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UN ACTE DE CHARITÉ

L'été durant, tout mal est moindre, quoique amer ; On se pouvait encor nourrir, malgré le Diable ; Mais où la chose en soi devenait effroyable. Sainte Vierge 1 c'était par les froids de l'hiver.

De vrais spectres, s'il est un nom dont on les nomme. Par milliers, sur la neige, étiques, aux abois. Râlaient. On entendait se mêler dans les bois Les cris rauques des chiens aux hurlements de l'homme,

C'étaient d'horribles nuits après des jours affreux ; Et les plus forts tendaient aux plus faibles des pièges; Et le Maudit put voir des repas sacrilèges Où les enfants d'Adam se dévoraient entre eux.

Donc, en ces temps damnés, une très noble Dame Vivait en son terroir, près la cité de Meaux. Qjiand le pauvre pays fut en proie à ces maux, Une grande pitié s'éveilla dans son âme.

Elle ouvrit ses greniers aux gens saisis de faim, Sacrifia ses bœufs, ses vaches, par centaines. Fondit ses plats d'argent, vendit l'or de ses chaînes, Donna tant, que tout vint à lui manquer enfin.

Alors, par bonté pure, elle se fit errante ; Elle allait conduisant son monde exténué. Long troupeau qui n'était jamais diminué. Car, pour dix qui mouraient, il en survenait trente.

Mais les villes baissaient les herses, dans la peur Que la horde affamée engloutît leur réserve. En ce siècle, — que Dieu du pareil nous préserve ! — Les bourgeois avaient plus d'angelots que de cœur.

Les campagnes étant désertes, tout en friche, II fallait en finir. La Dame résolut De délivrer les siens en faisant leur salut ; Car en charité vraie elle était toujours riche.

Une nuit que six cents mendiants s'étaient mis A l'abri du grand froid en une vaste grange, Pleine de dévoûment et d'une force étrange, Elle barricada tous ses pauvres amis.

Aux angles du réduit de sapin et de chaume. Versant des pleurs amers, elle alluma du feu : • — J'ai fait ce que j'ai pu, je vous remets à Dieu, Cria-t-elle, et Jésus vous ouvre son royaume 1 —

Tous passèrent ainsi dans leur éternité ; Prompte mort, d'une paix bienheureuse suivie. Pour la Dame, en un cloitre elle acheva sa vie Que Dieu la juge en son infaillible équité 1

La Tête du Comte.

LE S chandeliers de fer flambent jusqu'au plafond Où, massive, reluit la poutre transversale. On entend crépiter la résine qui fond.

Hormis cela, nul bruit. Toute la gent vassale,

Écuyers, échansons, pages, Maures lippus.

Se tient debout et roide autour de la grand'salle.

Entre les escabeaux et les coffres trapus Pendent au mur, dépouille aux Sarrasins ravie. Cottes, pavois, cimiers que les coups ont rompus.

Don Diego, sur la table abondamment servie. Songe, accoudé, muet, le front contre le poing. Pleurant sa flétrissure et l'honnenr de sa vie.

Au travers de sa barbe et le long du pourpoint

Silencieusement vont ses larmes amères,

Et le vieux Cavalier ne mange et ne boit point.

Son âme, sans repos, roule mille chimères : Hauts faits anciens, désir de vengeance, remords De tant vivre au delà des forces éphémères.

Il mâche sa fureur comme un cheval son mors ;

Il pense, se voyant séché par l'âge aride,

Que dans leurs tombeaux froids bienheureux sont les m

Tous ses fils ont besoin d'éperon, non de bride. Hors Rui Diaz, pour laver la joue où saigne, là. Sous l'offense impunie une suprême ride.

O jour, jour détestable où l'honneur s'envola ! O vertu des aïeux par cet affront souillée ! O face que la honte avec deux mains voila !

Don Diego rêve ainsi, prolongeant la veillée.

Sans ouïr, dans sa peine enseveli, crier

De l'huis aux deux battants la charnière rouillée.

Don Rui Diaz entre. Il tient de son poing meurtrier Par les cheveux la tête à prunelle hagarde. Et la pose en un plat devant le vieux guerrier.

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