‹ Poèmes aztéquesChapitre 14 sur 34 · LES FI BILLARDS · texte numérisé non relu

LES FI BILLARDS

A EMILE PLIQUET jji^N matin, le Boleil surgit fauve et superbe ;

Il monte dans les cieux ruisselants de clarté, Et, des cèdres géants au plus mince brin d'herbe, La campagne tressaille en pressentant l'été.

Après les jours de pluie, après la saison triste. Les lacs des hauts plateaux sommeillent attiédis ; Dans leurs tranquilles flots aux reflets d'améthyste. Les schinus, près des bords, se mirent reverdis.

Les aigles ont ouvert leurs ailes toutes grandes Et planent sur un fond de lapis-lazuli ;

iiO Les Vieillards.

Les forêts, les coteaux, les champs fleuris, les landes, Tout le val embaumé de printemps s'est empli.

Les oiseaux dans les bois animent le feuillage

Et commencent leurs nids au doux bruit des chansons ;

Des ruisselets bavards traînent leur babillage

Par les prés de velours, à Fombre des buissons.

Au milieu de son lac, Ténochtitlan la blanche Comme un îlot de nacre émerge des roseaux ; Et, pour se contempler, coquette, elle se penche Dans son cadre enchanteur sur le miroir des eaux.

Voici que les Vieillards, au seuil de leurs chaumières» S'arrêtent clignotants et regardent surpris Les lacs pleins de reflets, les cieux pleins de lumières. Les monts et les jardins, les fleurs, les colibris;

Les froids sont donc passés 1 Un regain de jeunesse

Monte du cœur sénile au front en cheveux blancs, Et, vers les bords du lac tapissés d'herbe épaisse Les Vieux ragaillardis s'en vont à pas tremblants.

Les Vieillards. iil

Ils sortent lentement des faubourgs de la ville.

Ils prennent la chaussée en hésitant un peu

Le Popocatépetl, dans Tair léger s'effile

Sous son manteau glacé cachant son cœur de feu.

C'est le vieillard des monts; il lève haut la tête, Majestueux, sévère et brumeux le matin ; Mais, aujourd'hui, le gai soleil lui faisant fête, Une auréole d'or nimbe son front hautain.

« Salut volcan ! salut ami I tu te redresses Dans ta splendeur auguste et ton éternité, Cependant que le temps vient de ses mains traîtresses Appesantir les jours sur notre dos voûté »

'Les Vieux se sont assis au revers de la plaine, Tout près de leur cher lac; de même qu'autrefois, Heureux, à pleins poumons, ils respirent l'haleine De la brise apportant les senteurs des grands bois.

Autour d'eux, des enfants folâtrent dans les herbes» Dénichent des oiseaux, ou courent effarés,

H 2 Les Vieillards,

Leurs mères, les couvant du regard, font des gerbes De nénuphars d*azur et de glaïeuls pourprés.

Quelques jeunes guerriers, plus loin, causant ensemble, Contemplant un aieul, aux pas mal affermis.

Songent avec respect que ce vieillard qui tremble A jadis fait trembler d'orgueilleux ennemis.

Sous l'astre rutilant aux généreuses flammes^ Réchauffant, pleins de froid, leurs vieux membres lassés, Au milieu des enfants, des guerriers et des femmes Les Aïeux, sans chagrin, songent aux jours passés.

Leur force a disparu; la mort déjà s'approche ; Bientôt, ils s'en iront dormir le long sommeil ; On brûlera leur corps sur un quartier de roche. Et leur esprit prendra l'essor vers le soleil !

Mais qu'importe la mort ! que son bras les terrasse ! Ils laissent de bons fils qui les vénéreront ; Ils laissent grande et forte et leur ville et leur race, dieux! à votre gré, courbez leur faible front.....

Les Vieillards. 113

Sous les arbres gonflés de printanière sève, Paisibles, n'ayant plus qu'un sang pâle et frileux, Les Vieillards décrépits suivent en eux un rêve Ou regardent, pensifs, miroiter les lacs bleus

Mexico, Mars 1887,

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