LA TÊTE DU COMTE
J,e sang coule, et la nappe en est rouge. — Regarde ! Hausse ia face, père ! Ouvre les yeux et vois ! Te ramène l'honneur sous ton toit que Dieu garde.
Père ! j'ai relustré ton nom et ton pavois. Coupé la maie langue et bien fauché l'ivraie. — Le vieux dresse son front pale et reste sans voix.
Puis il crie : — O mon Rui, dis si la chose est vraie \ Cache la tête sous la nappe, ô mon enfant ! Elle me change en pierre avec ses yeux d'orfraie.
Couvre ! car mon vieux cœur se romprait, étouffant De joie, et ne pourrait, ô fils, te rendre grâce, A toi, vengeur d'un droit jne ton bras sûr défend.
A mon haut bout sieds-toi, cher astre de ma race l Par cette tête, sois tête et coeur de céans. Aussi bien que je t'aime et t'honore et t'embrasse.
Vierge et Saints ! mieux que l'eau de tous les océans Ce sang noir a lavé ma vieille joue en flamme. Plus de jeûnes, d'ennuis, ni de pleurs malséants 1
C'est bien lui ! Je le hais, certe, à me damner l'âme! — Rui dit : — L'honneur est sauf, et sauve la maison. Et j'ai crié ton nom en enfonçant ma lame.
Mange, père I — Diego murmure une oraison ; Et tous deux, s'asseyant côte à côte à la table. Graves et satisfaits, mangent la venaison.
En regardant saigner la Tête lamentable.
L'Accident de Don I
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QUATRE-VINGTS fidalgos à chevelures rousses, Sur mulets harnachés de cuir fauve et de housses Écarlates, s'en vont, fort richement vêtus : Gants parfumés, pourpoints soyeux, souliers pointus, Triples colliers d'or fin, toques à plumes blanches. Les vergettes en main et l'escarcelle aux hanches. Seul, Rui Diaz de Vivar enfourche , roide et fier. Son cheval de bataille en chemisé de fer. Il a l'estoc, la lance, et la cotte maillée Qui de la nuque aux reins reluit ensoleillée. Et, pour garer le casque aux reflets aveuglants. Un épais capuchon de drap rouge à trois glands.
La guêpe au vol strident vibre, la sauterelle Bondit dans l'herbe sèche et rase, le bruit grêle
i^O POÈMES BARBARES.
Des clochettes d'argent tinte, et les cavaliers Mêlent le rire allègre aux devis familiers : Ruses de guerre et rapts d'amour, et pilleries Nocturnes par la ville et dans les Juiveries, Querelles , coups de langue et coups de merci-Dieu ; Mais, immobile en selle et plus ferme qu'un pieu, LeRui Diaz ne dit rien, étant d'une humeur sombre.
Donc, à travers les champs pierreux qui n'ont point d'om
Comme il est convenu, tous cheminent ainsi
Pour rendre grâce au Roi qui leur a fait merci
Et vient au-devant d'eux avec ses feudataires.
Son Alferez-Mayor et ses quatre notaires
Chargés de libeller allégeance et serment, !
Et trois cents compagnons armés solidement.
Vers midi, dans la plaine où l'air poussiéreux brûle. Don Hernando s'arrête et siège sur sa mule. Toque en tête, le gant de la main droite ôté. Et l'autre, du revers, appuyée au côté. Chacun, après l'hommage et la mercuriale. Va mettre un prompt baiser sur la dextre royale ; Mais, lenteur ou dédain, le grave aventurier, Rui Diaz ne descend point de son haut destrier. Alors don Inigo Lopez, porte-bannière De Castille, d'humeur rogue et fort rancunière, Dont les rudes aïeux soutinrent sur les monts Les assauts de Thâriq et de ses noirs démons, Très fier, conséquemment, de sa vieille lignée.