ES ELFES. lOI
Ils l'entourent tous d'un essaim léger Qui dans l'air muet semble voltiger.
— Hardi chevalier, par la nuit sereine. Où vas-tu si tard? dit la jeune Reine. De mauvais esprits hantent les forêts; Viens danser plutôt sur les gazons frais.—
Couronnés de thym et de marjolaine.
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
— Non ! ma fiancée aux yeux clairs et doux M'attend, et demain nous serons époux.
Laissez-moi passer, Elfes des prairies.
Qui foulez en rond les mousses fleuries; Ne m'attardez pas loin de mon amour.
Car voici déjà les lueurs du jour. —
Couronnés de thym et de marjolaine. Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
— Reste, chevalier. Je te donnerai L'opale magique et l'anneau doré.
Et, ce qui vaut mieux que gloire et fortune. Ma robe filée au clair de la lune.
— Non ! dit-il. — Va donc ! — Et de son doigt blanc Elle touche au cœur le guerrier tremblant.
Couronnés de thym et de marjolaine.
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
Et sous l'éperon le noir cheval part.
11 court, il bondit et va sans retard ; Mais le chevalier frissonne et se penche; Il voit sur la route une forme blanche Qui marche sans bruit et lui tend les bras ;
— Elfe, esprit, démon, ne m'arrête pas 1 —
Couronnés de thym et de marjolaine.
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
— Ne m'arrête pas, fantôme odieux !
e vais épouser ma belle aux doux yeux.
— O mon cher époux, la tombe éternelle Sera notre lit de 'noce, dit-elle.
Je suis morte 1 — Et lui, la voyant ainsi. D'angoisse et d'amour tombe mort aussi.
Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
Christine.
UN E étoile d'or là-bas illumine Le bleu de la nuit, derrière les monts j La lune blanchit la verte colline :
Pourquoi pleures-tu, petite Christine?
Il est tard, dormons
— Mon fiancé dort sous la noire terre, Dans la froide tombe il rêve de nous.
Laissez-moi pleurer, ma peine est amère ; Laissez-moi gémir et veiller, ma mère : Les pleurs me sont doux.
La mère repose, et Christine pleure.
Immobile auprès de l'âtre noirci.
Au long tintement de la douzième heure. Un doigt léger frappe à l'humble demeure : — Qui donc vient ici ?
— Tire le verrou, Christine, ouvre vite : C'est ton jeune ami, c'est ton fiancé.
Un suaire étroit à peine m'abrite ;
J'ai quitté pour toi, ma chère petite.
Mon tombeau glacé. —
et cœur contre cœur tous deux ils s'unissent. Chaque baiser dure une éternité :
Les baisers d'amour jamais ne finissent. Ils causent longtemps ; mais les heures glissent, Le coq a chanté.
Le coq a chanté, voici l'aube claire ; L'étoile s'éteint, le ciel est d'argent.
— Adieu, mon amour, souviens-toi, ma chère l Les morts vont rentrer dans la noire terre
Jusqu'au jugement.
— O mon fiancé, soufires-tu, dit-elle, Quand le vent d'hiver gémit dans les bois. Quand la froide pluie aux tombeaux ruisselle r Pauvre ami, couché dans l'ombre éternelle,
Entends-tu ma voix?
CHRISTIKE. ]
— Au rire joyeux de ta lèvre rose, l^eux qu'au soleil d'or le pré rougissant. Mon cercueil s'emplit de feuilles de rose ; Mais tes pleurs amers dans ma tombe close
Font pleuvoir du sang.
.Ci pleure jamais! Ici-bas tout cesse.
Mais le vrai bonheur nous attend au ciel. Si tu m'as aimé, garde ma promesse :
Dieu nous rendra tout, amour et jeunesse. Au jour étemeL
— Non ! je t'ai donné ma foi virginale ; Pour me suivre aussi, ne mourrais-tu pas? Non ! je veux dormir ma nuit nuptiale. Blanche, à tes côtés, sous la lune pâle,
Morte entre tes bras! —
Lui ne répond nen. Il piarche et la guide. A l'horizon bleu le soleil parait.
Ils hâtent alors leur course rapide, Et vont, traversant sur la mousse humide La longue forêt.
Voici les pins noirs du vieux cimetière.
— Adieu, quitte-moi, reprends ton chemin. Mon unique amour, entends ma prière 1 — Mais Elle au tombeau descend la première,
Et lui tend la main.
Et, depuis ce jour, sous la croix de cuivre, Dans la même tombe ils dorment tous deux. O sommeil divin dont le charme enivre!
Ils aiment toujours. Heureux qui peut vivre Et mourir comme euxl
Le Jugement de Komor.
LA lune sous la nue errait en mornes flanuncs. Et la tour de Komor, du Jarle de Kemper, Droite et ferme, montait dans l'écume des lames.
Sous le fouet redoublé des rafales d'hiver
La tour du vieux Komor dressait sa masse haatc.
Telle qu'un cormoran qui regarde la mer.
Un grondement immense enveloppait la côte. Sur les flots palpitaient, blêmes, de toutes parts, Les âmes des noyés qui moururent en faute.
Et la grêle tintait contre les noirs remparts. Et le vent secouait la herse aux lourdes chaînes, Et tordait les gran'^* houx sur les talus épars.
Dans les fourrés craquaient les rameaux morts des chênes Tandis que par instants un maigre carnassier Hurlait lugubrement sur les dunes prochaines.
Or, au feu d'une torche en un flambeau grossier, Le Jarle, dans sa tour vieille que la mer ronge, Marchait, les bras croisés sur sa cotte d'acier.
Muet, sourd au fracas qui roule et se prolonge. Comprimant de ses poings la rage de son cœur, Le Jarle s'agitait comme en un mauvais songe.
C'était un haut vieillard, sombre et plein de vigueur. Sur sa joue aux poils gris, lourde, une larme vive De l'angoisse soufferte accusait la rigueur.
Au fond, contre le mur, tel qu'une ombre pensive, Un grand Christ. Une cloche auprès. Sur un bloc bas Une épée au pommeau de fer, nue et massive.
Ce moine, dit Komor, n'en finira-t-il pas? —
Il ploya, ce disant, les genoux sur la dalle. Devant le crucifix de chêne, et pria bas.
On entendit sonner le bruit d'une sandale: Un homme à robe brune écarta lentement L'épais rideau de cuir qui fermait cette salle.