LA NATURE
" La terre est de granit, les ruisseaux sont de
marbre ; C'est l'hiver ; nous avons bien froid. Veux-tu,
bon arbre, Être dans mon foyer la bûche de Noël ? — Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel. Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme,
femme, Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre
âme.
Aimez, vivez. — Veux-tu, bon arbre, être timon De charrue ? — Oui, je veux creuser le noir limon. Et tirer l'épi d'or de la terre profonde. Quand le soc a passé, la plaine devient blonde, La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert. Et l'aube en pleurs sourit. — Veux-tu, bel arbre vert, Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe. De la maison de l'homme être le pilier .? — Frappe. Je puis porter les toits, ayant porté les nids. Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis ; Là, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles ; Et le bruit des enfants ressemble au bruit des
feuilles.
1 Les Contemplations {Autrefois), III. xxix.
— Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau? — Frappe, bon charpentier. Je veux bien être
oiseau.
Le navire est pour moi, dans l'immense mystère, Ce qu'est pour vous la tombe ; il m'arrache à la
terre. Et, frissonnant, m'emporte à travers l'infini. J'irai voir ces grands cieux d'où l'hiver est banni, Et dont plus d'un essaim me parle en son
passage.
Pas plus que le tombeau n'épouvante le sage. Le profond Océan, d'obscurité vêtu, Ne m'épouvante point : oui, frappe. — Arbre,
veux-tu Etre gibet ? — Silence, homme ! va-t'en, cognée ! J'appartient à la vie, à la vie indignée ! Va-t'en, bourreau ! va-t'en, juge ! fuyez, démons ! Je suis l'arbre des bois, je suis l'arbre des
monts ; Je porte les fruits mûrs, j'abrite les pervenches ; Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches ! Arrière ! homme ; tuez, ouvriers du trépas. Soyez sanglants, mauvais, durs ; mais ne venez
pas.
Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes. Vous chercher un complice au milieu des grands
chênes Ne faites pas servir à vos crimes, vivants. L'arbre mystérieux à qui parlent les vents ! Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres. Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres.
DE FICTOR HUGO 171
Allez-nous-en ! laissez l'arbre dans ses déserts. A vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts, Accouplez l'échafaud et le supplice ; faites. Soit. Vivez et tuez. Tuez entre deux fêtes, Le malheureux, chargé de fautes et de maux ; Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux ! "
[Janvier 1843.
Oh ! je fus comme fou dans le premier moment, Hélas ! et je pleurai trois jours amèrement. Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance, Pères, mères, dont l'âme a souffert ma souffrance. Tout ce que j'éprouvais, l'avez- vous éprouvé ? Je voulais me briser le front sur le pavé ; Puis je me révoltais, et, par moments, terrible. Je fixais mes regards sur cette chose horrible. Et je n'y croyais pas, et je m'écriais : " Non ! Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom Qui font que dans le cœur le désespoir se lève ? " Il me semblait que tout n'était qu'un affreux rêve, Qu'elle ne pouvait pas m'avoir ainsi quitté, Que je l'entendais rire en la chambre à côté. Que c'était impossible enfin qu'elle fût morte. Et que j'allais la voir entrer par cette porte !
Oh ! que de fois j'ai dit : " Silence ! elle a parlé ! Tenez ! voici le bruit de sa main sur la clé ! Attendez 1 elle vient ! laissez-moi, que j'écoute ! Car elle est quelque part dans la maison sans doute ! "
[Jersey, Marine Terrace, 4 septembre 1852.
^ Les Contemplations {Aujourd'hui), IV. iv.
Quand nous habitions tous ensemble Sur nos collines d'autrefois, Où l'eau court, où le buisson tremble.
Dans la maison qui touche aux bois,
Elle avait dix ans, et moi trente ; J'étais pour elle l'univers.
Oh ! comme l'herbe est odorante Sous les arbres profonds et verts !
Elle faisait mon sort prospère, Mon travail léger, mon ciel bleu. Lorsqu'elle me disait : " Mon père," Tout mon cœur s'écriait : " Mon Dieu !
A travers mes songes sans nombre, J'écoutais son parler joyeux.
Et mon front s'éclairait dans l'ombre A la lumière de ses yeux.
Elle avait l'air d'une princesse Quand je la tenais par la main ; Elle cherchait des fleurs sans cesse Et des pauvres dans le chemin.
^ Les Contemplations {Aujourd'hui), IV. vi.
Elle donnait comme on dérobe, En se cachant aux yeux de tous.
Oh ! la belle petite robe Qu'elle avait, vous rappelez-vous ?
Le soir, auprès de ma bougie, Elle jasait à petit bruit, Tandis qu'à la vitre rougie Heurtaient les papillons de nuit.
Les anges se miraient en elle.
Que son bonjour était charmant !
Le ciel mettait dans sa prunelle Ce regard qui jamais ne ment.
Oh ! je l'avais, si jeune encore.
Vue apparaître en mon destin !
C'était l'enfant de mon aurore.
Et mon étoile du matin !
Quand la lune claire et sereine Brillait aux cieux, dans ces beaux mois. Comme nous allions dans la plaine !
Comme nous courions dans les bois !
Puis, vers la lumière isolée
Étoilant le logis obscur.
Nous revenions par la vallée
En tournant le coin du vieux mur ;
DE FICTOR HUGO 175
Nous revenions, cœurs pleins de flamme, En parlant des splendeurs du ciel.
Je composais cette jeune âme Comme l'abeille fait son miel.
Doux ange aux candides pensées, Elle était gaie en arrivant ... — Toutes ces choses sont passées Comme l'ombre et comme le vent !
[Villequier, 4 septembre 1844.