‹ Poèmes choisisChapitre 45 sur 59 · VENI, VIDI, VIXI · texte numérisé non relu

VENI, VIDI, VIXI

J'ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs Je marche sans trouver de bras qui me secourent, Puisque je ris à peine aux enfants qui m'entourent. Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;

Puisqu'au printemps, quand Dieu met la nature

en fête, J'assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ; Puisque je suis à Pheure où l'homme fuit le jour. Hélas ! et sent de tout la tristesse secrète ;

Puisque l'espoir serein dans mon âm.e est vaincu ; Puisqu'en cette saison des parfums et des roses, O ma fille ! j'aspire à l'ombre où tu reposes. Puisque mon cœur est mort, j'ai bien assez vécu.

Je n'ai pas refusé ma tâche sur la terre. Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe ? La voici. J'ai vécu souriant, toujours plus adouci, Debout, mais incliné du côté du mystère.

^ Les Contemplations {Aujourd'hui), IV. xiii.

J'ai fait ce que j'ai pu ; j'ai servi, j'ai veillé, Et j'ai vu bien souvent qu'on riait de ma peine. Je me suis étonné d'être un objet de haine. Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.

Dans ce bagne terrestre où ne s'ouvre aucune aile, Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les

mains.

Morne, épuisé, raillé par les forçats humains, J'ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.

Maintenant, mon regard ne s'ouvre qu'à demi ; Je ne me tourne plus même quand on me nomme ; Je suis plein de stupeur et d'ennui, comme un

homme Qui se lève avant l'aube et qui n'a pas dormi.

Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse, Répondre à l'envieux dont la bouche me nuit. O Seigneur ! ouvrez-moi les portes de la nuit, Afin que je m'en aille et que je disparaisse !

[Avril 1848.

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