‹ Poèmes civiquesChapitre 14 sur 34 · LA CHASSE AUX VAINCUS · texte numérisé non relu

LA CHASSE AUX VAINCUS

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ig8 Toèmes civiques.

« Ces morts-là sentent bon, » disait un jour à Rome Un de vos souteneurs, fort gras et fort bel homme.

En chasse, en guerre, et sus à ces vieux entêtés ! Mettez flamberge au vent; on nous tient garottés. Et si l'acier vous manque, ô filles de Voltaire ! Égratignez, au moins, les gens qui sont par terre. Hourrah! pour le progrès, pour ces bons garnements, Qui changent de partis autant que vous d'amants. Daubez ces maladroits, dignes du temps barbare, Qui, figés dans l'honneur, sont raides comme barre, Et qui n'acceptent pas, des mobiles destins, Part dans tous les succès et dans tous les butins. Sus aux quelques badauds, fiers d'un serment unique, Qui révent de leur prince ou de leur république ; Qui font à la victoire un stupide procès, Adorant un principe et non pas un succès; Qui n'en pensent pas mieux, quoiqu'il faille se taire;

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Se permettant de croire en Dieu, sans inventaire, Sans voir si ces fonds-là remontent quelque peu, Et si la Providence est de mise en haut lieu. Gare aux petits esprits qui n'ont pas deux morales; Guerre à tout pleurnicheur des causes libérales Qui se console mal avec l'égalité, Et d'être autant que vous se trouve peu flatté. Guerre à cet orgueilleux, préférant, crime énorme, Son habit, — ou sa blouse, — au plus bel uniforme, Et qu'un coup de bâton laisserait mal content, Même quand ses voisins en recevraient autant. Guerre aux gens attardés, murés sans perspectives Da,ns les opinions les plus improductives, Satisfaits de rester de simples gens de bien, Et, quand vous êtes tout, heureux de n'être rien; Qui vivent sans galon, même sans ruban rouge, Qui mangent du pain sec et dorment dans un bouge, Et n'ont pas pu ce soir, — tant il faut calculer, —

Acheter pour cinq francs le droit de vous siffler.

Voilà les gros abus, ô muses très-hardies!

Qu'il s'agit de pourfendre avec vos comédies.

Mais j'allais oublier les chouans des salons!

C'est le cas de monter sur nos grands étalons.

Chasse à courre! et poussez contre ces boudeurs fauves !

Forcez-les bravement jusqu'au fond des alcôves.

Figurez-vous des gens affreux, hideux, sournois,

Ayant voiture, hôtel, château, vignes et bois,

Payant de bons impôts et montant bie 1 leur garde,

Aimant beaucoup leurs fils qui portent la cocarde,

Et qui vont, pour la France et le gouvernement,

Au Mexique, au Japon, mourir — >■ tout bonnement ; —

Des gens qui, tous les soirs, à la faveur des lustres,

Reçoivent leurs voisins, des obscurs, des illustres ;

Qui font traîtreusement circuler des plateaux

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Chargés de lait d amande et de petits gâteaux, Et qui, les pieds au feu, la porte étant bien close, Osent, dans leur maison, parler de quelque chose, Rire et penser tout haut devant quelques amis Absorbés par le whist et peut-être endormis; Qui lisent un journal, — averti, je l'avoue, — Au nez des gros budgets font quelquefois la moue, Et sont assez hardis, quand ils ont pris le thé, Pour prononcer tout bas le mot de liberté !

Dont les plus furieux, retirés sur leur terre, Visitent, au mois d'août, la Suisse et l'Angleterre, Trouvent le Paris neuf d'un prosaïque effet, Et ne vont pas dîner chez Monsieur le Préfet ! Horreur !... de tels brigands tolérés dans nos villes ! Que dis-je ? ils sont aimés, estimés et tranquilles. On ne leur ferme pas le seuil de l'indigent ; On leur permet encor de donner leur argent !

Ils ne sont pas pendus, ces chouans hypocrites,

Noyés, guillotinés, sabrés!... Ils en sont quittes Pour être dénoncés quatre ou cinq fois le jour,

Et pour les coups de pied des Pégases de cour.

Je trouve exorbitant, moi, qu'on les laisse vivre.

C'est trop peu d'un long drame, il faut en faire un livre,

Prouvant que tout salon est gros d'un attentat,

Et qu'un dîner en ville est un crime d'État.

On Ta vu, ce bel âge où des forfaits semblables • Dans l'exil, au cachot, conduisaient les coupables. Les femmes expiaient, de par l'égalité, Le crime de génie et celui de beauté I Ce n'était pas, du moins, le crayon des poètes Qui notait les suspects jusqu'au milieu des fêtes, Et la scène aux salons n'eût pas fait un procès Qui pût finir ailleurs qu'au Théâtre-Français.

Oui, la démocratie a ses Aristophanes,

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Libéraux très-peu clairs, flatteurs très-diaphanes ;

Appuyés des sergents, des claqueurs, des faubourgs,

Ils lancent aux vaincus de hardis calembours.

Ils ont soin de rayer de leur vocabulaire

La liberté, vieux mot resté peu populaire.

Vive un chemin de fer, c'est beaucoup plus moral !

Et maintenant, c'est moi qui suis illibéral :

Je crois en Dieu; j'admets — ce qui les scandalise —

La liberté pour tous, même un peu pour l'Eglise.

Je n'ai jamais flatté, comme eux, en bafouant...

Chargez, Muses, chargez, feu! feu! c'est un chouan !

C'est pire, un clérical! et que ce nom Passomme!

Dites mieux, un poignard dont le manche est à Rome.

Railleurs qui m'accablez d'un trait aussi malin,

Vous hantez plus que moi le dieu capitolin.

J'ai toujours, — que la Muse ici me le permette, —

Aux septs monts préféré le Taygete à THymette.

L'air de Rome a sur moi des effets surprenants,

2 04 Toèmes civiques.

Et la nuit, quand j'y dors, j'y vois des revehants. Tacite a de mes sens dérangé l'équilibre ; Le spectre de Néron me gêne au bord du Tibre -, Les Césars m'ont gâté le sol des Scipions ;

Et, pour n'y pas rêver tigres et scorpions, J'ai besoin de savoir que Rome est baptisée Et de trouver la croix debout au Colysée.

Donc je suis clérical ! j'ai fait maintes noirceurs . J'ai bien quelques amis, assez libres panseurs Et vénérant très-peu la déesse Fortune ; Plus d'une belle idole avec eux m'est commune. J'ai pu juger de près leur cœur et leur raison ; Je vais serrer leur main dans l'exil, en prison. Ces démocrates là n'ont pas votre courage; Aux gens mal vus en cour ils épargnent l'outrage. Jamais l'autre parti, pour être peu nombreux, De fourbe et de crétin ne fût traité par eux.

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Il est vrai que ceux-là ne sont pas des habiles. On pourrait les taxer, comme nous, d'immobiles; Ils ne sautent pas tous où saute le troupeau; Ils ont planté leur vie en plantant leur drapeau. Dans la faveur des grands leur part est assez mince ; Us n'ont pas voltigé, ceux-là, de duc en prince, Et par les hauts seigneurs, par les gens nés coiffés, Ils n'étaient pas, ce soir, applaudis et truffés.

S'ils sont peu courtisans, sont-ils très-populaires ? Je n'en jurerai? pas : ils font mal leurs affaires. Heureux cet esprit fort qui chatouille à la fois Le gros cuir des manants, la fine peau des rois ! Rien n'étant plus permis, il peut tout se permettre; On est très-libéral, même en flattant le maître. Quand du nom de progrès on se fait un appeau, Et qu'on a démocrate écrit sur son chapeau.

20 6 Tournes civiques.

Je sais ce qu'en v*ut l'aune et le fond de boutique,

De ces gens vernissés du mot démocratique;

Le même lambeau rouge, un peu raccommodé,

Après la carmagnole a fait l'habit brodé.

Vous voulez du galon, messieurs les bons apôtres !

Vos pères, vos héros, guillotinaient les nôtres ;

Paix aux morts ! Vous, leurs fils, en signe de regrets.

Vous jappez contre nous : c'est un pstit progrès.

Vous êtes bien leur sang et vous chassez de race,

Courtisans et tribuns!... Venez, qu'on vous embrasse

Et qu'on bénisse en vous, au même paradis,

Et Tan quatre-vingt-treize et l'an mil huit cent dix.

Dé ces temps si divers vous avez les mérites. L'avenir saura bien où sont les hypocrites.

Molière eût renoncé, s'il vous avait pu vdir, Pour un Tartuffe rouge à son Tartuffe noir.

Maintenant que votre ire à mes dépens s'exerce,

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Muses ! continuez votre petit commerce ; Criez à tous les dieux : « Il veut vous offenser! » Et que votre Aristarque aille me dénoncer.

Accusez-moi d'avoir entassé dans mes rimes Parjure et trahison, guet-à-pens, tous les crimes ; D'avoir fait de mes vers des gaines de poignard ; D'avoir, sous votre nom, sans pudeur, sans égard, Insulté Jupiter, Saturne et tout l'Olympe...

Que sais-je ? et Vénus même, et chiffonné sa guimpe ; Citez Tartuffe en preuve, et, pour tout abréger, Répétez : clérical ! ce mot doit me juger.

jeunes pourfendeurs de ces vieux qu'on vous livre ! Les gens que vous tuez pourraient bien vous survivre! Ils sont vaincus, c'est vrai. — Vous auriez des remords, Ennemis généreux, de cracher sur des morts. — Qui sait, Muses! qui sait si tous ces anciens cultes N'auront pas votre encens, ayant eu vos insultes?

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