‹ Poèmes aztéquesChapitre 32 sur 34 · A ERNEST RENAN · texte numérisé non relu

A ERNEST RENAN

Les premiers habitants du Yucatan furent des géants. La tradition parait corroborée par les Pyramides d'Itzamal, les hautes marches des escaliers des monuments et les grands ossements trouvés dans les tombeaux de la péninsule yucatèque.

Une émigration considérable venue de l'Occident envahit le Yucatan vers l'an 695 avant J.-C.

Avec ces émigrants venait un homme nommé Zamna ou Itzamna. Zamna était prêtre, législateur et thaumaturge.

Son nom est une contraction des mots mayas « Itz caan » ou « Yitzen caan » qui veulent dire « je suis la rosée, la substance du ciel. »

Il fonda une monarchie dont la capitale fut Itzamal (rosée quotidienne du ciel). Il instruisait les peuples, guérissait les malades, ressuscitait les morts et prédisait l'avenir.

Il fut déifié.

(Sahagun — GoGOLLUDO — Clavigero — Orozco y

BeRRA — ClIAVERO).

;.u cœur d'une forêt profonde et séculaire, Où ne règne jamais qu'un jour crépusculaire Par les feuillages tamisé,

1 Ces vers ont été traduits en espagnol par le poète mexicain Balbino Davalos. Sa traduction figure dans diverses anthologies.

240 La Tristesse de l Idole.

Une idole oubliée, une image de pierre, Uôvc, triste, au milieu d'une étroite clairière, Sur son socle à demi brisé.

Autour d'elle, les fleurs cachent d'étranges marbres, Des piliers de granit, pareils à des troncs d'arbres,

Que les serpents frôlent sans bruit, De grands entablements, des fragments de statues, Des })as-reliefs brisés, des portes abattues.

Vestiges d'un temple détruit.

Sur ces débris noircis, moussus, verdis par l'herbe. Sans prêtre et sans autel, le colosse superbe

Demeure dans sa majesté; Au-dessus de son front les calandres babillent. Des volubilis bleus l'enlacent et l'habillent

De leur estivale beauté.

Ses cheveux sont ornés de minces bandelettes, 11 porte autour du cou deux colliers d'amulettes Et de silex lancéolés ;

La Tristesse de VIdole. 24 i

Assis, les pieds croisés, les mains à la poitrine, Il semble conserver sur sa face chagrine Le regret des jours écoulés.

Sublime de laideur, en sa face terreuse,

Cliaque œil, sous le sourcil, profondément se creuse

Et lance un regard ténébreux.

Le nez grand, très arqué, lui donne un air farouche,

Et, telle une blessure, on voit sa large bouche Se fendre en un rictus affreux.

Ainsi, dans la clarté des chauds midis, Tidole Sous un segment de ciel qui d'azur l'auréole

Et vernit son porphyre roux.

Dort tranquille, gardant sa pose énigmatique. Ses yeux semblent sonder la forêt extatique, Et l'infini remplit leurs trous.

Une nuit, au milieu des monceaux de décombres, Dans son encadrement de lueurs, de pénombres, Dans la sérénité des bois,

Î42 La Tristesse de VIdole.

L'idole tressaillit et, sous les deux funèbres, Oq l'entendit soudain déchirer les ténèbres Des éclats aigus de sa voix :

« O nuit ! je suis Zamna! Des peuples intrépides, Jadis, pour m'honorer, firent des pyramides

De mon front j'éventrai les cieux; J'eus des temples d'argent, d'onyx et de porphyre, L'univers me semblait petit pour me suffire,

Et je chantais, tout radieux :

« Je suis Zamna, Zamna, l'étemelle rosée, « La terre est par ma force au loin fertilisée, « Je suis le père des moissons :

« Agaves, acajous, maïs blonds et grands frênes « Naissent de moi ; par moi, l'herbe couvre les plaines, « J'ai des forêts pour nourrissons !

« Je suis principe et fin ; je suis l'homme et la femme ; « Je suis la terre et l'eau; le froid, le vent, la flamme; « J'ai toutes les fécondités.

La Tristesse de l'Idole. 243

« Je suis l'espace et Tair; je suis monstre et fantôme» « Le roi sous les lambris, Tesclave souâ le chaume, « M'ont forcément à leurs côtés.

a De moi coule la vie ainsi qu*un vaste fleuve ; <c A ma bouche-océan le monde entier s'abreuve,

a Je suis la génération ; <c Je palpite sans fin dans le rut des panthères, « Dans les sèves des bois» dans le ventre des mères

« Dans toute la création »...,,

« Aujourd'hui, je suis morne, oublié, solitaire; Mes frères, un par un, ont tous quitté la terre,

Je reste les pieds pris au sol ; Et moi, dieu des berceaux, dieu des nids et des tombes, Je soupire, en voyant chaque jour les palombes

Dans le ciel bleu prendre leur vol.

9 O tristesse ! jadis, assis sur ma colline.

Je voyais sous mes pieds la plaine qui s'incline Par pentes douces vers la mer;

2ii La Tristesse de l'Idole.

Je regardais mourir les vagues sur les grèves, Et, bercé par leur chant, je faisais de longs rêves Dans la transparence de Tair.

« A présent, la forêt plusieurs fois séculaire. De ses arbres formant un carcan tutélaire,

M'enferme dans sa frondaison ; Les cédrels, les yuccas consolident ma base, Mais rien ne vient troubler mon immobile extase

Et mes yeux n'ont-plus d'horizon

« O dieux! je fus un dieu! Quand le flot du déluge Prit l'amphore des mers pour s'en faire un refuge,

Quand les monts surgirent des eaux, Quand le premier palmier s'échevela, superbe, Et que l'on vit sortir de la boue un brin d'herbe

Et du ciel les petits oiseaux,

« L'homme apparut... timide, il allait par le monde, Cherchant,tremblantdepeur,lescoinslaissésparronde; Ecrasé par l'immensité.

La Tristesse de l'Idole, 245

Il se créa des dieux de sang et de mystère, Vit les dieux, brusquement, régnèrent sur la terre Et domptèrent l'humanité

« J'étais chef d'un troupeau d'hommes ; venus de l'ombre, Vers l'ombre nous allions ; une puissance sombre

Nous poussait toujours en avant

Je fondais pour mon peuple une imposante ville Quand la mort me jeta dans la tombe tranquille

Tel, un jonc que brise le vent.

a On me fît dieu ! mes os, mes débris, ma poussière Furent sacrés ; je fus la vie et la lumière ;

On m'érigea des monuments ; Au lieu du grand repos, j'eus des apothéoses. On m'offrit des enfants, des femmes et des roses,

Je devins roi des cieux cléments !

« Horreur! horreur ! horreur ! mes frères et ma race Passèrent, me laissant pour signaler leur tracé Et sombrèrent dans le néant ;

Î46 La Tristesse de l'Idole.

Et je restai, pensif, comme un emblème austère, Songeant à mes grands jours, enchaîné par la terre. Entre le ciel et Tocéan

« Des peuples ont usé mes genoux de leurs lèvres. Je les ai vus tomber dévorés par les fièvres ;

S'entretuer dans les combats ; Verser leur sang à flots pour célébrer mon culte ; Ou, tremblants et craignant quelque puissance occulte.

Lever vers moi leurs faibles bras.

c J'ai vu les Itzaés, les Mayas, les Olmèques,

Les Xicalans, les Chois, les Quiches, les Toltèques

Et les Aztèques tour à tour ; Vingt races étalant cette infime puissance Qu'on élève en cent ans et que l'orgueil encense

Et qui s'écroule en un seul jour.

c Puis la nuit a caché ma gloire temporelle ; La forêt a surgi d'une semence frêle Apportée ici par le vent ;

La Tristesse de V Idole. 24T

J'ai vu choir mes autels, s'écraser mes portiques, 3'en aller en débris mes attributs mystiques Et mourir mon dernier fervent...

« Terre et cieux! océan ! jour brillant; vous, étoiles, Mondes morts, et toi, nuit qui rêves sous tes voiles,

Répondez-moi, sur quels essieux Tournez-vous, saris sombrer dans le chaos énorme ? Qui vous guide au milieu de tant d*écueils sans forme ?

Existe-t-il encor des dieux ? »

Et l'idole se tut. Sur sa tête embrasée

Les arbres par longs pleurs versèrent la rosée,

La montagne entière trembla; Les astres, de points d'or piquèrent les cieux calmes^ Le vent bruit au loin, et, secouant ses palmes,

La forêt antique parla :

« Tais-toi, Zamna, tais-toi I Que servent tes blasphèmes ? Pourquoi nous proposer d'insondables problèmes Et pleurer ton éternité ?

248 La Tristesse de l'Idole.

Débris mort d'un temps mort, nullité de porphyre, Pourquoi gémir, pourquoi rêver, pourquoi maudire? Dors dans ta rude majesté

« Dors sous mes acajous, laisse que les années L'une après Tautre, ainsi que des feuilles fanées,

Roulent au gouffre de l'oubli ; Quand ton front tombera, quand tu seras poussière. Tu revivras au sein profond de la matière

Où tout doit être enseveli.

c II faut que dans la mort chaque chose s'endorme, Pour renaître plus tard et sous une autre forme

Éclore, aimer, croître et pâtir.

Ton porphyre, ô géant ! n'est pas indestructible Un jour, tu connaîtras l'abîme irrésistible » Où nous devons tous aboutir.

«Tu connaîtras la nuit, la nuit que rien n'évite ; Autour d'elle, l'espritl humain tourne et gravite Pour y sombrer fatalement;

La Tristesse de l'Idole, 249

Ton immortalité n'est qu'orgueil et mensonge, . Ton passé, ton présent s'en iront comme un songe Dans un subit écroulement.

« Tu n'es plus rien! Les dieux n'étaient que des fantômes; Ils passent tour à tour avec ces vains atomes

Qui composent l'humanité ; La mère aux vastes flancs, à la douce mamelle, La nourrice de tous, la nature éternelle

Est le seul dieu qui soit resté ! »

Meœico, Juillet 1887.

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