‹ Poèmes choisisChapitre 1 sur 59 · NEW YORK G. P. PUTNAM'S SONS · texte numérisé non relu

NEW YORK G. P. PUTNAM'S SONS

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Certains -poètes, rares et secrets, -n'admettent dans leur confidence que Vélite de leur race. Un Robert Browning, un Alfred de Vigny écartent la joule et se refusent aux étrangers : ce sont des jardins jermés. Plus universel, Victor Hugo est -plus accueillant aussi. Son œuvre, à la jois illustre et populaire, appelle à portes ouvertes les lecteurs de toute caste et de toute nation. C^est une illusion jrançaise de croire qu'en efet ils y entrent tous. Fidèles aux dieux de leur patrie, les jamiliers de Keats et de Tennyson se défient d'un culte né sous d^ autres deux. Ces délicats, pour qui la poésie est " un jrisson d'eau sur de la mousse'' (^) trouvent aux janjares hugoliennes un éclat un peu grossier. Quelques enthousiastes ont beau les prêcher : ils passent avec un sourire. Victor Hugo pourtant leur est plus proche qu'ils ne pensent. Telle rêverie sur la nature, dans les Voix Intérieures ou les Contemplations, rejoint Ruskin et Wordszvorth ; cette ode jameuse. Les Mages, ressemble à une paraphrase de Heroes and Hero-worship ; Plein Ciel a l'audace prométhéenne et l'essor de Shelley ; et le deuil de Pauca meae pourrait saluer fraternellement celui d'in Memoriam. Enfin, dans

(1) Verlaine, Sagesse.

vi PRÉFACE

la magnifique véhémence de Swinburne, qui ne sent falpter le vaste souffle dont frémit la Légende des Siècles ?

Tant d'analogies devraient gagner à Victor Hugo la sympathie des lettrés anglais. Mais leur -prévention se fortifie d'un grief précis. " Rhéteur " ; voilà le petit mot terrible contre quoi viennent se briser les plus riches flots de poésie. Cet excès de rigueur fait trembler. Si le péché de rhétorique est sans rémission, que de grands poètes vont périr ! Des premiers, Byron succombera ; Shelley lui-même sera-t-il sauvé ? Soyons plus sages, et craignons de dépeupler tout le Parnasse. On peut garder aux purs chanteurs une prédilection sans se croire tenu de bannir ceux qui mêlèrent au son de la lyre quelque éloquence.

Au demeurant, il y a plusieurs sortes de rhétoriques. Victor Hugo, qui s'' écria un jour :

' ' Guerre à la rhétorique, et faix à la syntaxe I "

les a toutes pratiquées, de la meilleure à la pire. Vharmonieux développement de la Tristesse d'Olympio ne lui coûte pas plus que V amplification débordée des Chansons des Rues et des Bois. // sait même, sHl lui plaît, n'être qu^une âme qui chante ; et ce n^est pas alors quHl nous charme le moins. Mais ses chefs-d'œuvre sont soutenus d^une rhétorique spéciale qui fait une part de leur beauté. Cest, au vrai, une sorte de " contrepoint " inhérent à Vinvention poétique. De même que telle idée musicale

PRÉFACE vii

de Sébastien Bach est^ dés Vorigine, un germe de fugue, il y a des thèmes de Victor Hugo qui portent en eux, virtuelle, toute une polyphonie. On sent qu'ails naquirent multiples, inépuisablement féconds, et tout gonflés de la sève du poème futur. Vertu singulière, rare signe de force, et que peu de poètes possédèrent à ce degré. Que trop souvent Victor Hugo, par des artifices, Vait simulée ou tenté d^ accroître, il nHmporte : les pages noyées sous Pafflux diluvien des mots sont oubliées déjà, mais on relira toujours A Villequier et Vode A l'Arc de Triomphe.

Cette sonore expansion de Vidée fait ^excellence de Victor Hugo en de certains genres, et sa faiblesse en d^ autres. A V ordinaire, n^ attendons pas de lui la perfection de la poésie intime. Il n'est pas un maître du lied. Ses innombrables vers d^amour ont Véclat sans la secrète ardeur, et souvent respirent moins de passion que de superbe :

" Venez que je -vous parle, ô jeune enchanteresse^^

Cet air de sultan alterne avec des grossièretés plus affligeantes. Victor Hugo n'a pas reçu le don des beaux sanglots, comme Musset, ni comme Lamartine, celui des rêveuses tendresses ; et ses " guitares " sont fades au prix des chansons câlines et perfides de Henri Heine. La Tristesse d'Olympio est une élégie d'un art admirable : poème d^ amour, elle ne balance ni /'Intermezzo, ni les Nuits.

Pas plus que la passion amoureuse, les afections

viii PRÉFACE

de famille ne s^ accommodent d\n lyrisme grandiloquent. Le bonheur domestique surtout ne se chante qu^à mi-voix : trop souvent Victor Hugo proclame sa tendresse paternelle devant l'univers. Une certaine simplicité lui manque aussi. Quelque sensiblerie nous gâte ces litanies de l'enfant, d'une joliesse un peu facile, qui charmèrent les premières lectrices des Feuilles d'Automne ; et /'Art d'être grand-père, oii l'dieul fait des gestes de pontife, nous amuse parfois autrement qu'il n'eut souhaité. Il y a infiniment moins de " littérature," et plus d'âme avec plus de génie, dans les poèmes inspirés à Victor Hugo par la mort de sa fille Léopoldine. Images, traits, mouvements, tout ici prend un accent pathétique ; l'art sert la douleur, et s'en trouve grandi. Ces élégies, dont chacune éternise quelque moment du deuil, composent un groupe funéraire d'une poignante beauté. Le retentissant génie de Victor a précisément le timbre et le volume qu'il faut pour chanter les sentiments collectifs. Il était prédestiné à être un lyrique à la manière des Anciens, voix musicale de la Cité — " écho sonore'' a-t-il dit en un jour de clairvoyance. Les souffles qui agitent les foules le font vibrer puissamment d'amour ou de haine ; et l'actualité le possède. Ses variations politiques, qui ont plus d'une cause, s'expliquent par là surtout. A ses débuts fervent royaliste, et presque " poète-lauréat " de la Restauration ; puis fasciné par Napoléon, dont il célèbre l'épopée avec magnificence ; fixé enfin, peu après 1848, dans la foi républicaine d'un socialiste

PRÉFACE ix

anti-clérical, Victor Hugo 7Î'a su refuser ses buccins à aucune des opinions successives de son siècle. On peut certes critiquer souvent Vusage qu'il fit de son rare et dangereux -pouvoir de glorification. Devant la Révolution française, il perd tout sang-foid. Son enthousiasme la transfigure en un cataclysme divin dont il sied de ne parler que sur le ton de Vhorreur sacrée. Personne, si ce n'est le seul Michelet, n'a fait à ce propos une si folle dépense de majuscules. Liberté, Droit, Progrès, Justice : ces grandes entités, entraînées dans le tourbillon des strophes parmi des mots de couleur et de passion, y forment parfois d^ étranges danses. Mais la splendeur des images et la véhémence inspirée des rythmes se font admirer malgré tout. Nul lecteur épris de poésie ne boudera le pindarisme de Plein Ciel.

Le coup d'État du 2 décembre 1851, qui frappait en Victor Hugo un confus idéalisme social et des ambitions fort précises, déchaîna son génie satirique. Le glorificateur devint " justicier " ; les Châtiments éclatèrent. Un volcan de poésie indignée fit éruption, vomissant pêle-mêle des coulées d''ardente éloquence, une grêle innombrable d'invectives, et de fulgurants jets de lyrisme. La vieille satire en fut transfigurée. Apostrophes juvénaliennes, iambes au vol étincelant, imprécations et prophéties grondantes déchos bibliques, visions dépopée, symboles, paysages, chansons, toutes les formes s'' harmonisent dans Vunité de ce livre surprenant. Quelque chose pourtant attriste V admiration. Cette force énorme se dé-

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