LE JUGEMENT DE KOMOR. IO
<— Jarle 1 j'ai fait selon votre commandement. Après celui de Dieu, dit le moine. A cette heure. Ne souillez pas vos mains, Jarle 1 soyez clément.
^— Sire moine, il suffit. Sors. Il faut qu'elle meure, Celle qui, méprisant le saint nœud qui nous joint, Fit entrer lâchement la honte en ma demeure.
Mais la main d'un vil serf ne la touchera point. — Et le moine sortit; et Komor, sur la cloche, Conmie d'un lourd marteau, frappa deux fois du poing.
Le tintement sinistre alla, de proche en proche. Se perdre aux bas arceaux où les ancêtres morts Dormaient, les bras en croix, sans peur et sans reproche.
Puis tout se tut. Le vent faisait rage au dehors; Et la mer, soulevant ses lames furibondes, Ébranlait l'escalier crevassé de ses bords.
Une femme, à pas lents, très belle, aux tresses blondes De blanc vêtue, aux yeux calmes, tristes et doux, Entra, se détachant des ténèbres profondes.
Elle Nnt, sans trembler ni fléchir les genoux. Le crucifix, le bloc, le fer hors de la gaine. Et, muette, se tint devant le vieil époux.
JIO POÈMES BARBARES.
Lui, plus pâle, frémit, plein d'amour et de haine, L'enveloppa longtemps d'un regard sans merci. Puis dit d'une voix sourde : — Il faut mourir, Tiphaine
— Sire Jarle, que Dieu vous garde 1 Me voici. J'ai supplié Jésus, Notre-Dame et sainte Anne; Désormais je suis prête. Or, n'ayez nul souci.
— Tiphaine, indigne enfant des braves chefs de Vanne, Opprobre de ta race et honte de Komor, Conjure le Sauveur, afin qu'il ne te damne;
J'ai souffert très longtemps ; je puis attendre encor. — Le Jarle recula dans l'angle du mur sombre. Et Tiphaine pria sous ses longs cheveux d'or.
Et sur le bloc l'épée étincelait dans l'ombre,
Et la torche épandait sa sanglante clarté.
Et la nuit déroulait toujours ses bruits sans nombre
Tiphaine s'oublia dans un rêve enchanté... Elle ceignit son front de roses en guirlande. Comme aux jours de sa joie et de sa pureté.
Elle erra, respirant ton frais arôme, ô lande! Elle revint suspendre, ô Vierge, à ton autel, ^- voile aux fleurs d'argent et son âme en offrande.
LE JUGEMENT DE KOmOR.
Et voici qu'elle aima d'un amour immortel I Saintes heures de foi, d'espérance céleste. Elle vit dans son cœur se rouvrir votre del I
Pais un brusque nuage, une union funeste :
Le grave et vieil époux au lieu du jeune amant...
De l'aurore divine, hélas ! rien qui lui reste 1
Le retour de celui qu'elle aimait ardemment. Les combats, les remords, la passion plus forte, La chute irréparable et son enivrement...
Jésus ! tout est fini maintenant ; mais qu'importe I Le sang du fier jeune homme a coulé sous le fer. Et Komor peut frapper : Tiphaine est déjà morte.
■ — Femme, te repens-tu? C'est le ciel ou l'enfer. De ton sang résigné laveras-tu ton crime? Je ne veux pas tuer ton âme avec ta chair.
— Frappe. Je l'aime encor : ta haine est Intime. Certes, je l'aimerai dans mon éternité!
Dieu m'ait en sa merci I Pour toi, prends ta victime.
— Meurs donc dans ta traîtrise et ton impureté! Dit Komor, avançant d'un pas grave vers elle ; Car Dieu va te juger selon son équité. —
fj3 POÈMES BARBAKBS.
Tiphaine souleva de son épaule frêle
Ses beaux cheveux dorés et posa pour mourir
Sur le funèbre bloc sa tète pâle et belle.
On eût pu voir alors flamboyer et courir Avec un sifflement l'épée à large lame. Et du col convulsif le sang tiède jaillir.
Tiphaine tomba froide, ayant rendu son âme. Cela fait, le vieux Jarle, entre ses bras sanglants. Prit le corps et la tête aux yeux hagards, sans flamme.
Il monta sur la tour, et dans les flots hurlants
Précipita d'en haut la dépouille livide
De celle qui voulut trahir ses cheveux blancs.
Morne, il la regarda tournoyer par le vide... Puis la tête et le corps entrèrent à la fois Dans la nuit furieuse et dans le gouffre avide.
Alors le Jarle fit un long signe de croix ;
Et, comme un insensé, poussant un cri sauvage
Que le vent emporta par delà les grands bois.
Debout sur les créneaux balayés par l'orage. Les bras tendus au ciel, il sauta dans la mer Qjii ne rejeta point ses os sur le rivage.
Tels finirent Tiphaine et Komor de Kemper.
Le Massacre de Mona.
OR, Mona, du milieu de la mer rude et haute. Dressait rigidement les granits de sa côte, Q.ui, massifs et baignés d'écume et pleins de bruit. Brisaient l'eau furieuse en gerbes dans la nuit. Sombres spectres, vêtus de blanc dans ces ténèbres, Et vomissant les flots par leurs gueules funèbres.
L'Esprit rauque du vent, au faîte noir des rocs. Tournoyait et soufflait dans ses cornes d'aurochs; Et c'était un fracas si vaste et si sauvage, Qye la mer s'en taisait tout le long du rivage. Tant le son formidable, en cette immensité, Par coups de foudre et par rafales emporté.
De cris et de sanglots, et de voix éperdues, Comblait le gouffre épais des mornes étendues, L'Esprit du vent soufflait dans ses clairons de fer, En aspergeant le ciel des baves de la mer ; II soufflait, hérissant comme une chevelure La noire nue éparse autour de l'Ile obscure. Conviant les Esprits ceints d'algue et de limons. Et ceux dont le vol gronde à la cime des monts. Et ceux des cavités, de qui la force sourde Fait, comme un cœur qui bat, bondir la terre lourde, Et ceux qui, dans les bois, portent la Serpe d'or. Ceux de Kambrie et ceux d'Erinn et ceux d'Armor.
L'Esprit de la tempête, avec ses mille bouches, Les appelant, soufflait dans ses trompes farouches. Mieux que taureaux beuglants et loups hurlants de fain D'une égale vigueur, d'une haleine sans fin Il soufflait! Et voici qu'à travers les nuées. Par les eaux de la mer hautement refluées. Tels que des tourbillons pressés, toujours accrus, Les Dieux Kymris, du fond de la nuit accourus, Abordaient l'Ile sainte, immuable sur Fonde, Mona la vénérée, autel central du monde.
Ainsi les Maîtres, fils de Math, le très puissant. Volaient, impétueux essaims, épaississant L'ombre aveugle, et pareils à ces millions d'ailes Qu'aux soleils prinuniers meuvent les hirondelles.