LE BARDE DE TEURAH
Bientôt, dans la nuit morne, un jet rouge et puissant Flamboie entre deux pans d'une tour solitaire; La fumée au-dessus roule en s'élai^issant.
Un homme est assis là, sur un monceau de terre.
Le brasier l'enveloppe en sa chaude lueur ;
Sa barbe et ses cheveux couvrent sa face austère.
Muet, les bras croisés, il suit avec ardeur.
Les yeux caves et grands ouverts, un sombre rêve,
Et courbe son dos large, où saillit la maigreur.
Sur ses genoux velus étincelle un long glaive ;
Une harpe de pierre est debout à l'écart.
D'où le vent, par instants, tire une plainte brève.
L'Apôtre, auprès du feu, contemple ce vieillard :
— Je te salue, au nom du Rédempteur des âmes !
— Salut, enfant ! Demain tu serais venu tard.
Avsnt que ce foyer ait épuisé ses flammes, Je serai mort : les loups dévoreront ma chair. Et mon nom périra parmi nos clans infâmes.
— Vieillard ! ton heure est proche et ton cœur est de fer. N'as-tu point médité le Dieu sauveur du monder Braves-tu jusqu'au bout l'irrémissible Enfer?
Resteras-tu plongé dans cette nuit profonde
D'où ta race s'élance à la sainte Clarté 1
Veux-tu, seul, du Démon garder la marque immonde ?
Celui qui m'a choisi, dans mon indignité. Pour répandre sa gloire et sa grâce infinie, Est descendu pour toi de son éternité.
De l'immense univers la paix était bannie : Il a tendu les bras aux peuples furieux. Et son sang a coulé pour leur ignominie.
S'il réveillait d'un mot les morts silencieux. Ne peut-il t'appaler du fond de ton abîme. Et faire luire aussi la lumière à tes yeux?
Mais tu n'ignores plus son histoire sublime, Et tu le sais, voici que le saint avenir Germe, arrosé des pleurs de la grande Victime.
Écoute ! de la terre aux cieux entends frémir L'hymne d'amour plus haut que la clameur des haines Le siècle des Esprits violents va finir.
Vois! le palais du fort croule au niveau des plaines; Le bras qui brandissait l'épée est desséché ; L'humble croit en Celui par qui tombent ses chaînes.