‹ Poèmes barbaresChapitre 1 sur 66 · Poèmes barbares · texte numérisé non relu

Poèmes barbares

EN la trentième année, au siècle de l'épreuve, Étant captif parmi les cavaliers d'Assur, Thogonna, le Voyant, fils d'Élam, fils de Thur, Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve, A l'heure où le soleU blanchit l'herbe et le mur!

Depuis que le Chasseur lahvèh, qui terrasse ' '' Les forts et de leur chair nourrit l'aigle etle chien. Avait lié son peuple au joug assyrien.

Tous, se rasant les poils du crâne et de la face, Stnpides, s'étaient tus et n'entendaient plus riea.

Ployés sous le fardeau des misères accrues.

Dans la faim, dans la soif, dans l'épouvante assis,

Ils revoyaient leurs murs écroulés et noircis.

Et, comme aux crocs publics pendent les viandes crucs^

Leurs princes aux gibets des Rois incirconcis,

Le pied de l'infidèle appuyé sur la nuque Des vaillants, le saint temple où priaient les aïeux Souillé, vide, fumant, effondré par les pieux, Et les vierges en pleurs sous le fouet de l'eunuque Et le sombre lahvèh muet au fond des cieux.

Or, laissant, ce jour-là, près des mornes aïeules Et des enfants couchés dans les nattes de cuir, Les femmes aux yeux noirs de sa tribu gémir. Le fils d'Élam, meurtri par la sangle des meules,c.'- Le long du grand Khobar se coucha pour dormir.

Les bandes d'étalons, par la plaine inondée De lumière, gisaient sous le dattier roussi, •> Et les taureaux, et les dromadaires aussi. Avec les chameliers d'Iran .et de Khaldée. Thogorma, le Voyant, eut ce rêve. Voici :

C'était un soir des temps mystérieux du monde. Alors que du midi jusqu'au septentrion Toute vigueur grondait en pleine éruption, L'arbre, le roc, la fleur, l'homme et la bêle immonde. Et que Dieu haletait dans sa création.

QAIN. J

C'était un soir des temps. Par monceaux, les nuées, • Émergeant de la cuve ardente de la mer. Tantôt, comme des blocs d'airain, pendaient dans l'air Tantôt, d'un tonrbillon véhément remuées. Hurlantes, s'écroulaient en un immense éclair.

\'ers le couchant rayé d'écarlate, un œil louche 1 "^ Et rouge s'enfonçait dans les écumes d'or. Tandis qu'à l'orient, l'âpre Gelboé-hor, ', De la racine au faite éclatant et farouche. Flambait, bûcher funèbre où le sang coule eacor.

Et loin, plus loin, là-bas, le sable aux dunes noires. Plein du cri des chacals et du renâdement \ - ■ De l'onagre, et parfois traversé brusquement Par quelque monstre épais qui grinçait des mâchoires Et laissait après lui comme un ébranlement.

Mais derrière le haut Gelboé-hor, chargées D'un livide brouillard chaud des fauves odeurs Que répandent les ours et les lions grondeurs. Ainsi que font les mers par les vents outragées, On entendait râler de vagues profondeurs.

Tht^orma dans ses yeux vit monter des murailles De fer d'où s'enroulaient des spirales de tours Et de palais cerclés d'airain sur des blocs lourds ; Ruche énorme, géhenne aux lugubres entrailles Où s'engouffraient les Forts, princes des anciens jours.

Ils s'en vènnient de la montagne et de la plaine, Du fond des sombres bois et du désert sans fin. Plus massifs que le cèdre et plus hauts que le pin, Suants, échevelés, soufflant leur rude haleine Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de faim.

C'est ainsi qu'ils rentraient, l'ours velu des cavernes , A l'épaule, ou le cerf, ou le lion sanglant. Et les femmes marchaient, géantes, d'un pas lent, , Sous les vases d'airain qu'emplit l'eau des citernes, 1 Graves, et les bras nus, et les mains sur le flanc. /

Elles allaient, dardant leurs prunelles superbes. Les seins droits, le col haut, dans la sérénité Terrible de la force et de la liberté. Et posant tour à tour dans la ronce et les herbes Leurs pieds fermes et blancs avec tranquillité.

Le vent respectueux, parmi leurs tresses sombres, Sur leur nuque de marbre errait en frémissant. Tandis que les parois des rocs couleur de sang, Comme de grands miroirs suspendus dans les ombres, De la pourpre du soir baignaient leur dos puissant.

Les ânes de Khamos, les vaches aux mamelles Pesantes, les boucs noirs, les taureaux vagabonds Se hâtaient, sous l'épieu, par files et par bonds ; Et de grands chiens mordaient le jarret des chamelles ; Et les portes criaient en tournant sur leurs gonds.

QAiN. <;

Et les éclats de rire et les chansons féroces Mêlés aux beuglements lugubres des troupeaux, Tels que le bruit des rocs secoués par les eaux. Montaient jusques aux tours où, le poing sur leurs crosses, Des vieillards regardaient, dans leurs robes de peaux ;

Spertres de qui la barbe, inoudant leurs poitrines. De son écume errante argentait leurs bras roux. Immobiles, de lourds colliers de cuivre aux cous. Et qui, d'en haut, dardaient, Torgueil plein les narines. Sur leur race des yeux profonds comme des trous. ^^

Puis, quand tout, foule et bruit et poussière mouvante, Eut disparu dans l'orbe immense des remparts, L'abime de la nuit laissa de toutes parts Suinter la terreur vague et sourdre l'épouvante En un rauque soupir sous le ciel morne épars.

Et le Voyant sentit le poil de sa peau rude Se hérisser tout droit en face de cela. Car il connut, dans son esprit, que c'était là La Ville de l'angoisse et de la solitude. Sépulcre de Q.aïn au pays d'Hévila;

Le lieu sombre où, saignant des pieds et des paupières. Il dit à sa famille errante : — Bâtissez Ma tombe, car les temps de vivre sont passés. Couchez-moi, libre et seul, sur un monceau de pierres ; Le Rôdeur veut dormir, il est las, c'est assez.

Gorges des monts déserts, régions inconnues Aux vivants, vous m'avez vu fuir de l'aube au soir. Je m'arrête, et voici que je me laisse choir. Couchez-moi sur le dos, la face vers les nues. Enfants de mon amour et de mon désespoir.

Que le soleil regarde et que l'eau du ciel lave Le signe que la haine a creusé sur mon front 1 Ni les aigles, ni les vautours ne mangeront Ma chair, ni l'ombre aussi ne clora mon œil cave. Autour de mon tombeau les lâches se tairont.

\ Mais le sanglot des vents, l'horreur des longues veilles,

Le râle de la soif et celui de la faim.

L'amertume d'hier et celle de demain, JQue l'angoisse du monde emplisse mes oreilles / Et hurle dans mon cœur comme un torrent sans frem I

Or, ils firent ainsi. -Le formidable ouvrage S'amoncela dans l'air des aigles déserté. L'Ancêtre se coucha par les siècles dompté. Et, les yeux grands ouverts, dans l'azur ou l'orage, La face au ciel, dormit selon sa volonté.

Hénokhia! cité monstrueuse des Mâles, Antre des Violents, citadelle des Forts, Qui ne connus jamais la peur ni le remords. Telles du fils d'Élam frémirent les chairs pâles, Quand tu te redressas du fond des siècles morts.

QAIN. 7

Abîme où, loin des cieux aventurant son aile, L'Ange vit la beauté de la femme et l'aima. Où le fruit qu'un divin adultère forma. L'homme géant, brisa la %-ulve maternelle. Ton spectre emplit les yeux du Voyant Thogorma.

il vit tes escaliers puissants bordés de torches Hautes qui tournoyaient, rouges, au vent des soirs ; Il entendit tes ours gronder, tes lions noirs Rugir, liés de marche en marche, et, sous tes porches. Tes crocodiles geindre au fond des réservoirs ;

Et, de tous les recoins de ta masse farouche. Le souffle des dormeurs dont l'œil ouvert reluit, Tandis que çà et là, sinistres et sans bruit, Quelques fantômes lents, se dressant sur leur couche. Écoutaient murmurer les choses de la nuit.

Mais voici que du sein déchiré des ténèbres.

Des confins du désert creusés en tourbillon,

Un Cavalier, sur un furieux étalon.

Hagard, les poings roidis, plein de clameurs funèbres,

Accourut, firanchissant le roc et le vallon.

Sa chevelure blême, en lanières épaisses, ^*-»"^Ç, 1^ Crépitait au travers de l'ombre horriblement ; El, derrière, en un rauque et long bourdonnemen'i oe déroulaient, selon la taille et les espèces. Les bêtes de la terre et du haut firmament.

Aigles, lions et chiens, et les reptiles souples, Et l'onagre et le loup, et l'ours et le vautour. Et l'épais Béhémoth, rugueux comme une tour, Maudissaient dans leur langue, en se ruant par couples. Ta ville sombre, Hénokh! et pullulaient autour. i;»^<t

Mais dans leurs lits d'airain dormaient les fils des Anges. Et le grand Cavalier, heurtant les murs, cria : — Malheur à toi, monceau d'orgueil, Hénokhial Ville du Vagabond révolté dans ses langes. Que le Jaloux avant les temps répudia 1

Sépulcre du Maudit, la vengeance est prochaine. La mer se gonfle et gronde, et la bave des eaux Bien au-dessus des monts va noyer les oiseaux. L'extermination suprême se déchaîne.

Et du ciel qui s'effondre a rompu les sept sceaux.

La face du désert dira : Qu'est devenue Hénokhia, semblable au Gelboé pierreux?

Et l'aigle et le corbeau viendront, disant entre eux : Où donc se dressait-elle autrefois sous la nue, La Ville aux murs de fer des géants vigoureux?

Mais rien ne survivra, pas même ta poussière. Pas même un de vos os, enfants du meurtrier! Holàl j'entends l'abime impatient crier, Et le goufîre t'attire, à race carnassière De Celui qui ne sut ni fléchir ni prier I

Qain, Qaïn, Qaïn ! Dans la nuit sans aurore, •Dès le ventre d'Héva maudit et condamné. Malheur à toi par qui le soleil nouveau-né But, plein d'horreur, le sang qui fume et crie encore, Pour les siècles, au fond de ton cœur forcené! c.

Malheur à toi, dormeur silencieux, chair vile. Esprit que la vengeance éternelle a sacré. Toi qui n'as jamais cru, ni jamais espéré ! Plus heureux le chien mort pourri hors de ta ville .' Dans ton crime effroyable lahvèh t'a muré. —

Alors, au faîte obscur de la cité rebelle. Soulevant son dos large et l'épaule et le front. Se dressa lentement, sous l'injure et l'affront. Le Géant qu'enfanta pour la douleur nouvelle Celle par qui les fils de l'homme périront.

Il se dressa debout sur le lit granitique Où, tranquille, depuis dix siècles révolus, Il s'était endormi pour ne s'éveiller plus; Puis il regarda l'ombre et le désert antique, Et sur l'ampleur du sein croisa ses bras velus.

Sa barbe et ses cheveux dérobaient son visage ; Mais, sous l'épais sourcil, et luisant à travers. Ses yeux, hantés d'un songe unique, et grands ouverts. Contemplaient par delà l'horizon, d'âge en âge. Les jours évanouis et le jeune univers.

Thogorma vit alors la famille innombrable Des fils d'Hénokh emplir, dans un fourmillement Immense, palais, tours et murs, en un moment; Et, tous, ils regardaient l'Ancêtre vénérable. Debout, et qui rêvait silencieusement.

Et les bêtes poussaient leurs hurlements de haine, Et l'étalon, soufflant du feu par les naseaux. Broyait les vieux palmiers comme autant de roseaux, Et le grand Cavalier gardien de la Géhenne Mêlait sa clameur âpre aux cris des animaux.

Mais l'Homme violent, du sommet de son aire, Tendit son bras noueux dans la nuit, et voilà, Plus haut que ce tumulte entier, comme il parla D'une voix lente et grave et semblable au tonnerre, Qui d'échos en échos par le désert roula :

— Qui me réveille ainsi dans l'ombre sans issue Où j'ai dormi dix fois cent ans, roide et glacé? Est-ce toi, premier cri de la mort, qu'a poussé Le Jeune Homme d'Hébron sous la lourde massue Et les débris fumants de l'autel renversé ?

Tais-toi, tais-toi, sanglot, qui montes jusqu'au faits De ce sépulcre antique où j'étais étendu ! Dans mes nuits et mes jours je t'ai trop entendu. Tais-toi, tais-toi, la chose irréparable est faite. J'ai veillé si longtemps que le sommeil m'est dû.

QAIN. II

Mais non! Ce n'est point là ta clameur séculaire, Pile enfant de la femme, inerte sur son sein 1 O victime, tu sais le sinistre dessein D'Iahvèh m'aveuglant du feu de sa colère. L'iniquité divine est ton seul assassin.

Silence, ô Cavalier de la Géhenne! O Bétes Furieuses, qu'il traîne après lui, taisez-vous ! Je veux parler aussi, c'est l'heure, afin que tous Vous sachiez, ô hurleurs stupides que vous êtes. Ce que dit le Vengeur Q.aïn au Dieu jaloux.

Silence ! Je revois l'innocence du monde. J'entends chanter encore aux vents harmonieux Les bois épanouis sous la gloire des cieux ; La force et la beauté de la terre féconde En un rêve sublime habitent dans mes yeux.

Le soir tranquille unit aux soupirs des colombes, Dans le brouillard doré qui baigne les halliers. Le doux rugissement des lions ^miliers; Le terrestre Jardin sourit, vierge de tombes. Aux Anges endormis à l'ombre des palmiers.

L'inépuisable joie émane de la Vie ; ,\

L'embrassement profond de la terre et du ciel u Emplit d'un même amour le cœur universel ; Et la Femme, à jamais vénérée et ravie, j

Multiplie en un long baiser l'Homme immortel, j

Et l'aurore qui rit avec ses lèvres roses, De jour en jour, en cet adorable berceau. Pour le bonheur sans fin éveille un dieu nouveau ; Et moi, moi, je grandis dans la splendeur des choses, Impérissablement jeune, innocent et beau !

Compagnon des Esprits célestes, origine

De glorieux enfants créateurs à leur tour.

Je sais le mot vivant, le verbe de l'amour;

Je parle et fais jaillir de la source divine.

Aussi bien qu'Elohim, d'autres mondes au jour !

Éden ! ô Vision éblouissante et brève.

Toi dont, avant les temps, j'étais déshérité !

Éden, Éden ! voici que mon cœur irrité

Voit changer brusquement la forme de son rêve.

Et le glaive flamboie à l'horizon quitté.

Éden I ô le plus cher et le plus doux des songes. Toi vers qui j'ai poussé d'inutiles sanglots ! Loin de tes murs sacrés éternellement clos La malédiction me balaye, et tu plonges Comme un soleil perdu dans l'abimc des flots.

Les flancs et les pieds nus, ma mère Héva s'enfonce Dans l'âpre solitude où se dresse la faim. Mourante, échevelée, elle succombe enfin. Et dans un cri d'horreur enfante sur la ronce Ta victime, lahvèh! celui qui fut Q.aïn.

QUAIN. 1}

O nuit ! Déchirements enflammés de la nae,t 7*

Cèdres déracinés, torrents, souffles hurleurs, l ,^ O lamentations de mon père, ô douleurs, J t|/ O remords, vous avez accueilli ma venue, Et ma mère a brûlé ma lèvre de ses pleursi

arsl ï^ «^

Buvant avec son lait la terreur qui reni\Te, A son côté gisant h^•ide et sans abri, La foudre a répondu seule à mon premier cri ; Celui qui m'engendra m'a reproché de vivre , Celle qui m'a conçu ne m'a jamais souri 1

Misérable héritier de l'angoisse première, ^jA

D'un long gémissement j'ai salué l'exil. ^^ J^

Qjiel mal avais-je fait? Que ne m'écrasait-il, 'O^'^ »JK, Faible et nu sur le roc, quand je vis la luniière\ ft^ Avant qu'un sang plus chaud brûlât mon cœur vii iî^

Emporté sur les eaux de la Nuit primitive,

Au muet tourbillon d'un vain rêve pareil,

Ai-je aôermi l'abime, allumé le soleil.

Et, pour penser : Je suis! pour que la fange vive,

Ai-je troublé la paix de l'étemel sommeil?

Ai-je dit à l'argile inerte : Souffre et pleure ! Auprès de la défense ai-je mis le désir. L'ardent attrait d'un bien impossible à saisir. Et le songe immortel dans le néant de l'heure ? Ai-je dit de vouloir et puni d'obéir?

O misère ! Ai-je dit à l'implacable Maître, A.U Jaloux, tourmenteur du monde et des vivants. Oui «rronde dans la foudre et chevauche les vents : La vie assurément est bonne, ]e veux naître ! Que m'importait la vie au prix où tu la vends?

Sois satisfait! Qaïn est né. Voici qu'il dresse. Tel qu'un cèdre, son front pensif vers l'horizon. Il monte avec la nuit sur les rochers d'Hébron, Et dans son cœur rongé d'une sourde détresse Il songe que la terre immense est sa prison.

Tout gémit, l'astre pleure et le mont se lamente, Un soupir douloureux s'exhale des forêts. Le désert va roulant sa plainte et ses regrets, La nuit sinistre, en proie au mal qui la tourmente, Rugit comme un lion sous l'étreinte des rets.

Et là, sombre, debout sur la roche escarpée. Tandis que la famille humaine en bas s'endort, L'impérissable ennui me travaille et me mord, Et je vois la lueur de la sanglante Épée Rougir au loin le ciel comme une aube de mort.

Je regarde marcher l'antique Sentinelle, Le Khéroub chevelu de lumière', au milieu Des ténèbres, l'Esprit aux six ailes de feu, Qui, dardant jusqu'à moi sa rigide prunelle, S'arrête sur le seuil interdit par son Dieu.

QAîN. ly

n reluit sar ma face irritée, et me nomme : — Qaïn, Qaïn ! — Khéroub d'Iahvèh, que veux-tu? Me voici. — Va prier, va dormir. Tout s'est tu, Le repos et l'oubli bercent la terre et l'homme; Heureux qui s'agenouille et n'a pas combattu !

Pourquoi rôder toujours par les ombres sacrées. Haletant comme un loup des bois jusqu'au matin ? Vers la limpidité du Paradis lointain Pourquoi tendre toujours tes lèvres altérées? Courbe la face, esclave, et jubis^ ton destin.

Rentre dans ton néant, ver de terre! Qu'importe Ta révolte inutile à Celui qui peut tout? Le feu se nt de l'eau qui murmure et qui bgit;! ' J» l£^ veat n^éconte pas gémir la feuille morte. / V^ Prie et prosteme-toi. — Je resterai debout I \

Le lâche peut ramper sous le pied qui le dompte,

Glorifier l'opprobre, adorer le tourment.

Et payer le repos par l'avilissement ;

lahvèh peut bénir dans leur fange et leur honte

L'épouvante qui flatte et la haine qui ment;

Je resterai debout ! Et du soir à l'aurore. Et de l'aube à la nuit, jamais je ne tairai L'infatigable cri d'un cœur désespéré !

La soif de la justice, ô Khéroub, me dévore. Écrase-moi, sinon, jamais je ne ploirai! /

l6 POÈMES BARBARES.

Ténèbres, répondez! Qu'Iahvèh me réponde! Je souffre, qu'ai-je fait? — Le Khéroub dit : — Qaïn ! lahvèh l'a voulu. Tais-toi. Fais ton chemin Terrible. — Sombre Esprit, le mal est dans le monde. Oh ! pourquoi suis-je né ! — Tu le sauras demaiiv. —

Je l'ai su. Comme l'ours aveuglé qui trébuche Dans la fosse où la mort l'a longtemps attendu, Flagellé de fureur, ivre, sourd, éperdu. J'ai heurté d'Iahvèh l'inévitable embûche; Il m'a précipité dans le crime tendu.

O jeune homme, tes yeux, tels qu'un ciel sans nuage, Étaient calmes et doux, ton cœur était léger Comme l'agneau qui sort de l'enclos du berger ; Et Celui qui te fit docile à l'esclavage Par ma main violente a voulu t'égorgerl

Dors au fond du Schéol ! Tout le sang de tes veines, O préféré d'Héva, faible enfant que j'aimais. Ce sang que je t'ai pris, je le saigne à jamais ! Dors, ne t'éveille plus! Moi, je crîrai mes peines. J'élèverai la voix vers Celui que je hais.

Fils des Anges, orgueil de Qaïn, race altière En qui brûle mon sang, et vous, enfants domptés De Seth, ô multitude à genoux, écoutez! Écoutez-moi, Géants ! écoute-moi, poussière I Prête l'oreille, ô Nuit des temps illimités 1

QAIN. 17

Élohim, Élohim! Voici la prophétie Du Vengeur, et je vois le cortège hideux Des siècles de la terre et du ciel, et tous deux. Dans cette vision lentement éclaircie.

Roulent sous ta fureur qui rugit autour d'eux.

Tu voudras vainement, assouvi de ton rêve, A^. Dans le gouffre des Eaux premières l'engloutir ; Mais lui, lui se rira du tardif repentir. Comme Léviathan qui regagne la g^ève.

De l'abime entr'ouvert tu le verras sortir.

Non plus géant, semblable aux Esprits, fier et libre. Et toujours indompté, sinon victorieux; Mais servile, rampant, rusé, lâche, envieux. Chair glacée où plus rien ne fermente et ne vibre. L'homme pullulera de nouveau sous les cieux.

Emportant dans son cœur la fange du Déluge, Hors la haine et la peur ayant tout oublié. Dans les siècles obscurs l'homme multiplié Se précipitera sans halte ni refuge, A ton spectre implacable horriblement lié.

Dieu de la foudre. Dieu des vents. Dieu des armées. Qui roules au désert les sables étouffants. Qui te plais aux sanglots d'agonie, et défends La pitié. Dieu qui fais aux mères affamées. Monstrueuses, manger la chair de leurs enfants I

l8 POÈMES BARBARES.

Dieu triste, Dieu jaloux qui dérobes ta face, Dieu qui mentais, disant que ton œuvre était bon, Mon souffle, ô Pétrisseur de l'antique limon, Un jour redressera ta victime vivacc.

Tu lui diras : Adore! Elle répondra : Non!

D'heure en heure, lahvèh ! ses forces mutinées Iront élargissant l'étreinte de tes bras; Et, rejetant ton joug comme un vil embarras. Dans l'espace conquis les Choses déchaînées Ne t'écouteront plus quand tu leur parleras!

Afin d'exterminer le monde qui te nie, Tu feras ruisseler le sang comme une mer. Tu feras s'acharner les tenailles de fer. Tu feras flamboyer, dans l'horreur infinie. Près des bûchers hurlants le gouflre de l'Enfer;

Mais quand tes prêtres, loups aux mâchoires robustes. Repus de graisse humaine, et de rage amaigris. De l'holocauste offert demanderont le prix, Surgissant devant eux de la cendre des Justes, Je les flagellerai d'un immortel mépris.

Je ressusciterai les cités submergées.

Et celles dont le sable a couvert les monceaux ;

Dans leur lit écumeux j'enfermerai les eaux;

Et les petits enfants des nations vengées.

Ne sachant plus ton nom, riront dans leurs berceaux

QAÏtt. 19

J'effondrerai des deux la voûte dérisoire.

Par delà l'épaisseur de ce sépulcre bas

Sur qui gronde le bruit sinistre de ton pas.

Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire ;

Et qui t'y cherchera ne t'y trouvera pas.

El ce sera mon jour! Et, d'étoile en étoOe,

Le bienheureux Eden longuement regretté

Verra renaître .\bel sur mon cœur abrité; ,•

Et toi, mort et cousu sous la funèbre toile, Qyi"^^

Tu t'anéantiras dans fa stérilité. — ^^

Le Vengeur dit cela. Puis l'immensité sombre. Bond par bond, prolongea, des plaines aux parois Des montagnes, l'écho violent de la Voix Qui s'enfonça longtemps dans l'abime de l'ombre. Puis nn Vent très amer courut par les cieux froids.

Thc^orma ne vit plus ni les bétes hurlantes. Ni le grand Cavalier, ni ceux d'Hénokhia. Tout se tut. Le Silence élargi déploya Ses deux ailes de plomb sur les choses tremblantes. Puis, brusquement, le ciel convulsif âamboya.

Et le sceau fut rompu des hautes cataractes. Le poids supérieur fendit et crevassa Le couvercle du monde. Un long frisson passa Dans toute chair vivante ; et, par nappes compactes Et par torrents, la Pluie horrible commença.

20 rOliMES BARBARES.

Puis, de tous les côtâ; de la terre, un murmure Encore inentendu, vague, innommable, emplit L'espace, et le fracas d'en haut s'ensevelit Dans celui-là. La Mer, avec sa chevelure De flots blêmes, hurlait en sortant de son lit.

Elle venait, croissant d'heure en heure, et ses lames. Toutes droites, heurtaient les monts vertigineux. Ou, projetant leur courbe immense au-dessus d'eux. Rejaillissaient d'en bas vers la nuée en flammes. Comme de longs serpents qui déroulent leurs nœuds.

Elle allait, arpentant d'un seul repli de houle Plaines, vallons, déserts, forêts, toute une part Du monde, et les cités et le troupeau hagard Des hommes, et les cris suprêmes, et la foule Des bêtes qu'aveuglaient la foudre et le brouillard.

Hérissés, et trouant l'air épais, en spirale, De grands oiseaux, claquant du bec, le col pendant. Lourds de pluie et rompus de peur, et regardant Les montagnes plonger sous la mer sépulcrale, Montaient toujours, suivis par l'abîme grondant.

Quelques sombres Esprits, balancés sur leurs ailes. Impassibles témoins du monde enseveli, Attendaient pour partir que tout fût accompli, Et que sur le désert des Eaux universelles S'étendit pesamment l'irrévocable oubli.

QAIN. 21

Enfin, quand le soleil, comme un œil cave et vide Qui, sans voir, regardait les espaces béants. Emergea des vapeurs ternes des océans ; Quand, d'un dernier lien, le Suaire livide Eut de l'univers mort serré les os géants;

Qjiand le plus haut des pics eut bavé son écume, Thogorma, fils d'Élam, d'épouvante blêmi, V^it Qaïn le Vengeur, l'immortel Ennemi D'Iahvèh, qui marchait, sinistre, dans la brume, Vers l'Arche monstrueuse apparue à demi.

Et l'homme s'éveilla du sommeil prophétique. Le long du grand Khobar où boit un peuple impar. Et ceci fut écrit, avec le roseau dur. Sur une peau d'onagre, en langue khaldaïque, Par le Voyant, captif des cavaliers d'Assur.

La Vigne de Naboth.

Au fond de sa demeure, Akhab, l'œil sombre et dui Sur sa couche d'ivoire et de bois de Syrie Gît, muet et le front tourné contre le mur.

Sans manger ni dormir, le Roi de Samarie Reste là, plein d'ennuis, comme, en un jour d'été. Le voyageur courbé sur la source tarie.

Akhab a soif du vin de son iniquité,

Et conjure, en son cœur que travaille la haine,

La "Vache de Béth-El et l'idole Astarté.

Il songe : — Suis-je un roi si ma colère est vaine r Par Baall j'ai chassé trois fois les cavaliers Pe Ben-Hadad de Tyr au travers de la plaine.

J'ai vu ceux de Damas s'en venir par milliers. Le sac aux reins, la corde au cou, dans la poussière, Semblables aux chameaux de\-ant les chameliers ;

J'ai, d'un signe, en leur gorge étouffé la prière,

L'écume de leur sang a rougi les hauts lieux.

Et j'ai nourri mes chiens de leur graisse guerrière.

Mes prophètes sont très savants, et j'ai trois Dieux Très puissants, pour garder mon roj-aume et ma ville Et ployer sous le joug mon peuple injurieux.

Et voici que ma gloire est une cendre vile.

Et mon sceptre un roseau des marais, qui se rompt

Aux rires insulteurs de la foule ser\-ile I

C'est le Fort de Juda qui m'a fait cet affront. Parce que j'ai dressé, sous le noir térébinthe, L'image de Baal, une escarboucle au front.

Deux fois teint d'écarlate et vêtu d'h\'acinthe. Comme un soleil, le Dieu reluit, rouge et doré, Sur le socle de jaspe, au milieu de l'enceinte.

Mais s'il ne m'a vengé demain, j'abolirai Son culte, et l'on verra se dresser à sa place Le Veau d'or d'Éphraïm sur l'autel adoré.

Un désir impuissant me consume et m'enlace! Sous la corne du bœuf, sous le pied de l'ànon, Je suis comme un lion mort, qu'on outrage en face.

Quand j'ai dit : Je le veux ! un homme m'a dit : Non !

Il vit encor, sans peur que le glaive le touche.

La honte est dans mon cœur, l'opprobre est sur mon non

Tel, le fils de Hamri se ronge sur sa couche. Ses cheveux dénoués pendent confusément.

Et sa dent furieuse a fait saigner sa bouche.

Auprès du morne Roi parait en ce moment La fille d'Eth-Baal, la femme aux noires tresses De Sidon, grande et belle, et qu'il aime ardemment.

Astarté l'a bercée aux bras de ses prêtresses ;

Elle sait obscurcir la lune et le soleil,

Et courber les lions au joug de ses caresses.

De ses yeux sombres sort l'effluve du sommeil. Et ceux qu'a terrassés une mort violente S'agitent à sa voix dans !a nuit sans réveil.

Elle approche du lit, majestueuse et lente.

Regarde, et dit : — Qu'a donc mon Seigneur? et quel m

Dompte le cèdre altier comme une faible plante?

A-t-il VU quelque spectre envoyé par Baal? . Le jour tombe. Que mon Seigneur se lève et mange ! Parle, ô Chef! Quel ennui trouble ton cœurroj'al r —

Akhab lui dit : — G femme, il faut que je me venge ; Et je ne puis dormir, ni boire, ni manger. Que le sang de Naboth n'ait fumé dans la fange.

Sa vigne est très fertile et touche à mon verger. Or, j'ai dit à cet homme, an seuil de sa demeure : Ceci me plaît; veux-tu le vendre ou l'échanger?

Il m'a dit : C'est mon champ paternel. Que je meure. Le voudrais-tu payer par grain un schiqel d'or, Si je le vends jamais, fût-ce à ma dernière heure I

Quand tu me donnerais la plaine de Phogor, Ramoth en Galaad, Seir et l'Idumée, Et ta maison d'ivoire, et ton riche trésor,

G Roi, je garderais ma vigne bien aimée I C'est ainsi qu'a parlé Naboth le vigneron. Tranquille sur le seuil de sa porte enfumée.

— Cènes, ce peuple, Akhab, parle Dieu d'Akkaron Dit Jézabel, jouit, malgré son insolence. D'un roi très patient, très docile et très bon.

Que ne le frappais-tu du glaive ou de la lance? L'onagre est fort rétif s'il ne courbe les reins; Qui cède au dromadaire accroît sa violence.

— C'est le Jaloux, le Fort de Juda que je crains, Dit Akhab. C'est le Dieu de Naboth et d'Élie ; Du peuple furieux il briserait les freins.

Je verrais s'écrouler ma fortune avilie.

Et serais comme un bœuf qui mugit sur l'autel

Pendant que le couteau s'aiguise et qu'on le lie.

Non ! J'attendrai. Les Dieux de Dan et de Beth-El Accorderont sans doute à qui soutient leur cause De tuer sûrement Naboth de Jizréhel.

— Lève-toi donc et mange, ô Chef, et te repose. Dit la Sidonienne avec un rire amer ;

Moi seule je ferai ce que mon Seigneur n'ose.

Demain, quand le soleil s'en ira vers la mer. Sans que ta main royale ait touché cet esclave. J'atteste qu'il mourra sur le mont de Somer.

Et l'homme de Thesbé pourra baver sa bave

Et hurler, du Karmel à l'Horeb, comme un chien

Aflamé, qui s'enfuit aussitôt qu'on le brave.

Mon Seigneur lui dira : Qu'ai- je fait, sinon rien? A-t-on trouvé ma main dans ce meurtre, ou mon signe? ■ Akhab, en souriant, dit : — O femme, c'est bien 1

J'aurai le sang de l'homme et le \-in de sa vigne —

Vers l'heure où le soleil allume au noir Liban Comme autant de flambeaux les cèdres par les rampes. Les Anciens sont assis, hors des murs, sur un banc.

Ce sont trois beaux vieillards, avec de larges tempes. De grands fronts, des nez d'aigle et des yeux vifs et doux Qui, sous l'épais sourcil, luisent comme des lampes.

Dans leurs robes de lin, la main sur les genoux, Ils siègent, les pieds nus dans la fraîcheur des sables, A l'ombre des figuiers d'où pendent les firuits roux,

La myrrhe a parfumé leurs barbes vénérables ; Et leurs longs cheveux blancs sur l'épaule et le dos S'épandent, aux flocons de la neige semblables.

Mais leur cœur est plus noir que le sépulcre clos; Leur cœur comme la tombe est plein de cendre morte ; L'avarice a séché la moelle de leurs os.

Vils instruments soumis à la main la plus forte. Ils foulent à prix d'or l'équité sainte aux pieds, Sachant ce que le sang des malheureux rapporte.

Naboth est devant eux, debout, les bras liés, Comme pour l'holocauste un bouc, noire victime Par qui les vieux péchés de tous sont expiés.

Deux fils de Bélial, d'une voix unanime, Disent: — Voici. Cet homme est vraiment criminel. Qu'il saigne du blasphème et qu'il meure du crime I

Or, il a blasphémé le nom de l'Iiternel. — Naboth dit : — L'Éternel m'entend et me regarde. Je suis pur devant lui, n'ayant rien fait de tel.

J'atteste le Très-Haut et me fie en sa garde. Ceux-ci mentent. Craignez, Pères, de mal juger. Car Dieu juge à son tour, qu'il se hâte ou qu'il tarde.

Voyez I Ai-je fermé ma porte à l'étranger? Ai-je tari le puits du pauvre pour mon fleuve? L'orphelin faible et nu, m'a-t-on vu l'outrager?

Qu'ils se lèvent, ceux-là qui m'ont mis à l'épreuve! Qu'ils disent : Nous avions soif et nous avions faim, L'étranger, l'orphelin, et le pauvre et la veuve;

Naboth le vigneron n'a point ouvert sa main,

Naboth de Jizréhel, irritant notre plaie, Sous l'œil des affamés a mangé tout son pain.'

Nul ne dira cela, si sa parole est vraie.

Or, qui peut blasphémer étant pur devant Dieu?

Séparez le bon grain, mes Pères, de l'ivraie.

Remettez d'un sens droit toute chose en son lieu. Si je mens, que le ciel s'entr'ouvre et me dévore. Que l'Exterminateur me brûle de son feu ! —

Le plus vieux des Anciens dit : — Il blasphème encore I

Allez, lapidez-le, car il parle très mal.

N'étant plein que de vent, comme une outre sonore. —

Or, non loin des figuiers, les fils de Bélial Frappent le vigneron avec de lourdes pierres; La cervelle et le sang souillent ce lieu fatal.

Et Naboth rend l'esprit. Les bêtes carnassières Viendront, la nuit, hurler sur le corps encor chaud. Et les oiseaux plonger leurs becs dans ses paupières.

En ce temps, Jézabel, attentive au plus haut

Du palais, dit au Roi : — Seigneur, la chose est faite :

Naboth est mort. G Chef, monte en ton chariot.

Aux sons victorieux des cymbales de fête, Viens visiter ta vigne, ô royal vigneron ! — Et du sombre palais tous deux quittent le faîte.

Ils vont. Et la trompette éclate, et le clairon, Et le sistre, et la harpe, et le tambour. La foule S'ouvre sous le poitrail des chevaux de Sidon.

Le chariot de cèdre, aux moyeux d'argent, roule; Et le peuple, saisi de peur, s'est prosterné Au passage du couple abhorré qui le foule.

Mais voici. Sur le seuil du juste assassiné.

Croisant ses bras velus sur sa large poitrine,

Se dresse un grand vieillard, farouche et décharné.

Son crâne est comme un roc couvert d'herbe marine; Une sueur écume à ses cheveux pendants. Et le poil se hérisse autour de sa narine.

Du fond de ses yeux creux flambent des feux ardents. D'un orteil convulsif, comme un lion sauvage. Il fouille la poussière et fait grincer ses dents.

Sur le cuir corrodé de son âpre visage

On lit qu'il a toujours marché, toujours souffert,

Toujours vécu, plus fort au sein du même orage;

Qu'il a dormi cent nuits dans l'antre noir onvert Aux gorges de l'Horeb ; auprès des puits sans onde, Qu'il a hurlé de soif dans le feu du désert ;

Et qu'en ce siècle impur, en qui le mal abonde. Son maitre a flagellé d'un fouet étincelant Et poussé sur les Rois sa course vagabonde.

Or, les chevaux, soudain, se cabrent, reculant D'horreur devant ce spectre. Ils courent, haut la tête, Ivres, mâchant le mors, et l'épouvante au flanc.

Arbres, buissons, enclos, rocs, rien ne les arrête : Ils courent, comme un vol des démons de la nuit, Comme un champ d'épis mûrs fauchés par la tempête.

Tel, dans un tourbillon de poussière et de bruit. Malgré les cavaliers pleins d'une clameur vaine. Le cortège effaré se disperse et s'enfuit.

L'attelage, ébranlant le chariot qu'il traîne. Se couche, les naseaux dans le sable, et le Roi Sent tournoyer sa tète et se glacer sa veine.

Lentement il se lève, et, tout blême d'effroi. Regarde ce vieillard sombre, que nul n'oublie, Immobile, appuyé contre l'humble paroi.

.\khab, avec un grand frisson, dit : — C'est Éliel

Alors, comme un torrent fougueux, des monts tombé, Q.ui roule flots sur flots son bruit et sa colère. Voici ce qu'à ce Roi dit l'Homme de Thesbé :

— Malheur! l'aigle a crié de joie au bord de l'aire ; Il aiguise son bec, sachant qu'un juste est mort. Le chien montre les dents, hurle dans l'ombre et flaire.

Malheur! l'aigle affamé déchire et le chien mord, Car la pierre du meurtre est toute rouge et fume. Donc, le Seigneur m'a dit : Va 1 je suis le Dieu fort I

Je me lève dans la fureur qui me consume;

Le monde est sous mes pieds, la foudre est dans mes yeux.

La lune et le soleil nagent dans mon écume.

Va 1 dis au meurtrier qu'il appelle ses Dieux A l'aide, car je suis debout sur les nuées. Et la vapeur du crime enveloppe les cieux.

Dis-lui : Malheur, ô Chef des dix prostituées, Akhab, fils de Hamri, le fourbe et le voleur I Les vengeances d'en haut se sont toutes ruées.

A toi qui fais du sceptre un assommoir, malheur ! Auprès de la fournaise ardente où tu trébuches Le four chauffé sept fois est sombre et sans chaleur.

L'ours plein de ruse est pris dans ses propres embûche

Et îe vautour s'étrangle avec l'os avalé.

Et le frelon s'étouffe avec le miel des ruches.

Tu songeais : Tout est bien , car je n'ai point parlé. Allons ! Naboth est mort ; sa vigne est mon partage. Le Dieu d'Élie est sourd, le Fort est aveuglé 1

Qui dira que ce meurtre inique est mon ouvrage?

Le lion de Juda rugit et te répond.

Le Seigneur t'attendait au seuil de l'héritage !

O renard, ô voleur, voici qu'au premier bond

11 te prend, te saisit à la gorge, et se joue

De ta peur, l'œil planté dans ta chair qui se fond.

Vermine d'Israël, le Dieu fort te secoue

Des haillons de ce peuple, et les petits enfants

Te verront te débattre et grouiller dans la boue.

Le Seigneur dit : Je suis l'effroi des triomphants. Je suis le frein d'acier qui brise la mâchoire Des Couronnés, mangeurs de biches et de faons.

Je fracasse leurs chars, je souffle sur leur gloire ; Ils sont tous devant moi comme un sable mouvant, Et j'enfouis leurs noms perdus dans la nuit noire.

Donc, le sang de Naboth crie en vous poursuivant, Akhab de Samarie, et toi, vile idolâtrel Le spectre de Naboth sanglote dans le vent.

Dans le puits du désert où filtre l'eau saumâtrc, Entre vos murs de cèdre et sous l'épais figuier, Dans les clameurs de fête et dans les bruits de l'âtre.

Dans le hennissement de l'étalon guerrier, Dans la chanson du coq et de la tourterelle, Akhab et Jézabel, vous l'entendrez crier!

Naboth est mort ! Les chiens mangeront la cervelle Du couple abominable en son crime têtu ; Ma fureur fauchera cette race infidèle :

Comme un bon moissonneur, de vigueur revêtu. Qui tranche à tour de bras les épis par centaines, Je ferai le sol ras jusqu'au moindre fétu.

Dis-leur : Voici le jour des sanglots et des hames,

Où l'exécration se gonfle, monte et bout.

Et, comme un vin nouveau, jaillit des cuves pleines

Car je suis plein de rage et j'écraserai tout l

Et l'on verra le sang des rois, tel qu'une eau sale,

Déborder des toits plats et rentrer dans l'égout.

Va! ceins tes reins, Akhab, excite ta cavale. Fuis, comme l'épervier, vers les bords Libyens, Enfonce-toi vivant dans la nuit sépulcrale...

Tu ne sortiras pas, ô Roi ! de mes liens. Et je te châtirai dans ta chair et ta race, O vipère, ô chacal, fils et père de chiens! —

Akhab, poussant un cri d'angoisse par l'espace. Dit : — J'ai péc'né ; ma vie est un fumier bourbeux. — Il déchire sa robe et se meurtrit la face.

De fange et de graviers il souille ses cheveux. Disant : — Gloire au Très-Fort de Juda ! Qji'il s'apaise ! Sur l'autel du Jaloux j'égorgerai cent bœufs !

Que suis-je à sa lumière? Un fétu sur la braise. La rosée au soleil est moins prompte à sécher; Moins vite le bois mort âambe dans la fournaise.

Je suis comme le daim, an guet sur le rocher, dui geint de peur, palpite et dans l'herbe s'enfonce, Parce qu'il sent venir la flèche de l'archer.

Mais, par le Très-Puissant que l'épouvante annonce Je briserai le Veau de Béth-El! Je promets D'ensevelir Baal sous la pierre et la ronce ! —

L'Homme de Thesbé dit : — O fourbe I désormais Tu ne renîras plus la clameur de tes crimes : Ils ont rugi trop haut pour se taire jamais.

Comme un nuage noir qui gronde sur les cimes,

Voici venir, pour la curée, ô Roi sanglant,

La meute aux crocs aigus que fouettent tes victimes.

Va! crie et pleure, attache un cilice à ton flanc. Brise sur les hauts lieux l'Idole qui flamboie... Les vengeurs de Naboth arrivent en hurlant!

Ouvre l'œil et l'oreille. Ils bondissent de joie.

Ayant vu dans la vigne Akhab et Jézabel,

Et de l'ongle et des dents se partagent leur proie 1 —

Or, ayant dit cela, l'Homme de l'Éternel, Renouant sur ses reins sa robe de poil rude. Par les sentiers pierreux qui mènent au Carmel,

S'éloigne dans la nuit et dans la solitude.

tr

L'Ecclésiaste.

L'ecclésiaste adit : Un chien vivant vaut mieux Qu'un lion mort. Hormis, certes, manger et boire. Tout n'est qu'ombre et fumée. Et le monde est très vieux. Et le néant de ^-ivre emplit la tombe noire.

Par les antiques nuits, à la face des cieux. Du sommet de sa tour comme d'un promontoire. Dans le silence, an loin laissant planer ses yeux. Sombre, tel il songeait sar son siège d'ivoire.

Vieil amant du soIeO, qui gémissais ainsi. L'irrévocable mort est un mensonge aussi. Heureux qui d'un seul bond s'engloutirait en elle 1

Moi, toujours, à jamais, j'écoute, épouvanté. Dans l'ivresse et l'horreur de l'immortalité. Le long rugissement de la Vie étemelle.

Néférou-Ra.

KHON s, tranquille et parfait, le Roi des Dieux théb Est assis gravement dans sa barque dorée : Le col roide, l'œil fixe et l'épaule carrée, Sur ses genoux aigus il allonge les mains.

La double bandelette enclôt ses tempes lisses Et pend avec lourdeur sur le sein et le dos. Tel le Dieu se recueille et songe en son repos, Le regard immuable et noyé de délices.

Un matin éclatant de la chaude saison

Baigne les grands sphinx roux couchés au sable aride,

Et des vieux Anubis ceints du pagne rigide

La gueule de chacal aboie à l'horizon.

XEFEROU-RA. 59

Dis prêtres, du Nil clair suivant la haute berge. D'un pas égal, le front inclinjè vers le sol. Portent la barque peinte où, sous un parasol. Siège le fils d'Amon, Khons, le Dieu calme et vierge

Où va-t-il, le Roi Khons, le divin Guérisseur, Qui toujours se procrée et s'engendre lui-même. Lui que Moût a conçu du Créateur suprême, L'Enfant de l'Invisible, aux yeux pleins de douceur?

Il méditait depuis mille ans, l'âme absorbée, A l'ombre des palmiers d'albâtre et de granit, R^ardant le lotus qui charme et qui bénit Ouvrir son cœur d'azur où dort le Scarabée.

Pourquoi s'est-il levé de son bloc colossal, Lui d'où sortent la vie et la santé du monde, Disant : J'irai ! Pareille à l'eau pure et féconde, Ma vertu coulera sur l'arbuste royal!

Le grand Rhamsès l'attend dans sa vaste demeure. Les vingt Nomes, les trois Empires sont en deuil. Craignant que, si le Dieu ne se présente au seuil, La Beauté du Soleil, Néférou-Ra ne meure.

Voici qu'elle languit sur son lit virginal.

Très pâle, enveloppée avec dt fines toiles;

Et ses yeux noirs sont clos, semblables aux étoiles

Q.ui se ferment quand vient le rayon matinaL

Hier, Néférou-Ra courait parmi les roses, La joue et le front purs polis comme un bel or, Et souriait, son cœur étant paisible encor. De voir dans le ciel bleu voler les ibis roses.

Et voici qu'elle pleure en un rêve enflammé. Amer, mystérieux, qui consume sa vie !

Quel démon l'a touchée, ou quel Dieu la convie? O lumineuse fleur, meurs-tu d'avoir aimé?

Puisque Néférou-Ra, sur sa couche d'ivoire, Palmier frêle, a ployé sous un souffle ennemi, La tristesse envahit la terre de Khêmi, Et l'âme de Rhamsès est comme la nuit noire.

Mais il vient, le Roi jeune et doux, le Dieu vainqueur, Le Dieu Khons, à la fois baume, flamme et rosée, Qui rend la sève à flots à la plante épuisée. L'espérance et la joie intarissable au cœur.

Il approche. Un long cri d'allégresse s'élance. Le cortège, à pas lents, monte les escaliers ; La foule se prosterne, et, du haut des piliers Et des plafonds pourprés, tombe un profond silence.

Tremblante, ses grands yeux pleins de crainte et d'amou Devant le Guérisseur sacré qu'elle devine, Néférou-Ra tressaille et sourit et s'incline Comme un rayon furtif oublié par le jour.

«ÉFÉROO-RA. 41

Son sourire est tranquille et joyeux. Qjie fait-elle? Sans doute elle repose en un calme sommeil. Hélas! Khons a guéri la Beauté du Soleil; Le Sauveur l'a rendue à la vie inmiortelle.

Ne gémis plus, Rhamsès! Le mal était sans fin. Qui dévorait ce cœur blessé jusqu'à la tombe ; Et la mort, déliant ses ailes de colombe. L'embaumera d'oubli dans le monde divin 1

Ekhidna.

KALLiRHOÉ conçut dans l'ombre, aufomld'un ai A l'époque où les rois Ouranides sont nés, Ekhidna, moitié nymphe aux yeux illuminés. Moitié reptile énorme écaillé sous le ventre.

Khrysaor engendra ce monstre horrible et beau, Mère de Kerbéros aux cinquante mâchoires. Qui, toujours plein de faim, le long des ondes noires. Hurle contre les morts qui n'ont point de tombeau

Et la vieille Gaia, cette source des choses. Aux gorges d'Arimos lui fit un vaste abri. Une caverne sombre avec un seuil fleuri ; Et c'est là qu'habitait la Nymphe aux lèvres roses.

EKHfDNA. 43

Tant que la flamme auguste enveloppait les bois, Les sommets, les vallons, les villes bien peuplées. Et les fleuves divins et les ondes salées. Elle ne quittait point l'antre aux âpres parois;

Mais dès qu'Hermès volait les flamboyantes vaches Du fils d'Hypérion baigné des flots profonds, Ekhidna, sur le seuil ouvert au flanc des monts. S'avançait, dérobant sa croupe aux mille taches.

De l'épaule de marbre au sein nu, ferme et blanc Tiède et souple abondait sa chevelure brune; Et son visage clair luisait comme la lune. Et ses lèvres vibraient d'un rire étincelant.

Die chantait : la nuit s'emplissait d'harmonies ; Les grands lions errants rugissaient de plaisir ; Les hommes accouraient sous le fouet du désir. Tels que des meurtriers devant les Érinnyes :

— Moi, l'illustre Ekhidna, fille de Khrysaor, Jeune et vierge, je vous con\'ie, ô jeunes hommes ! Car ma joue a l'éclat pourpré des belles pommes. Et dans mes noirs cheveux nagent des lueurs d'or.

Heureux qui j'aimerai, mais plus heureux qui m'aime 1

Jamais l'amer souci ne brûlera son cœur;

Et je l'abreuverai de l'ardente liqueur

Qui fait l'homme semblable au Kronide lui-même.

Bienheureux celui-là parmi tous les vivants !

L'incorruptible sang coulera dans ses veines ;

Il se réveillera sur les cimes sereines

Où sont les Dieux, plus haut que la neige et les vents.

Et je l'inonderai de voluptés sans nombre, Vives comme un éclair qui durerait toujours ! Dans un baiser sans fin je bercerai ses jours Et mes yeux de ses nuits feront resplendir l'ombre. —

Elle chantait ainsi, sûre de sa beauté. L'implacable Déesse aux splendides prunelles, Tandis que du grand sein les formes immortelles Cachaient le seuil étroit du gouffre ensanglanté.

Comme le tourbillon nocturne des phalènes Qu'attire la couleur éclatante du feu, Ils lui criaient : Je t'aime, et je veux être un Dieu ! Et tous l'enveloppaient de leurs chaudes haleines.

Mais ceux qu'elle enchaînait de ses bras amoureux, Nul n'en dira jamais la foule disparue. Le monstre aux yeux charmants dévorait leur chair crue, Et le temps polissait leurs os dans l'antre creux.

Le Combat homérique.

DE même qu'au soleil l'horrible essaim des mouches Des taureaux égorgés couvre les cuirs velus. Un tourbillon guerrier de peuples chevelus. Hors des nefs, s'épaissit, plein de clameurs farouches.

Tout roule et se confond, souffle rauque des bouches. Bruit des coups, les vivants et ceux qui ne sont plus, Chars vides, étalons cabrés, flux et reflux Des boucliers d'airain hérissés d'éclairs louches.

Les reptiles tordus au front, les yeux ardents, L'aboyeuse Gorgô vole et grince des dents Par la plaine où le sang exhale ses buées.

Zeus, sur le Pavé d'or, se lève, furieux. Et voici que la troupe héroïque des Dieux Bondit dans le combat du faîte des nuées.

La Genèse polynésienne.

DANS le Vide étemel interrompant son rêve, L'Être unique, le grand Taaroa se lève. 11 se lève, et regarde : il est seul, rien ne luit. Il pousse un cri sauvage au milieu de la nuit : Rien ne répond. Le temps, à peine né, s'écoule; Il n'entend que sa voix. Elle va, monte, roule. Plonge dans l'ombre noire et s'enfonce au travers. Alors, Taaroa se change en univers :

Car il est la clarté, la chaleur et le germe ; Il est le haut sommet, il est la base ferme. L'œuf primitif que Pô, la grande Nuit, couva ; Le monde est la coquille où vit Taaroa. Il dit : — Pôles, rochers, sables, mers pleines d'iles, Soyez ! Échappez-vous des ombres immobiles 1 — Il les saisit, les presse et les pousse à s'unir; Mais la matière est froide et n'y peut par\'enir :

Page 1