PRÉFACE XV
" Tout homme a en lui son Pathmos. Jl est libre d'aller ou de ne point aller sur cet effrayant promontoire de la pensée. . . . SHl va sur cette cime^ il est pris. Les profondes vagues du prodige lui ont apparu. Nul ne voit impunément cet océan-là. Désormais il sera le penseur dilaté^ agrandi^ mais flottant ; c'' est-à-dire le songeur. Il touchera par un point au poète, et par Vautre au prophète " (William Shakespeare). Tour à tour enivré d'héroique audace ou saisi de stupeur sacrée, c''est alors que Victor Hugo rêve la sublime aventure d'un Prométhée voleur de jeu, ou que, nouvel Empédocle d'un plus vertigineux cratère, il se penche, hagard, sur
" Le gouffre monstrueux plein d^ énormes fumées, "
Belles attitudes, gestes décoratifs, qui prêtent également à la fresque et à la caricature. Mais comment un " mage " aurait-il le sens de l'humour F II y a d'ailleurs quelque chose de vénérable dans ce vaste effort pour penser ; et l'on voudrait qu'il fut plus heureux. Trop souvent Hugo se contente d'agiter des interrogations avec des métaphores, et croit avoir concilié les doctrines qu'il juxtapose. Balloté de l'optimisme au pessimisme, de Pan à Jéhovah, du christianisme à la métempsychose, il pense par oscillations alternées. Un philosophe en tirerait peu de gloire. Mais Hugo est un poète ; et l'on voit sans peine ce que son œuvre a gagné à ces spéculations confuses. Ses " apocalypses," parfois gâtées de charlatanisme, sont, en leur fond, d'une
xvi PRÉFACE
émouvante sincérité. Il a senti, dans son âme et jusque dans ses nerfs, Vaiguillon de l'angoisse métaphysique :
'^^ Nous sommes là ; nos dents tressaillent ; nos vertèbres Frémissent ; on dirait parfois que les ténèbres, 0 terreur / sont pleines de pas.
. . . L'étendue aux jïots noirs déborde, d^horreur pleine . . . , . . L^ homme n^est qu'un témoin frémissant £ épouvante ^
Devant le mystère, ce robuste Hugo éprouve un trouble profond, où quelque chose de Vefroi sacré dhin Pascal se mêle au tremblement d'un petit enfant perdu dans la nuit. Par là sa poésie, pénétrée d'universel, atteint à une grandeur cosmique. Elle s'établit au centre du monde.
Ce visionnaire n'a jamais cessé d'être le plus diligent, le plus avisé des artistes. Ses hallucinations et ses vertiges ne passèrent point le seuil de son cabinet de travail. Adolescent, il avait écrit sur un de ses cahiers d'écolier : " Je veux être Chateaubriand, ou rien " : et sa volonté multiplia son génie. Nul écrivain ne fut plus maître de son outil que ce parfait homme de lettres. A de certaines heures, rêvant sur son nom, il se croyait à demi germain. Qu'il se connaissait mieux lorsqu'il avouait " un goût vif pour la forme méridionale et précise ! " Q) Sous ses apparents tumultes, il sut préserver un sens tout latin de la composition — cette bride secrète de Pégase, qui, le maîtrisant, double sa force. Ses plus vastes
Q-) Les Rayons et les Ombres, Préface.
PRÉFACE xvii
poèmes s"* ordonnent en de larges masses^ que V exubérance des détails décore, et parfois encombre, sans jamais en dérober les lignes.
Faut-il encore reconnaître une vertu latine dans la puissance verbale de Victor Hugo ? Elle éblouit ses détracteurs même ; elle a quelque chose de formidable, et, au sens antique, de " divinP Mais on Va souvent louée sans discernement. Certains panégyristes donneraient à penser que Victor Hugo se contenta d'hêtre une sorte de Xerxès du vocabulaire, traînant confusément après soi des peuples innombrables de mots domptés. Cette suprématie numérique, et, s'' il faut tout dire, brutale, ne ferait pas un grand écrivain. Elle se réduirait à une émulation heureuse avec le dictionnaire. Plus pénétrant, Maurice Barrés déclare Victor Hugo " génial parce quHl entend bruire dans chaque mot français les plus lointains sens étymologiques.^^ Or, les mots sont de très anciennes images qui dorment décolorées dans la mémoire des hommes. Victor Hugo eut le secret de rendre à ces ombres inertes la vie et V éclat. A le bieri voir, sa divination du langage se confond avec son imagination. Aucun poète français n'a inventé tant de métaphores, ni de plus significatives. A cet égard, Victor Hugo ne peut se comparer qu'à Shakespeare. Il était nécessaire que ces deux prodigieux créateurs d'images fussent aussi des souverains du verbe.
Ces dons magnifiques ne vaudraient pas tout leur prix, si Victor Hugo n^était, co?nme Chateaubriand,
xviii PRÉFACE
qu^uii très grand -poète en prose. Le génie du vers français fut en lui.
" J^ai disloqué ce grand niais d^ alexandrin ^^
dit-il quelque part. Il s'est vanté. U alexandrin de Racine et d'' André Chénier était fort " déniaisé.'^'' Mais Victor Hugo a tiré de ces douze syllabes des ressources infinies de mouvement et de geste. Cest à peine si le vers libre de La Fontaine est un mime plus rompu à toutes les souplesses.
Et il joue des sonorités en profond artiste. D'' autres poètes ont une suavité plus limpide, et la caresse d'un plus mol enchantement. Mais Veuphonie inexpressive n^est pas la musique. Le vers de Victor Hugo, tantôt foudre et tafttôt murmure, en qui frémissent tour à tour " le frisson du clairon triomphal " et " les souffles de la nuit flottant sur Galgala," est, au vrai sens du mot, musical de sa diversité même. En lui, pour la première fois, quelques-unes des vertus de V orchestre sont incorporées à la poésie française.
Victor Hugo doit-il prendre place dans cette " avenue des immobiles géants de V esprit humain " Q qui va d'' Homère à Shakespeare, et où son ambition eut soin de dresser, auprès de quatorze statues, un socle vide ? Entrer a-t-il, pour V immortalité , dans la famille de ces génies œcuméniques ? Nous ne sommes pas encore assez loin de lui pour en pouvoir décider. Mais il est douteux déjà que sa gloire grandisse devant la postérité. 'Frop dJ' éphémère se mêle en son œuvre à V éternel. (1) William Shakespeare.
PRÉFACE xix
// a été r adorateur des idoles de son temps, et il en forte la peine. Le virus révolutionnaire empoisonne son intelligence ; le virus romantique gâte son art. Mais nous-mêmes, sommes-nous tout à fait sains ? Et qui le condamnera sans se condamner un peu? Sachons plutôt recueillir d^un cœur reconnaissant le magnifique présent qu'il apporta aux hommes. D'autres jurent créateurs de vivants ou révélateurs de Vâme. Hugo, maître des formes, a créé un univers qui a son ciel, son atmosphère, sa couleur, sa lumière propres, et que nulle comparaison ne fait pâlir. Et cela aussi est d'un poète souverain. Qui V admire médiocrement marque un goût médiocre pour V imagination.
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