A E. EUGENE GOUPIL
Les Nahoas comptaient quatre soleils ou âges depuis la création et, selon leurs traditions, l'Humanité avait péri quatre fois, moins un couple qui, épargné toujours, servait à perpétuer la race....
Ces époques ou soleils, selon les uns, ont duré 18.028 ans ; selon d'autres, beaucoup moins. Voici leur durée d'après mon interprétation des hiéroglyphes :
Soleil d'eau (déluge) 808 ans
Soleil d'air (glace) 810 »
Soleil de feu (volcans en éruption). . 964 »
Soleil de terre (famine) 1046 >•
Total. . 3628 ans Chavero (Mexico à tr&vès de los siglos^ chap. m). (Voir les intéressantes compilations de Clavigero, Vey tia, Orozco y Berra).
3^EPUIS que le principe a fécondé la terre,
Depuis que dans les cieux, s'allument des points d'or,
36 Les cniq Soleils cosmogoniques.
Dans l'horreur et la nuit, au milieu du mystère, Cinq soleils ont brillé.... le dernier luit enecr; Quatre, se sont éteints au milieu des désastres Produits par les fureurs des divers éléments; Les hommes, quatre fois, aux feux mourants des astres, Ont sombré sous le faix des destins incléments :
Les hommes prospéraient; la terre, fange et sable, Sentait bouillir en soi la sève intarissable
Et donnait de larges moissons :
On semait un seul grain, on en récoltait mille; Et chaque être vivait confiant et tranquille,
Sans haine folle et sans soupçons.
Les bétes n'étaient point méchantes: les gazelles Ne craignaient pas le tigre; et les débiles ailes
Des oiselets, ne tremblaient pas, Quand un aigle essorant, tendait ses fortes serres; Les hommes étaient bons; ils unissaient en frères
Les efforts communs de leurs bras.
Les cinq Soleils cosmogoniques. 37
Les vieillards étaient rois des familles dociles ;
Plus tard, plusieurs d'entre eux, surent former des villes
Par le groupement des tribus.
D'aucuns, restaient aux lieux qui les avaient vus naître ; D'autres, croyant trouver ailleurs plus de bien-être.
Partaient vers d'invisibles buts.
Huit cent huit ans avaient passé... le vaste fleuve Où le puma', le soir, vient paisible et s'abreuve.
De vase et de gravier s'emplit ; Le soleil s'éteignait dans les cieux noirs et mornes ; L'Océan furieux outrepassant ses bornes,
Sortait en fureur de son lit.
Les cieux tout ruisselants croulèrent sur le monde ; Des flots lointains hurlaient; et, de toutes parts, l'onde
Montait, montait, montait; un soir, La terre disparut sous les eaux en démence :
Les grèves, la forêt puis la montagne immense
Sombrèrent dans un chaos noir.
1 Le lion d'Amérique.
2^ Les cinq Soleils cosmogoniques.
Un homme et sa compagne à Thorrible déluge.
Survécurent pourtant. S'étant fait un refuge
D'un cèdre creusé par leurs mains, Ils flottèrent lontemps. De leur esquif fragile, Ils virent disparaître après le champ, la ville,
Les monts et les derniers humains.
La mer indifférente envahit l'étendue ; La terre ne fut plus qu'une forme perdue
Dans les flots ténébreux; un jour, L'eau se mit à baisser et reprit ses rivages ; Les pics et les ravins, les coteaux et les plages
En émergèrent tour à tour.
La terre se montra; noire, glauque et déserte. Des algues de la mer elle était recouverte....
Le deuxième soleil a lui :
— Un soleil large et rouge annonçant une autre ère L'homme sauvé des eaux apparaît et la terre
Va de nouveau ployer sous lui.
Les cinq Soleils cosmogoniques. 39
Au fond des vallons verts où dormaient des villages, S'entassaient les débris dos terrestres naufrages :
Les hommes par grappes^ noyés, Les maisons s'écrasant sous des galets énormes, Les aigles, les tapirs» les cachalots informes
Entre les rocs pris et broyés.
Devant ce grand désastre aux vestiges funèbres, L'homme sentit l'horreur secouer ses vertèbres
Et chercha la divinité :
Il pria le soleil; il refît sa famille....
Voici que de nouveau sous le ciel bleu fourmille
L'inconsciente humanité.
Aux lieux où fut la ville, une forêt s*élance; Aux cadavres pourris versant leur pestilence
La terre-mère ouvre son sein ; Le sol reprend aux morts ce qu'aux vivants il donne ; Sur les hommes réduits en poussière, bourdonne
Des hommes, l'oublieux essaim.
Huit cent dix ans, ainsi qu'une minute brève, S'écoulent; mais, hélas! un vent très froid s'élève; En hurlant, il descend du Nord.
40 Les cinq Soleils cosmogoniques.
La glace couvre tout et, sans cesse, la neige Tombe sur les humains qu'une tempête assiège. Et que le froid livre à la mort.
Il neige, il vente, il grêle, il neige, il neige encore ; Le soleil s'est éteint; dans la nuit plus d* aurore;
Pour clarté, de fauves éclairs; Le sang s'est arrêté congelé dans les veines, Et les hommes vaincus se couchant dans les plaines
Regardent mourir l'univers.
Des monstres sont sortis des forêts et, par bandes, Us parcourent les bois, les villes et les landes,
La faim les pousse et les poursuit. Les derniers des humains vont râler sous leurs grifîes; Esclaves et seigneurs, idoles et pontifes
Sombrent, de nouveau^ dans la nuit.
Les cités ne sont plus qu'impalpable poussière, Brusquement, au ciel noir, éclôt une lumière, Le troisième soleil jaillit.
Les cinq Soleils cosmogoniques. 41
Le couple humain revient épargné par la glace, Comme par l'eau jadis; il reforme sa race Qui, sans se transformer, vieillit.
Hommes toujours vivants et toujours périssables! Allez, multipliez; soyez comme les sables.
Aux bords des rauques océans ; Entassez les métaux et la chaux et les pierres ; Faites des temples purs, des pyramides fi ères;
Bâtissez des palais géants !
Élevez des cités avec des citadelles
Si hautes, que jamais les noires hirondelles
N'y puissent construire leurs nids Et que les aigles seuls s'y posent sur leur route ; Croissez, croissez encor, prenez la terre toute.
Et sondez tous les infinis !
Adorez les dieux forts; offrez-leur des victimes ; Pour vous rapprocher d'eux escaladez les cimes ;
Quand votre âge s'écroulera.
Vous ne pourrez compter que par plus de ruines; Sur vos splendeurs dTiier, vos mœurs, vos origines,
L'oubli comme un flot coulera!...
42 Les cinq Soleils casmogoniques.
Pour renaître, marcher et fonder votre empire, Sans parvenir au but où votre orgueil aapire.
Hommes, il a fallu mille ans !
Pour vous vaincre, un seul jour suffit à la nature ; Sous votre empire immense, immense sépulture,
La terre tend ses larges flancs...
Les volcans, tout d*un coup, ouvrirent leurs cratères; Les rocs incandescents éclataient en tonnerres
Tombant, se heurtant, 8*efTondrant; La terre ne fut plus qu'une sinistre épave Et ses villes roulaient parmi les flots de lave.
Comme une paille en un torrent.
Et le feu couvrit tout de floraisons vermeilles ;
Les montagnes de braise aux cieux montaient pareilles
A d'immenses blocs de corail ; La mer en déferlant grésillait sur la grève ; Au centre de la terre ardaient sans nulle trêve
Les feux primitifs en travail.
Le temps vint où le feu s'éteignit ; les surfaces Brûlantes se gerçaient de profondes crevasses Sous le lent refroidissement ;
Les cinq Soleils cosmogoniques. àd
Les monts se hérissaient plus ardus, plus farouches; Mais les volcans fermaient leurs formidables bouches Et cessaient leur vomissement.
L'homme n'était pas mort ; indestructible atome, Malgré tous les fléaux, sous le céleste dôme,
Il revenait toujours plus fort; Et semant ses enfants sur la terrestre croûte, Il suivait de nouveau cette éternelle route
Qui mène à Téternelle mort.
Ses villes ont bien pu sombrer dans les tempêtes, Ses palais s'embraser, ses rois choir de leurs faîtes,
Mais son orgueil, rien ne l'abat; Ses frères, ses aïeux, son passé, son histoire Peuvent périr ; toujours l'espérance illusoire
Le soutiendra dans le combat;
Toujours l'esprit divin qui forma son essence Le remettra debout et, toujours, sa puissance Sera sa forte volonté :
44 Les cinq Soleils cosmogoniques.
Déluge, viens encor ! glaces, figez ses veines! Consume tout, ô feu ! vos cruautés sont vaines, Rien n'éteindra l'humanité!...
Hélas! c'est sur des mots que notre orgueil se fonde : Après les eaux, la glace, et le feu, sur le monde
S'abattit la hagarde faim ; La terre refusa de donner des récoltes.
L'homme, contre les dieux, clama, plein de révoltes :
a Ils le tourmentaient trop, enfin!
« Que voulaient-ils, ces dieux qui l'accablaient sans cesse ? « On l'écrase aujourd'hui pour qu'un jour il renaisse
« Plus tremblant, plus humble, plus doux!
« Non ! la loi du travail qui lui fut imposée « Lui donne aussi des droits, et sa race épuisée
« Mourra sans plier les genoux!... »
Sa race s'éteignit... Mille quarante années Passèrent emportant ses âpres destinées
Au gouffre morne de l'oubli ; Et sur tout ce qui fut peuples, villes superbes, La nature étendit son linceul où, par gerbes,
Les forêts dorment dans un pli.
Les cinq Soleils cosmogoniques, 45
Mais la mort épargnait le couple doat les races Jaillissaient tour à tour ; après tant de disgrâces,
Les dieux, croyant l'orgueil vaincu, Permirent aux humains de repeupler la terre Et l'homme, depuis lors, croît, demeure et prospère
Où tant de peuples ont vécu.
Quatre soleils sont morts éteints dans leur ciel blême En trois mille six cent vingt-huit ans ; le cinquième
Jette son éclat radieux...
Pour les ultimes fils des races disparues Sous la terre et ses feux, sous la mer et ses crues,
A vos pieds, nous prions, ô dieux !
Pour émousser l'orgueil qui perdit l'homme antique, En des temps très anciens, en style hiératique. Des lapidaires forts et purs
46 Les cinq Soleils cosmogoniques.
Ont écrit ces récits sur des blocs de porphyre ; Puisse renseignement qu'ils renferment suffire A guider les âges futurs!
Mexico, 1888.