‹ Poèmes choisisChapitre 2 sur 47 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Fernand Divoire est poète de la pensée. Mais aussi poète de la vie. Pour lui point d'antinomie entre ces deux termes. Ce nest quà ceux dont les idées sont fragmentaires et sans lien avec un concept général du monde que la vie se refuse. Ils traduisent en vers des syllogismes, ils énoncent des aphorismes ou des sentences, ils exposent une thèse sur un sujet : ils ne chantent pas. Ils sont obligés d'enfler leur voix d'éloquence pour ne pas sombrer dans le terre à terre ou la dissertation rimée. Par contre, chez ceux dont la vie se limite à la sensation, à l'immédiat, voire au sentiment et au rêve, même élevés et purs, mais strictement personnels, la pensée est toujours absente. Leur art fugitif peut être agréable : il ignore les prolongements et participe de la fragilité de ce qui passe.

Divoire, lui, situe son émoi au point oîi la pensée et la vie se confondent. Intersection. Lieu géométrique. Sensible est son intelligence: intelligente sa sensibilité. Il pense et éprouve simultanément. Sans cesse il oscille entre ces deux pôles : la pensée mère de la vie, la vie mère de la pensée. C'est qu'il va

FERNAND DIVOIRE

droit au problème ultime. H ne vise quà sa solution. Uanalyse ne Fintéresse quen vue de la synthèse prochaine. Sa vie^ ci non seulement sa vie, mais la vie, il ne saurait s'abstenir de la réfléchir d'instant en instant. Il tend à la conscience totale, à la connaissance directe. Sa poésie, vie et pensée, manifeste bien, sans paradoxe, un seul effort vers l'unité, vers r épanouissement final, vers la plénitude absolue. Seulement sa sincérité l'oblige à de fréquents retours et à des contrôles. Sans cesse, la synthèse, il la refait, et il se possède assez pour ne pas oublier l'ensemble lorsqu'il s'attarde à tel détail.

<<^ Une métaphysique émue » : c'est la définition de René Ghil. Malgré tout ce qui le distingue du poète du Dire du Mieux, elle s'applique fort bien à Divoire. Métaphysicien éprouvé, jamais il n'arrête le plan d'un système, ne découpe des lois, ne formule dogmes ou principes. Même si, pour vivre davantage, ses vers prennent un ton familier, ils ne dispersent pas l'émotion. Il est de ceux qui ne séparent pas l'abstrait du concret. L'âme et le corps, dans son art comme dans l'être humain, sont miraculeusement unis, dépendants l'un de l'autre, fondus, scellés. Ainsi s'explique l'intérêt qu'il prend à la danse : le plus abstrait et à la fois le plus concret des arts. La danse : un rythme dans un corps. Une incarnation sacrée. Le pédantisme y est impossible, les sermons aussi. Divoire se garde nativement de l'un comme des autres. S'il admet souvent l'ironie, elle est esprit, non pas de l'esprit.

Elle est tendresse et gravité : condescendance. Il a le respect de sa mission, mais au même degré sa pudeur : il na pas besoin de les dire pour quils s^exhalent de toutes ses pages.

Divoire, en 1883, naquit à Bruxelles. Il s'affirme septentrional. Il est celle, non latin. Il aime le verbe, non le verbalisme. Il a une horreur invincible du lyrisme extérieur, du romantisme des mots, des redondances et du gongorisme. Mais ce celte est d'âme grecque. Sa culture se stabilise volontiers autour de Troie et d'Eleusis. Il est blond comme Apollon et comme lui hyperboréen. Il ne faut pas se fier à sa froideur : il y a du soleil sous son armure. Comment s'étonner de le voir songer d'abord à la médecine? On retrouve dans ce dessein son double besoin de savoir et de vie active. Ce penseur profond n'est pas chimérique : il aime la réalité et, s'il paraît parfois s'en évader, c'est pour découvrir une réalité plus sûre, absolue. En fait, il ne fuit jamais. Il entra tôt dans le jourrmlisme et il y resta. Et c'est bien dans la logique de sa personnalité. Il a le monde au bout du fil. Rien ne lui échappe de ce qui remue les hommes. Il semble immobile dans son cabinet comme « une pâle fleur en pot » : mais en lui bouillonne la vie. Et tout l'y rejoint : efforts scientifiques, philosophies, révolutions, tremblements de terre, parlements, dictatures, faits divers. Il est au centre, il est au cœur : il enregistre, il compte les pulsations, il va des fourmis aux étoiles, et la première page du journal, grasse encore d'encre

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fraîche, lui paraît dans les mains du prote le plus beau poème vivant. La vie s'y reflète, s'y jauge et s y pense. Elle s efface le soir pour renaître le matin. Elle recommence jour après jour, toujours pareille, jamais identique. (Test le devenir éternel.

L'œuvre poétique de Fernand Divoire, trois livres majeurs la dominent : Ames, Orphée, Itinéraire. Un quatrième. Secrets, selon l'intention de l'auteur, fermera le cycle. Ses autres vers sont épuisés ou par lui retirés du commerce. Les fondations de l'édifice. Divoire estime probablement qu'il n'est pas nécessaire qu'on les voie, encore qu'ils lui aient servi en son ascension vers lui-même. Trois livres, trois faces de son art, trois étapes vers la pénétration léciproque de la vie et de la pensée, du concret et de l'abstrait, du contingent et de l'essentiel. Ils renferment chacun tout le mystère : cependant ils sont clairs, précis, concis. D'un dessin net et sans bavures, d'une composition rigoureuse et d'une liberté allègre, chacun d'eux est écrit dans la forme et suivant le style qui lui conviennent, n'ayant d'autre loi que sa fin. Cette diversité apparente marque d'autant mieux l'unité de l'inspiration directrice : car c'est l'expression qui s'y cherche, et le principe, posé d'abord, s'enrichit mais ne varie point.

Ames parut en 1918. Divoire considère ce livre comme Veffort de sa jeunesse. Effort volontaire s'il en fut et qui aboutit

à une architecture. C'est une œuvre de psychologue, mais la psychologie s'y résout dans Vocéan métaphysique. Uohservation, strictement humaine, y conduit, par sa minutie, jusqu'aux réactions dans V esprit. Quatre grands poèmes fondamentaux: d'une part Don Juan et lago, d'autre part Faust et Perceval- Parsifal. Deux pour l'enfer, deux pour le ciel. Sortis de leur cadre légendaire, isolés pour une expérience de laboratoire, les personnages, sous le j égard qui les scrute et la parole qui les interroge, révèlent chacun son secret. « Asseyez-vous que je vous torde le cœur », disait Hamlet. D'abord plus proches, ensuite plus lointains, ils ressemblent à des patients sous le scalpel, puis se transfigurent en symboles. Leur vie, après s'être affirmée, réelle et crue, s'évapore idéalement et se confirme dans sa signification. Cest proprement de l'alchimie, mais spirituelle. Chaque héros distillé, son métal demeure, indélébile, inéluctable, et nous le trouvons tout à coup dans le creux de notre main, sombre ou lumineux, rouge de passion ou bleu de prière, livré à notre évaluation. Encore Divoire y pourvoit-il. Il possède en son officine plus d'une balance de précision, plus d'une pipette d'analyse : les Signes, les signes de l'astrologue, les signes du chiromancien, du graphologue, et tout un attirail de Masques, grâce à quoi il « fuit l'indiscret ». // les organise en rondes et en chansons, qu'il intercale entre les poèmes.

Ecoutez Don Juan. // a savouré ses victoires plus que ses

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conquêtes. (Test dans Vesprit quil a commis ses crimes. Une victime à sa merci, il s'est détourné^ aux aguets d'une autre. Mais allume-t-on impunément tant de désirsf Le voici la proie de ces désirs, qu'il a dédaigné d'assouvir et qui maintenant le poursuivent, l'obsèdent, deviennent siens :

Don Juan, Don Juan, la chair se venge.

Ecoutez lago, ce sadique de l'intelligence, qui « aime trop le jeu des âmes ». L' « honnête lago », l'habile lago. Sa haine, force destructive, le détruira :

0 lago, seras-tu puni Par un autre brasier que par ton cœur sauvage?

Mais voici Faust et son tourment. Certes ce ne sera pas « une demoiselle en robe de laine », amenée par « le plus sot des démons », qui l'induira en tentation. Non plus la misère humaine. Ni la crainte de la mort. Car il est prêt, ainsi que Gœthe, à s'écrier :

Et maintenant, brille, Lumière!

Non, ce qui éloigne de ses cornues, de ses alambics et de ses in-folio, le sage, un moment las de la sagesse, c'est la lutte qui le ravage, la lutte que dans la vie et dans le monde se livrent deux principes contraires, mais complémentaires. L'un est le dieu, l'autre est la déesse. L'un est Vincréé, le feu pur. L'autre est Vâme de la création. Et le problème renaît sans cesse :

On ne possède point Hélène...

Quant à Perceval-Parsifal, cest le cantique du mysticisme. Perceval devient Parsifal, devient « Vimpossible Parsifal t>. Seule connaissance, par delà V intelligence, par delà Vhumaine conscience : le don total. Parsifal abolit Perceval. Dans le <3t pur chevalier blanc », sanglotant devant le Graal, comment reconnaître « le beau gars », « notre race en fleur », qui galopait dans la forêt gauloise? Telle est la distance qui sépare chaque homme du dieu qui le projeta dans Vêtre et quil rêve de redevenir :

De tes cloches, de ton Saint-Graal, De ton mystère inconnaissable, Irrespirable, De tout cela, de tout cela, blanc Parsifal, Il ne nous restera que ce ^oût d'idéal

Inoubliable ; Il ne nous restera qu'un constant souvenir Ineffaçable, Qu'un incurable et vain désir, — Hélas! à jamais incurable.

Hélas! à jamais décevant — De blanc manteau flottant et d'armure d'argent Et d'air plus pur que l'air vivant.

Ainsi Divoire accède au mythe et ce finale mène à Orphée,

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paru en 1922. Ames : groupement de symboles. Orphée : mythe. Le mythe dépasse le symbole. Il suppose le problème résolu. Il prend une valeur cosmique. Il participe d'une révélation. Il est divin et unit V homme à V univers. Il est le lieu vivant d'une communion, un pont jeté sur Vinjini, une immense aurore boréale. C'est un phénomène rmturel autant qu'une création mentale. Le personnage en qui il s'incarne n'a pas besoin de justifier d'une existence particulière. Son éternité l'enveloppe et permet le renouvellement illimité de sa légende. Moins déterminé dans sa forme que le symbole, il laisse au poète plus de liberté, tant expressive que philosophique. D'Ames à Orphée, Fart de Divoire s'est accru. Son inspiration a gagné en ampleur et en profondeur, en intensité son émotion. S'appro priant, dite ou suggérée, la cosmogonie hellénique, il a pu en même temps accueillir plus de réel, plus de simplicité.

Orphée est homme, poète et dieu : le w.ythe solaire par excellence. Il est aussi, comme l'écrivit Edouard Schuré, « l'âme de la Grèce ». Fernand Divoire insiste sur Vhomme. Il ne revêt pas la robe de lin de l'hiérophante et reste direct et familier. Ce sont pourtant bien des mystères qui se déroulent, dans la paix et la plénitude, à travers ces cinquante- sept poèmes, comptant rarement plus de vingt vers et qui s'ordonnent en cinq chants. On songe aux vieux didactiques : Hésiode, les Hymnes. Mais ces mystères nous sont proches : leur

grandeur est un rayonnement plutôt quune emphase. Et c'est dans l'esprit du lecteur, non dans le texte, que le héros se transfigure. Le livre, sous le signe de la pureté, est aérien, sobre et sacré. Le vers diffère plus de celui J'Ames par le style que par la prosodie : resserrement et dépouillement. A la période dramatique se substituent la phrase brève, la courte strophe. Un lyrisme interne soulève les rythmes et s'essore avec mesure, sous le contrôle d'une raison qui ne le brise pas : une raison moyen et non fin.

Funèbres, les premiers accords :

La dryade Eurydice est morte.

Cruelle préparation d'Orphée à sa mission. Mais il mûrit son désespoir dans la solitude et il échappe à l'insistance des Ménades comme à l'obsession des Ombres. Puis, regardant hors de son cœur, où il n'a plus rien à aimer, il voit le monde, « vivant poème », et il en écoute la « musique ». Alors il renaît à l'amour. Amour élargi par le détachement et le sacrifice, tous liens particuliers rompus :

Orphée, oh! sois tout amour Puisqu'Eurydice est perdue.

Le chant désormais peut monter. Orphée est « l'homme à la voix juste ». Aux sept cordes de sa lyre, qui sont « sept pouvoirs sur sept mondes », il ajoute la harpe, où toute son âme

Rêve pour elle-même, et rugit, ou sanglote.

// ne répudie aucun culte :

Homme d'un dieu, je ne veux pas que tu renies. Que m'importe l'eau qui te purifie, Pourvu qu'un lieu pur en toi s'édifie.

Point de théâtral apparat, d'initiation ni d'épreuves : Qu'il suffise de méditer et de se taire.

^5515 au pied d'un saule, mêlant au « vin pur » de l'abstrait « l'eau lente » qui permet de le supporter, il conte ses « fables »; le temps, « moteur de l'univers », le « démiurge » Eros, l'humanité semblable à la trame d'un beau peplos. Il dit les Titans foudroyés, l'homme pétri de leurs cendres, « passé meurtrier », dont il faut qu'il se lave pour renaître dieu. Il dit le « cyprès blanc » de Hadès, le « voyage de l'âme » après la mort et la « couronne » où Psyché s'envole, hors du « cercle de rigueur »,

Dans la lumière où vit pour le total accord Chaque étoile et son nombre et son chantant essor.

Enfin, à ceux qui lui demandent la vérité et qui hésitent entre deux sanctuaires, il parle d'Apollon et de Dionys. Or Apollon, « dieu jaloux de lui-même »,

Brasier suprême où tout se disjoint, feu trop pur,

calcine le cœur du fidèle « têtu » qui ne veut servir que ses autels. Cependant « Bacchus aux cheveux de raisin »

Roule un ardent cortège de folie,

OÙ sombre, ivre d'extase, qui le suit seul. Ils sont pourtant les « dieux frères » et ils se rencontrent sous le « palmier triomphal » pour un équilibre parfait. Leurs forces, dangereuses quand on les sépaie, sont bienfaisantes si elles se complètent. Telle est la parole dOrphée, identique à leur unité : Orphée unit le double feu De la stricte harmonie et du cri furieux.

Il sait qu'étant né de deux dieux Il sera le cratère où s'unissent les dieux.

Six ans plus tard, 1928, Itinéraire. Plus de mythe, plus de symboles. Plus de fables ni de masques. Les interprètes légendaires ou littéraires ne suffisent plus à la pensée : elle oblige le poète à comparaître. Elle n admet plus quil se cache derrière des voiles tissés d'or : elle le somme de se montrer. Elle ne se contente plus de son âme : elle veut sa chair, toute sa personne. Elle veut quil soit le lieu du drame et qu'il communie sans hostie. D'ailleurs elle ne lui propose plus une représentation du monde : elle exige le monde lui-même. Les deux courants, rencontrés par Faust et fusionnés par Orphée, s'affrontent dans l'œuvre et s'y fécondent. Naturellement l'érudition ne gouverne plus. Elle n'a plus rien de livresque ni de doctrinal. C'est un trésor dans un coffre : on y puise, quand il le faut, sans ostentation. Et la moindre image est si savante!

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Un tel changement d'atmosphère ne survient pas à Vimproviste. Gest le fruit d'une évolution qui, chez un écrivain tel que Divoire, ne saurait être que consciente. Aussi bien, dans Itinéraire, « réalisé sur un long temps », plusieurs poèmes témoignent-ils du souci de refondre la poétique. Le seul problème, mais essentiel, est celui du poète devant la vie, c est-àdire devant la nature et devant sa propre pensée. Divoire a cherché, non pas Valtitude, car il méprise l'attitude, mais la position quil fallait prendre, dans son cas précis, pour s'exprimer le plus complètement par son art, pour éclairer le plus favorablement les vérités intérieures dont il sentait que son expérience d'homme et sa méditation de philosophe lui avaient permis la découverte. Oest là une question qui se pose à tout vrai poète : il y a un paradoxe à résoudre pour adapter sans la trahir Vinspiration aux nécessités de l'expression. Le plus grave obstacle est l'orgueil. L'orgueil de l'artiste, qui se complaît aux vêtements de sa pensée parfois plus qu'à sa pensée. L'orgueil de l'homme, qui répugne à confier son angoisse. Aussi n'est-ce pas sans raison que dès le poème liminaire, Divoire se constate devenu

Assez humble pour dire « moi ».

Mais l'humilité ne suffit point : il faut aussi la sincérité. Certes, l'auteur cTAmes et J'Orphée était sincère. Pourtant l'affabulation restreignait ses possibilités. Il s'était imposé des cadres. Il se devait de respecter la personnalité fictive des

personnages guHl avait choisis pour le représenter près du lecteur. Sa pensée s'en trouvait tronquée, parfois même faussée. Sa sensibilité, bien quHl la prêtât à ses héros, ne s'exprimait que pour partie, sinon superficiellement. (Test par une réaction presque excessive que, dans Ivoire au Soleil, « honnête organisation du monde », il déclare dès le début :

J'ai planté le cœur au centre.

C'est là répudier, peut-être trop catégoriquement, Fart cérébral. Promesse difficile à tenir. Au reste, cette sorte de « préface » ne fut-elle pas, de l'aveu même de l'auteur, quelque peu « désobéie »? Aussi péremptoire, ce corollaire :

Je ne veux pas

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