A AUGUSTE FOURNIER
Les conquérants espagnols ont cruellement détruit tout ce qui pouvait rappeler aux indigènes . leurs anciens dieux et leur gloire passée. Prescott.
K ÉOCALLIS croulants, téopans en débris, Rien ne vous reste plus ^e vos splendeurs divines; Vous êtes tout couverts de mousses et d'épines, Où sont vos autels d'or et vos riches lambris? La couleuvre au dos noir habite vos ruines Avec les scorpions et les chauves-souris.
1 Cette pièce a eu l'honneur d'être traduite en espagnol par M. Manuel Puga y Acal, poète mexicain de beaucoup de talent ; je me fais un plaisir de le remercier ici de sa traduction, certes bien supérieure à l'original.
234 Les Dieux morts.
Le fanatisme absurde et l'abjecte ignorance Ont abattu vos murs, reliques d'un passé Dont le voile sur vous s'est à jamais baissé; Vos secrets, vos trésors, votre magnificence Dans la nuit ont rejoint le trône renversé Des Mexis endormis dans Téternel silence.
Temples de Mexitli ! Palais de Tezcuco !
Lorsque la froide lune argenté vos décombres,
Vous êtes visités par de lugubres ombres
Qui viennent en pleurant raconter à Técho
Les souvenirs amers, les pressentiments sombres,
Que réveille en leur cœur le sort de Mexico;
Aussi, lorsqu'au matin Taube éveille la plaine
Et verse ses clartés sur les prés et les fleurs.
Des bosquets pleins de nids montent au ciel des chœurs
Mêlés au doux parfum qu'exhale la verveine;
Tout, alors, s'enrichit de brillantes couleurs.
Vous seuls vous conservez votre froideur hautaine.
J'aime votre admirable et triste majesté.
Votre charme éloquent incompris du vulgaire,
Le» Dieux morts. 235
Vos fresques retraçant les hanta faits de naguère, Votre calme imposant, votre sérénité.
Vos bas-reliefs, derniers vestiges d'une autre ère Écrasés par le poids de leur antiquité!
Le soir sur le soleil, jette sa mante grise;
Pas un astre au zénith ne montre son point d*or;
Les coteaux vaguement estompent le décor,
La nuit descend des cieux sur la plaine indécise ;
Le vent dans les palmiers passe et repasse encor
Pleurant les monuments que le temps pulvérise.
Dans les téocallis^ les yeux ronds des hiboux Luisent dans les recoins des salles ténébreuses ; Et, sur Tentassement des idoles poudreuses, Ressuscitent les dieux dans l'immense remous Des pierres se muant en images affreuses Et des adorateurs fléchissant les genoux.
Le temple a retrouvé ses splendeurs abattues : Les murs se sont refaits ; toitures, escaliers,
23r) Les Dieux morts.
Autels brisés» arceaux, poutres, dalles, piliers Se reforment soudain ; pendant que les statues Nains difformes, géants, animaux singuliers, 8<' lèvent, d*un manteau de mousse revêtues.
Un esprit créateur a passé lentement ; Ipalnémoani, l'invisible, Tessence, Le but où tout finit, le point où tout commence. Dans la nuit a parlé ; de Tamoncellement Des marbres en débris, Quetzacoalt s*élance Et Tezcatlipoca se dresse brusquement.
La bouche contractée en un rictus atroce, Le sombre Mexitli, le grand dieu mexicain, Se relève à son tour; d'un pas ferme et hautain Il marche vers son trône ; effroyable colosse, Il demande à grands cris un sacrifice humain, Dans ses yeux injectés luit un éclair féroce.
Retenant d'une main son bouclier puissant, Il agite sa lance avec un air farouche ;
Les Dieux morts. 237
Son pied gauche couvert de plumes d'oiseau-mouche Contraste avec son corps tout barbouillé de sang-* Et, comme s'il vivait du soufïle de sa bouche, Autour de lui s'enroule un dragon menaçant.
Tout dans le temple, alors, vit et reprend sa place ; L'astre pâle du soir, la rêveuse Meztli, Tlaloc, le dieu des eaux, le pêcheur Opochtli^ L'alerte Micoatl déesse de la chasse S'éveillent en sursaut; de tout coin, de tout pli, Sort un dieu qui renaît juvénile et vivace.
De fleurs et de présents les autels sont parés, Et l'on va procéder au sanglant sacrifice :
Un grand cri! la victime a subi son supplice,
On arrache le cœur de ses flancs déchirés Et, pour que Mexitli soit au peuple propice.
Un prêtre le lui porte entre ses doigts sacrés ....
L'odeur acre des corps qu'on partage, se mêle Aux capiteux parfums brûlés aux pieds des dieux ;
^ De là, son nom Huitzilipochtli, Huitzilin, veut dire oiseau-mouche.
238 Les Dieux morts.
Flûtes, tambours, hautbois en flots mélodieux
Se mêlent emplissant la voûte solennelle ;
Et les rois inclinant leur sceptre radieux,
Touchent du front la pierre, où le sang chaud ruisselle.
Mais l'ombre diminue et devant l'aube fuit ; Chaque idole vacille et dans la poudre roule ; Aux premières clartés de Taurore, la foule Des dieux et des rois morts s'enfonce dans la nuit ; Et, sur le temple noir qui lentement s'écroule, Le vent seul, en passant, éveille quelque bruit
Cholula. — 1883.