‹ Poèmes choisisChapitre 2 sur 59 · X PRÉFACE · texte numérisé non relu

X PRÉFACE

-pense sans magnanifnité. On s^étonne que la hile (Tun -partisan déçu puisse engender un si vaste courroux. Lutteur à demi aveuglé de haine, portemassue plutôt que sagittaire, Hugo nous fait regretter la haute et lucide colère de Chénier, et les flèches sacrées dont il perça les " bourreaux barbouilleurs de lois:'

On s'attend que le poète de la vie collective ait trouvé la plus large inspiration dans ce sentiment unanime par excellence : le patriotisme. Il Va chanté. Nous ne pouvons oublier maint vibrant poème, ni ce livre entier, /'Année Terrible, où il jette à la France blessée un grand cri d'amour. Mais dans le temps qu'il eut le plus de génie {c'est-à-dire après 1850), Victor Hugo, citoyen de la planète, rêvait l'abolition des frontières. Resté patriote d'instinct et par habitude, ce fut alors qu'il s'enivra, comme beaucoup de ses contemporains, d'un vague mysticisme humanitaire. Son utopie sociale ne lui appartient pas en propre : c'est une mixture des " idées de 1848," qu'il échaufa de sa ferveur. En soi, cela est pauvre, et n'échappe pas toujours au ridicule. Mais il y croit éperdument : tout son cœur y est engagé. Sous cette idéologie vaine et funeste, sachons reconnaître la charité qui lui prête une sorte de vie. Si Victor Hugo -n'a proposé aux maux de la société que des remèdes inefficaces, il a sincèrement aimé les " misérables." Troublé des poisons de l'anarchie, un large flot de pitié traverse son œuvre.

Mais le meilleur de son lyrisme, Victor Hugo le

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doit sans doute aux impressions quHl reçoit du monde visible. Nul, depuis Homère, n'a vécu plus enchanté de la volupté de voir ; nul n^a ouvert sur les choses un regard plus avide, ni amassé au fond de sa mémoire un plus ample trésor d^ images. Promeneur infatigable, devant chaque objet, Victor Hugo avait Pair de dire : " Entre bien dans mes yeux pour que je me souvienne de toiP(^) Un poème nous trahit son secret : c'est la pièce si curieuse intitulée : Que la Musique date du XVIn^e siècle (Les Rayons et les Ombres), ^ous le nom de Palestrina, V enfant contemplatif qtî'il évoque n^est autre que lui-même :

^^ Il en vint par degrés à ce qu en sa pensée

Tout vécut — Saint travail que les poètes font !

Dans sa tête, pareille à l'univers profond,

L^air courait, les oiseaux chantaient, la Jîamme et Ponde

Se courbaient, la moisson dorait la terre blonde.

Et les toits et les monts et Nombre qui descend

Se mêlaient. . . .

C'est ainsi qu'esprit, forme, ombre, lumière etfamme.

L'urne du monde entier s'épancha dans son âme ! "

Le poète, pour Victor Hugo, est un homme . qui s'' est assimilé Vunivers.

Chacun de nous porte un petit univers au fond de ses yeux. Mais ce n'est le plus souvent qu'un vague fantôme, une idée non moins pâle qu'un reflet sur Veau. Chez Victor Hugo, le mirage intérieur passe en intensité le réel lui-même. Son œuvre semble éclairé d'un violent soleil, luminaire romantique qui accuse les profils, sculpte en vigueur les reliefs, avive (1) Charles Baudelaire, Notice sur V. Hugo,

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la -flambée des couleurs^ et froisse puissamment ses rayons à de farouches blocs d^ombre. Hallucination saisissante en son outrance spontanée, et dont rien n'égale Vempre sur ^imagination du lecteur.

Le génie de révocation était inné chex un tel homme. Un de ses premiers jeux fut de construire un monde qu'il n^ avait 'pas vu. A défaut de vérité., son Orient de féerie a de la splendeur. Hugo n'abandonna jamais cette veine qui lui est si naturelle : on la suit à travers son œuvre entier., et la juvénile virtuosité des Orientales présage de loin la maîtrise de la Légende des Siècles. Flaubert voulait^ dit-on, dans Madame Bovaiy, donner Vimpression d^une certaine couleur grise. De même., dans les petites épopées de Victor Hugo, tel âge de Vhistoire apparaît couleur de sang, d'or, ou de nuit. Sur ces fonds tranchés, le peintre dessine avec un art ample et curieux les architectures et les costumes, et se délecte à disposer les détails pittoresques, les traits singuliers qui sont la signature d'un temps. Son imagination héroïque répand sur l'ensemble la grandeur lointaine de la légende. Ainsi s'achèvent ces incomparables décors : la sombre Allemagne féodale ^'Eviradnus, le rouge Islam de Sultan Mourad, l'aride Espagne du Petit Roi de Galice, l'Italie somptueuse et sanglante de Ratbert. Si l'épopée n'était que la fresque du passé, Victor Hugo serait assurément le premier des poètes épiques.

Il est sans doute, dans notre poésie, le premier des paysagistes. S'agit-il de transposer en paroles

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rythmées P aspect, la lumière, la couleur d'un site ? Son art ii^est jamais -pris au dépourvu. Vallons, parcs, " marines " ou forêts, sa palette s'égale sans peine aux motifs les plus complexes. Mais ce genre de prestiges ne lui suffit pas. Qu'un moindre poète s'y attarde : Victor Hugo ne peut se contenter d'être un Théophile Gautier supérieur. Et tantôt (trop rarement à la vérité) il éveille l'âme secrète qut rêve au fond des choses ; tantôt il fait palpiter à travers ses paysages l'aile invisible de l'amour. Ou encore, il prête aux êtres inanimés des passions, des gestes, et jusqu'à des discours humains. Chez lui

'* La nature est un drame avec des personnages,^^

" Pathetic fallacy ! " dirait ici Ruskin. Et il est vrai que ces jeux du sentiment et de la fantaisie ne sont qu'illusion. Mais qu'importe, s'ils nous émeuvent F et n'y a-t-il pas une beauté dans cette surabondance de vie partout prodiguée ? L'épithète d' " animateur'' dont Gabriele d'Annunzio salue les poètes, est peut-être la meilleure définition qui soit du génie hugolien.

Souvent, cette " animation " va plus loin encore. Pareil aux anciens hommes, créateurs de dieux sylvestres ou marins, Hugo voit sous son regard halluciné pulluler des formes vivantes. Aux heures crépusculaires surtout, par les obscures profondeurs de la forêt, sur les champs informes de la mer et du ciel, des figures d'hommes^ de bêtes ou de monstres se meuvent confusément. Une mythologie foisonnante

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s^em-pare du monde. Vétonnant 'poème intitulé Le Satyre égale en ce genre les plus belles imaginations de Shelley. Ces deux poètes, d^ailleurs si diférents, semblent frères par la richesse de leur faculté mythique. Mais Shelley peuple la nature drames sensitives, de petites Psychés frémissantes, éperdues de tendresse ou d'extase ; Hugo loge sous les formes des volontés. Énergies héroïques, tendues pour la menace ou déchaînées dans la lutte ; énergies fécondes, bouillonnement de sèves impatientes ou " palpitation sauvage du printemps " .• ce n^est plus ici V exquise spiritualité, Vangélique transparence de Vunivers shelleyien, mais un monde rude et viril, pétri par des mains de Titan, où tout respire la poésie de la force.

Cette mâle poésie nous paraîtrait un peu courte, si elle ne se déployait sur un fond de grands rêves métaphysiques, qui la rendent à la fois plus trouble et plus profonde. Dès sa jeunesse, Hugo, persuadé que la nature " sait le grand secret,''^ sHnquiéta de l'énigme cachée sous les apparences. Lorsque la douleur, Pexil, la contemplation de P océan eurent transfiguré le chanteur puissant et doux des Feuilles d'Automne et des Voix Intérieures en le " mage " visionnaire des Contemplations et de la Légende des Siècles, cette inquiétude se tourna en obsession. La nature devint pour lui " r alphabet des grandes lettres d'ombre,^' rhiéroglyphe formidable, la Bible suprême dont il veut être Vexégète. Voué à cette mission, il se croit Vhote d'un nouveau Pathmos.

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