LES GEANTS
A ANTONIN BELUT
... On trouvait une lie dans rOcéati, en face du détroit qu'on appelle les colonnes d'Hercule. Cette ile était plus grande que teLybîe et l'Asie réunies... (l'Atlantide). Platon (Dialogues).
Les Hommes se heurtèrent aux Géants, premiers habitants du monde, et les détruisirent.
(Traditions) .
Les tribus Nahoas sont venues en Amérique, probablement par l'Atlantide, 3.000 ans avant notre ère. Ch.wero (Mexico à travèa de los 8i§;lo8, chap. i).
(ES temps lointains.-— La nuit . Sous les cieux sans étoiles , Les peuples primitifs qui deseendent du Nord Dormentcouchés par terre et, transis jusqu'aux moelles, Puisent dans le sommeil l'oubli de l'âpre sort.
48 Les Géants,
Ils sont là par milliers, les fils de TAtlantide, Goûtant quelque repos après un jour brûlant ; Voilà longtemps déjà qu*ils marchent ; mais, perfide, Leur but fuit devant eux et leur pas se fait lent.
Les dieux les ont chassés de la terre natale Et les voici perdus en des pays nouveaux ; Ils marchent entraînés par quelque loi fatale, Toujours droit devant eux, et par monts et par vaux.
Après avoir quitté l'Atlantide, des îles
Éparses dans la mer, tels les grains d'un collier,
Les ont vus débarquer pleurant leurs champs, leurs villes,
Cherchant, pour y mourir, un sol hospitalier.
Accrochés à des caps effrayants, dans la brume, Ils se sont retournés : derrière eux, l'Océan Roulait sur leurs cités ses flots frangés d'écume, Leur passé, leur grandeur sombraient dans le néant.
Et depuis... vers le Sud, ils ont marché sans trêve; Bien des leurs ont faibli, sont tombés, et leurs os Blanchissent au hasard, au revers d'une grève; O Dieu! vos fils maudits ont besoin de repos.
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Eux qui furent jadis des peuples sédentaires, Doivent-ils devenir nomades, désormais, S'arrétant quelquefois pour cultiver des terres, En recueillir les fruits, apprêter quelques mets.
Puis partir de nouveau, vers la terre promise Où devront s*arréter, enfin, leurs pieds meurtris?... Les dieux parlent aux rois, et la horde soumise Suit ses chefs tristement, sans murmures, sans cris.
Le jour, ils vont traînant leurs pas lassés ; leur foule Fait une tache sombre au fond de l'horizon ; Le fleuve les retient, le mont sur eux s'éboule. Et les espoirs déçus fatiguent leur raison.
La nuit, l'air est humide ; ils dorment sous la hutte Que Ton fait à la hâte et qu'on dresse au hasard ; Le besoin d'avancer toujours les persécute, A peine reposés ils songent au départ...
Un bois vierge, profond, farouche, inextricable, Barrait ce soir leur route? à l'aurore demain,
T>0 Les Géants.
Par la hache et le feu, d'un bras infatigable, Au cœur de la forêt ils feront un chemin.
L'aube aux lèvres d'opale, à l'Orient déchire Les ténèbres des nuits; les peuples sont levés ; Et chacun, en songeant qu'il faut marcher soupire Et songe aux longs parcours toujours inachevés.
De rauques beuglements se croisent dans l'espace : Les rois ont embouché les conques ; leur appel Fait accourir vers eux les tribus dont la masse Met un fourmillement immense sous le ciel.
Sous les ordres d'un chef, auguste patriarche, Les guerriers sont rangés en divers pelotons ; Vers le bois solennel, ils se mettent en marche, Munis de lourds silex emmanchés de bâtons.
D'abord, à coups de hache, ils coupent les lianes Qui des arbres pressés forment de puissants murs ; Devant eux, les serpents et les vertes iguanes S'enfoncent effarés sous les buissens obscurs.
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Puis, retournant au camp, tout autour des fougères Et des palmiers hautains, ils allument des feux : Les flammèches bientôt, tourbillonnent légères, Et lèchent en sifflant les grands arbres rugueux.
On ne pouvait tourner le bois, on le traverse :
Le feu dans les halliers crépite, ronge, abat.
Et chaque arbre attaqué chancelle et se renverse
Comme un guerrier qu'on frappe au cœur dans un combat
Pendant trois jours entiers, la forôt enflammée Vermillonna le ciel de son grand flamboiement; Le vent poussait la flamme au sud, et la fumée De sombres tourbillons couvrait le firmament.
Dans la forôt profonde, une sente est tracée ; Les Hommes aujourd'hui, se reposent ; demain, Vers le but inconnu, la horde délassée Poursuivra, de nouveau, son éternel chemin.
Les chefs ont tressailli : des éclaireurs tout pâles Sont revenus au camp ; ils content que partis,
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A l'aube, ils ont cru voir aux lueurs aurorales. Dans les bois, des Géants des vastes monts sortis, Des Géants à poils roux, qui venaient vers la plaine En poussant de grands cris ; des pins déracinés Tournoyaient à leurs poings ; ils venaient c'est à peine Si l'on avait le temps de s'enfuir. Consternés, Les chefs laissent parler les éclaireurs véloces ; Que faire ? ont-ils été victimes d'une erreur De leurs sens ? hélas non ! car du bois les colosses Surgissent ; les humains hurlent pleins de terreur .
La peur, l'affreuse peur les saisit et, par masses, Stupéfaits et tremblants, femmes, guerriers, vieillards. Se sauvent... où vont-ils? les Géants sur leurs traces S'élancent à grands pas, massacrant les fuyards.
Tout cède sous le vol des noueuses çiassues : On les voit tournoyer puis s'abattre en sifflant, Broyant comme un fruit mûr sur les pierres moussues Dix hommes d'un seul coup en un monceau sanglant.
dieux! où se cacher!... où trouver un asile?... Des femmes, des enfants, criant grâce, à genoux.
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Ensemble sont broyés ; seul, un héros tranquille Se retourne et de dards crible les Géants roux.
Il lutte, il lutte seul ; mais, que peut son exemple? Sous un coup de massue il tombe sur le roc ; Les os brisés, vivant encor, sombre, il contemple Les Géants écrasant les Hommes sous leur choc :
Ils vont... sous leurs orteils jaillissent les cervelles Des crânes entr'ouverts ; ils ruissellent de sang ; Les fuyards éperdus semblent avoir des ailes Une angoisse sans nom leur tenaille le flanc...
Quaud la nuit descendit sur le champ du massacre. Les survivants derniers était déjà bien loin ; — Dans la brise, le sang versait son odeur acre — Et, cachés au milieu des morts, dans un recoin Formé par des rochers, retenant leur haleine, Deux des chefs regardaient leurs horribles vainqueurs Qui, las de tant tuer, au milieu de la plaine. Ouvraient le sein des morts pour dévorer les cœurs.
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L'un des Géants, parfois, allait poser sa bouche Sur une gorge tiède encore et qui râlait, Et, de ses fortes dents, la déchirant, farouche, S'abreuvait du sang chaud qui des veines coulait.
Et les deux chefs, plus tard, en des peurs indicibles. Virent les monstres roux par les ombres accrus. Sur les corps déchirés des femmes insensibles. Se tordre rugissants, en d'effroyables ruts
A l'aube, les Géants, au fond de leur bois sombre Rentrèrent; le grand chef des Hommes put les voir Sans être vu par eux ; il supputa leur nombre. Et de venger ses morts, conçut l'ardent espoir
Les chefs ont pu rejoindre à l'heure des ténèbres Les tribus, dans les monts. Les Hommes affolés Sentent frémir encor de terreur leurs vertèbres lis n'osent plus sortir des âpres défilés
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Où, hagards, éclopés, le soir de la déroute,
Ils vinrent s'échouer. Ils regardent tremblants
La forêt qui les vit s'arrêter en leur route,
La plaine où les vautours, des morts, fouillent les flancs.
Mais, voici que la voix du grand prêtre s'élève ; Il faut lutter, il faut détruire les Géants ; Et les Hommes, alors, à la crainte font trêve Et groupés au revers des abîmes béants, Ils écoutent les chefs ordonner la bataille Prochaine ; les Géants ne sont que peu nombreux; On les vaincra ! mais, non ! la peur encor tenaille Les plus jeunes guerriers et les plus vigoureux.
— Sans doute, les Géants étaient invulnérables ; Que servait de lutter contre des immortels I — Mensonge!.... Quelques chefs, ancêtres vénérables,. Assurent en faisant des serments solennels.
Qu'eux-mêmes avaient vu le jour de la poursuite L'un des Géants frappé d'un vibrant javelot Tomber sur les genoux et son sang, tout de suite> Par l'entaille jaillir en un noirâtre flot
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Durant des jours nombreux, peu rassurés encore, Les Hommes au combat songèrent anxieux ; Pensifs, ils regardaient éclore chaque aurore, Et chaque nuit remplir de ses fleurs d'or les cieux. Mais, quand ils furent prêts, javelots, javelines,
Épleux et dards aigus s'étalaient par faisceaux, Dans des sacs résonnaient les cailloux des collines. Les frondes et les arcs faisaient de grands monceaux.
Les chefs avaient ainsi disposé la bataille :
D'agiles éclaireurs s'en iraient vers les bois;
Puis, reculant bientôt, de broussaille en broussaille,
lis devaient attirer les Géants aux endroits
Où les Hommes massés par troupes formidables
A l'abri des rochers, les cribleraient de dards ;
Isolés, les Géants seraient moins redoutables
Et tomberaient avant d'atteindre les remparts.
Au jour dit, dans les monts, on fit cacher les femmes
Et les enfants; on fit partir les éclaireurs ;
Des rustiques autels s'élevèrent des flammes
Vers les dieux ; et, cachant leurs poignantes terreurs,
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Derrière des rochers formés en barricade,
Chaque tribu s'en fut aux côtés de son roi ;
Un silence profond envahit l'embuscade ;
Sur les Hommes plana comme un vautour, l'effroi... .
Les Géants ! les Géants !.... Le sol tremble, les flèches Vers ces corps monstrueux volent en tourbillons ; Mais, leur élan est tel, qu'on ne peut voir les brèches Que les archers, de loin, font en leurs bataillons.
Entre leurs poils touffus, les pointes barbelées Hérissent leur poitrine, ensanglantent leurs flancs ; Les cailloux des frondeurs les frappent par volées. Ils ne s'arrêtent pas. Farouches et hurlants, Ils viennent.... leurs clameurs emplissent l'étendue. Un féroce rictus montre leurs dents de loups ;
Ils grimpent aux rochers Criant grâce, éperdue,
La foule des couards s'est jetée à genoux
Mais les chefs, par leurs cris, réveillent les courages ; Ils montrent aux guerriers les ennemis blessés Qui râlent sur le sol en d'impuissantes rages ; Les Hommes pleins d'espoir, lors, se sont redressés.
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Nul pour fuir à présent ne cherche des issues ;
On se rue aux Géants, on n'attend plus leur choc ; On regarde sans peur tournoyer les massues
Et les morts par moissons se coucher sur le roc.
Sous les coups d'un Géant seul, vingt Hommes en grappe S'écrasent l'un sur l'autre en un tas pantelant ; Mais, toujours l'un d'entre eux, avant de mourir, frappe De quelque coup mortel, le colosse sanglant.
Les femmes brusquement dévalent dans la plaine Pour lutter à côté des fils et des époux ; A présent, la vallée affreuse est toute pleine D'un sombre entassement plein de subits remous.
Le bruit sourd des rochers écrasant les poitrines ; Les cris désespérés des enfants éperdus ; Les longs appels des chefs dans les conques marines ; Les râles des mourants ; s'élèvent confondus.
Sous le ciel calme et bleu, la hagarde mêlée Étreint les combattants; épuise leurs efforts ; Des ruisseaux de sang tiède au fond de la vallée, Traînent leurs flots de pourpre autour des tas de morts.
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Tels des monstres marins échoués sur des plages, Des Géants s'écroulaient tout hérissés de dards ; Des entrailles, ainsi que des tas de cordages, Coulaient d'un ventre ouvert, sur des membres épars.
Et le jouf s'écoulait et Taiîreuse tuerie Continuait et les Humains, luttaient encor; Au loin, sur la forêt lentement assombrie Le soleil se couchait dans un océan d'or
Brusquement, le combat s'arrêta déjà l'ombre
Des nuits au ciel funèbre allait se dérouler, Quand on vit les Géants formant un groupe sombre Se retirer auprès du bois et s'en aller.....
Les Hommes harassés se couchèrent sur l'herbe Et dormirent. Au jour, ils comptèrent les corps Des Géants qui, roidis dans la fierté superbe Du trépas, recouvraient de hauts monceaux de morts.
Plus de trois cents d'entre eux jonchaient l'immense plaine ; Hs s'étalaient velus, effroyables, massifs, En leur dernier sommeil, en leur pose hautaine ; Les chefs en les comptant s'arrêtèrent pensifs.. ..
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Pourrait-on réussir à vaincre cette race ?
Six mille Hommes, au moins, gisaient là, sous les deux; Que de morts ! et que faire ? on avait bien l'audace Mais aurait-on le nombre? on consulta les dieux:
Le feu sacré s'allume à Theure du mystère, Les prêtres, vers le ciel, tendent leurs faibles mains... Les dieux veulent la lutte ; il faudra que la terre D*un pôle à l'autre pôle, appartienne aux Humains.
Les chefs ont fait ranger les guerriers par centaines ; Leur nombre est suffisant pour vaincre, ils combattront; Bien des leurs vont périr aux batailles prochaines. Mais les derniers Géants sous leurs coups tomberont.
Un matin, on les vit brusquement reparaître Ils semblaient plus puissants,plus hardis,plus nombreux; Les Hommes excités par la voix du grand prêtre. Gomme les flots des mers, se ruèrent sur eux.
Mais il ne tremblaient plus en les voyant en face. Ils sentaient qu'ils devaient ou les vaincre ou périr ;
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C'était le grand combat, il fallait qu'une race Disparût en laissant à l'autre l'avenir.
Jour brillant ! nuit lugubre ! heures claires ou sombres ! Combien de temps dura ce combat sans pareil ? Rien ne séparait plus les tueurs, ni les ombres Des nuits, ni les levers éclatants du soleil.
Parfois, il se faisait une trêve tacite ; Pour lutter, les vivants se nourrissaient des morts : Terribles, ils mangeaient cette chair crue et vite. Retournaient au combat plus furieux, plus forts
Le nombre l'emporta les Géants reculèrent;
Mais les Hommes, alors, s'acharnèrent sur eux ; Et, de nouveau, blessés et morts s'amoncelèrent Sous le jour rutilant ou le soir ténébreux.
Puis le dernier Géant succomba Dans l'espace
Montèrent vers les dieux trois immenses clameurs ; Les Hommes haletants, sans chercher d'autre place, A leur rang de combat s'endormirent vainqueurs.
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Des mourants se dressaient pour demander à boire, Nul ne les entendait ; la mort et le sommeil Planaient seuls dans la nuit. Effrayante victoire, Que d'amis on aurait à pleurer au réveil I
Au jour, on dénombra les vivants : Hécatombe Incroyable, vingt mille Hommes avaient péri ; Du sommet des sierras, au fond vert de la combe, Hs dormaient dans l'horreur de leur suprême cri.
On pleura sur les morts qu'on laissait en pâture Aux vautours ; on pria les dieux ; puis, un matin, Fuyant l'endroit qui vit l'horrifique aventure On osa s'enfoncer dans le bois incertain.
Nul Géant n'apparut. Les restes de la horde Formés en dix tribus, partirent à pas lents ; Les dieux semblaient enfin pris de miséricorde, Les jours de paix venaient après les jours sanglants.
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Quelques siècles plus tard, bien souvent, dans les huttes, Accroupis sur le sol, autour des feux sacrés, Les vieux guerriers Méxis acteurs de maintes luttes. Racontaient ces combats à leurs fils effarés.
Et, sur les lieux témoins de Thorrible bataille, A côté du sillon que le soc a tracé, Souvent, on voit blanchir un os d'énorme taille Qu'on regarde surpris, en songeant au passé.
Mexico, 1887.