou bleus.

Les glaciers qui dorment, frileux, Ont vu mourir plus d'une race ; Ils conservent leur majesté Cependant que l'homme emporté Vers la nuit, dans un éclair passe.

Nous sommes et ne sommes pas :

Nous allons bru3'ants ou paisibles.

Comme des ombres invisibles.

Sans laisser trace de nos pas ; A moins qu'aux fastes de l'histoire Nous ne marquions d'un trait de gloire

102 Le Sacre de Moteuczoma /2/iutcamtna.

Notre nom si petit qu'il soit :

La chair meurt, mais un grand fait reste,

Une page écrite l'atteste,

Et de siècle en siècle il s'accroît.

Izcoatl, 6 roi tutélaire !

Tu nous as pour jamais quittés ;

Mais tes mânes sont respectés

Par ton peuple qui te révère

Dans la longue nuit où Ton dort,

A côté de ton père mort.

Couche-toi, soleil, dans ta gloire;

O roi ! le plus grand de nos rois.

Ni tes vertus ni tes exploits

Ne mourront dans notre mémoire 1

Et toi! frère Moteuczoma, Toi, dont on connaît la bravoure, Toi, que notre tendresse entoure, Et qu'un peuple entier acclama, Accepte de ma foi, l'hommage; Joins partout justice et courage ; Prends pour égide l'équité ; . .

Le Sacre de Moteuczoma Ilhuicamina, 103

Sur le palais, sur la chaumière, Epands égale la lumière De ta sereine majesté.

II ne faut pas que dans ton œuvre Se glissent du mal, les noirceurs, Comme on voit, au milieu des fleurs.

Se glisser parfois la couleuvre ; Quel que soit ton glorieux rang.

Si tu veux être vraiment grand.

Ecoute la voix populaire; Médite longtemps tes projets ; N'écrase jamais tes sujets Du poids trop lourd de ta colère.

Je marcherai dans ton chemin

L'œil fixé sur ta noble trace.

Et ma cour, mon peuple, ma race,

A ta race tendront la main.

Ah I que nu^ ne te soit rebelle»

Sois bon, sois fort, ta route est belle,

Marche puissant et radieux ;

Sois notre guide et notre exemple ;

104 Le Sacre de Moteuczoma Hhuicamina.

Et maintenant, dans le grand temple, Allons, 6 roi ! prier les dieux !

Pour que chacun des dieux des Aztèques protège Le régime nouveau qui vient d'être établi, Les rois et les seigneurs suivis de leur cortège, Vont prier aux autels dans le Téocalli.

Les ministres divins attendent à la porte

Du sanctuaire. Au loin, le cortège royal

Vient à pas lents, autour du souverain qu'on porte

En triomphe, au sommet du monument central.

Arrivé là, le roi se penche vers la terre,

Et la touche des mains, des lèvres et du front ;

Le sacrificateur, près de lui, sombre, austère,

Tient dans les mains de grands dards d'agave qu'il rompt.

Un prêtre fait glisser une longue courtine.

Soudain, Moteuczoma voit Huitzilipochtli, Trois fois devant le dieu de la guerre il s'incline. Puis, posant à ses pieds son sceptre d'or poli,

Le Sacre de Moteuczoma Ilhuicâmina. 105

Il jette ses habits par-dessus les murailles, Des mains du prêtre prend les pointes d'agave, Et, se zébrant les chairs de profondes entailles. Il regarde son sang couler sur le pavé.

Après avoir brûlé dans une cassolette Du liquidambar pur, il encense les dieux, Puis les points cardinaux, puis le soleil qui jette En cet instant des flots de clarté dans les cieux...

Un prêtre étanche alors le sang de ses blessures, Qui descend en ruisseaux sur ses jarrets nerveux; De minces lames d'or on lui fait des chaussures, On l'oint d'huile de palme, on natte ses cheveux.

Les deux rois alliés s'approchent et l'habillent D'une tunique pourpre ; ils lui couvrent le front De la mitre royale où cent joyaux scintillent. Ils lui donnent son glaive et son bouclier rond.

Puis le héraut annonce au peuple que propices, Les dieux sacrent le roi dans ce même moment ; Que, pendant qu'on procède aux derniers sacrifices, Il viendra prononcer le solennel serment.

106 Le Sacre de Moteuczoma, Ilhuicamina,

Et, pendant que le prêtre aux pieds des dieux immole, Sur chacun des autels, dix couples de perdrix, Le roi Moteuczoma debout, prend la parole D'un grand geste arrêtant le tumulte et les cris :

a Devant tous, sur le nom des ancêtres, je jure « De faire respecter les dieux choisis par eux ; « De montrer sans répit une conduite pure, « D'être juste toujours et toujours valeureux !

« Je saurai contenter les prêtres et vous, frères, « Je lutterai pour vous, vous vaincrez avec moi ; « Et je ferai des jours radieux et prospères « Au peuple dont le sort m'a daigné faire roi. »

Les dieux sont satisfaits, la foule est en délire ; Le roi descend alors, en de sombres caveaux Où pendant plusieurs jours il reste pour élire, Parmi tous ses sujets, les conseillers royaux.

Après ce temps d'exil et de jeûne sévère Il faudra que, suivant l'usage des aïeux, A quelque peuple fort il déclare la guerre Pour avoir des vaincus à présenter aux dieux...

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Moteuczoma fut grand. Sous lui, la petite île Des Mexis prospéra ; ce n'était qu'une ville,

Ce fut un empire puissant.

Il subjugua les rois jusqu'aux rives mixtèques, Et sut leur imposer les cruels dieux aztèques,

Et leur religion de sang.

Il fit de fortes lois, il fit de rudes guerres ;

Il conquit maints pays pour accroître ses terres ;

Il respecta ses alliés ; Et, quand la mort le prit au milieu de sa gloire, Il avait décuplé son ancien territoire

Et voyait vingt rois à ses pieds.

Pendant qu'il entassait conquête sur conquête. Calme, dans son palais lointain, le Roi-Poète ^ Chantait la nature et les dieux.

1 Surnom que tous les historiens mexicains donnent aveo justice à Netzahualcoyotl, Roi de Tezcuco dont il est parlé prôcôdemment.

i08 Le Sacre de Moteuczoma Ilhuicamina.

Sans répandre de sang, ni doubler son domaine ; Il fit grande pourtant la cité tezcucaine Par ses hymnes mélodieux.

Songeant aux jours amers de sa rude jeunesse Quand chassé de son trône, abreuvé de tristesse,

Il allait banni, seul, souffrant, Il fut bon pour son peuple, il fut doux, magnanime; Et sa patrie, enfin, en ce vote unanime.

Lui donna le titre de Grand.

Sous le joug du roi fort que la victoire nomme, Tenochtitlan devint de TAnabuac, la Rome;

Ses armes firent son pouvoir; Tandis que Tezcuco, sans guerres et sans haines, Dans les arts prospéra comme autrefois Athènes,

Et domina par son savoir.

Mexico, Septembre 1887.

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